CHAPITRE XIV
COMMENT LE DÜC LOUIS REVINT AUPRÈS DE SA FEMME, ET COMMENT IL RENDIT DONNE JUSTICE A SES CHERS MOINES DE REYNHARTSRRUNN.
Uonfldit iu ea cor viri gui.
Pnov. \xsi ,11.
In tribus plucitiun est gpiritui meo... concordia frntrum , et amor proxiinoruui , et vie et millier belle sild consenlicnle!i.
Eccli. xxv, 1,2.
Cependant le duc Louis, informé sans doute des maux qui affligeaient son pays, demanda congé à l’empereur pour retourner chez lui, et l’obtint. Il partit le 22 juin 1226, et s’en vint coucher à Crémone la veille de la Saint-Jean, comme on allumait des feux sur toutes les hauteurs '. Après avoir heureusement franchi les Alpes, il vint prendre gîte chez un prince que les historiens ne nomment pas, mais qui était son proche parent et son ami 1 2 . 11 y fut reçu avec empressement et magnificence; et après un festin abondant, embelli par la musique et le chant, on le conduisit à sa chambre à coucher, où le prince, curieux d’éprouver la vertu de son hôte, avait fait placer dans son lit une jeune femme d’une grande
1 Berthold. Mus.
’ Cujusdam principig gui conganguiuei proximi. Theod. VII, 5. Kollie , p. 17 1 3. — C’élait probablement un duc de Bavière de la inaigou de ga mère.
HISTOIRE
beauté Mais le jeune duc dit aussitôt à son fidèle échanson, le sire de Varila : « Eloigne tranquillement cette jeune femme,
« et donne-lui un marc d’argent pour s’acheter un manteau « neuf, afin que le besoin ne la fasse plus s’exposer au « péché. Je te dis en toute sincérité que quand même l’a- « dultère ne serait pas un péché contre Dieu ni un scandale « aux yeux de mes frères, moi je n’y songerais jamais, uni- « quement pour amour de ma chère Elisabeth, et pour ne « pas la contrister ni troubler son âme a . » Le lendemain matin, comme le prince commençait à plaisanter à ce sujet, Louis lui répondit : « Sachez, mon cousin, que pour avoir « l’empire romain tout entier, je ne commettrais pas un tel « péché s . » Puis ayant continué sa route, il arriva le 2 juillet à Augsbourg, où il resta quinze jours pour faire valoir la cause du jeune Henri, fils de l’empereur, auprès du duc de Bavière, et pour obtenir de lui qu'il consentît à recevoir ce jeune prince à sa cour. Ayant réussi dans cette négociation, il repartit pour sa Thuringe, et passa le Mein à Schweinfurt, où il fut reçu avec de grands honneurs par la bourgeoisie ; mais après souper on vint l’avertir que le comte Poppon de Henneberg, son plus mortel ennemi, projetait de l’attaquer et de le surprendre pendant la nuit. Pour éviter ce danger, il repartit aussitôt, voyagea toute la nuit, et arriva à la Wartbourg le lendemain, qui était un vendredi, vers l’heure de none *.
1 Ein allzcu subirlicliis jungis wibichin. Kothc. — Muliercula qusedam lecto ejus ab impudicis injecta est. Theod. i. c.
1 Das ev einen nuwin rag mede gekoufTe, und sich furbass vor deu suuden but... lch spreclie das zcu dir in ganter warheit, were, etc..., noch so wolde ich es mjner liebin Elisebetldn zculiebe lassin , etc. Rollie, 1. c. — Passional , f. 58 .
5 Passional, f. 60.
‘ Berthold, Mes. f. 0&.
Cependant la nouvelle de l'approche du prince bien-aimé avait répandu dans toute la Thuringe une immense joie. Tous ces pauvres affamés voyaient, dans le retour de leur père et de leur généreux protecteur, comme le signal de la fin de leurs maux. Sa mère, ses jeunes frères se réjouirent aussi vivement; mais la joie d’Élisabeth surpassait celle de tous les autres 1 . C’était la première absence prolongée qu’avait faite cet époux qui lui était si cher, et qui seul la comprenait et sympathisait avec tous les élans de son âme vers Dieu et une vie meilleure. Elle seule aussi, avec ce merveilleux instinct que Dieu donne aux âmes saintes, avait sondé toute la richesse de l’âme de son époux, tandis que le reste des hommes lui attribuait toujours des sentiments et des passions semblables à celles des autres princes de son temps. Les principaux officiers de la maisou ducale, et notamment le sénéchal et le maréchal, craignant la colère de leur seigneur quand il apprendrait l’emploi qui avait été fait » de ses trésors et de ses provisions, allèrent au-devant de lui et lui dénoncèrent les folles largesses de la duchesse, en lui racontant comment elle avait, malgré tous leurs efforts, vidé tous les greniers de la Wartbourg, et dissipé tout l’argent qu’il avait laissé à leur garde *. Ces plaintes, dans un pareil moment, ne firent qu’irriter le duc, qui leur répondit : « Ma « chère femme se porte-t-elle bien? Voilà tout ce que je veux « savoir; que m’importe le reste! » Puis il ajouta : « Je « veux que vous laissiez ma bonne petite Élisabeth faire « autant d’aumônes qu’il lui plaît, et que vous l’aidiez plutôt
1 Evullavil tota terra, prineipem suum cum inæatimabili gaudio suscipieus lætabunda. Gaudebat præcipue mater et fratres, sed jucundabatur domina Elisabeth super omnes. Theod. 111, 11. D’après Berthold, Mss.
* Die selieesser und Haus Marschalk. Winkelmann, p. 260. — Mss. Darmst. — Vita Rhyt. $ xxn.
HISTOIRE
« que de la contrarier ; laissez-lui donner tout ce qu’elle « veut pour Dieu, pourvu seulement qu’elle me laisse Eise- « nach, la Wartbourget Naumbourg. Dieu nous rendra tout « le reste quand il le trouvera bon. Ce n’est pas l’aumône « qui nous ruinera jamais 1 . » Et aussitôt il se hâta d’aller rejoindre sa chère Élisabeth. Quand elle le revit, sa joie ne connut plus de bornes ; elle se jeta dans ses bras et le baisa mille fois de bouche et de cœur*. « Chère sœur, » lui dit-il aussitôt tandis qu’il la tenait embrassée, « que sont devenus « tes pauvres gens pendant cette mauvaise année? » Elle répondit doucement : « J’ai donné à Dieu ce qui était à lui, et « Dieu nous a gardé ce qui est à toi et à moi 3 . »
Une tradition ajoute que, comme le duc se promenait en long et en large avec elle dans sa grande salle, il vit entrer le blé de toutes parts, sous les portes, tellement qu’on marchait dessus. Ayant demandé au sénéchal d’aller voir d’où cela venait, celui-ci répondit que les coffres étaient tellement pleins de blé, que le grain en débordait, et ruisselait sur le plancher. Alors il remercia Dieu avec sa femme 4 . Puis le sire de Varila raconta à la duchesse ce qui s’était passé chez le prince, où la fidélité de son époux avait été mise à l’épreuve ; et aussitôt elle se mit à genoux et dit : « Seigneur, je ne suis pas
' Des verdross den Herrn zu hœren und sprach : «jlst mm inein liel) frau gesundt so wlrd mlr nichts. » Passional, f. 60. Lasset mein liebes Elisabethleiu geben wen, «an und was aie geben wil... Winkelmann, 260. — Sinile, inquil piissimus, eam benefaeere et qua-cumque vult pro Deo dare, Warburg tantum et Nevenburg meæ ditioni servate. Theod. 1. c. — Vila Rhyt. § xxn. Kochem, p. 813.
1 Sy Russie in mit heezin unde mit munde mehr danne tusend stunde. Rerthold, Mes. p. 66, témoin oculaire.
5 Er umbtleng sie gar freuntlich und spraeli : « Lieb schwester waz soll dein arm gesind leben daz hert jar. Do antwort sie : Ich hab Got geben daz sein ist, das dein und das mein bat uns Got behalten. » Passional, 1. c.
* Passional, f. 60.
« digne d'avoir un si bon mari; mais aidez-nous tous deux à « observer la sainteté du mariage, afin que nous puissions « vivre éternellement ensemble auprès de vous »
A peine revenu dans ses foyers, ce noble et pieux prince recommença à s’occuper des intérêts de ses sujets. Pendant qu’il veillait avec prudence et intelligence aux importantes négociations que l’empereur lui avait confiées malgré son extrême jeunesse, il avait toujours l’épée à la main pour défendre les moines et les pauvres. Ainsi, tout en servant de médiateur entre l’empereur et le roi Ottocar de Bohême, et en traitant du mariage de la fille de ce souverain avec le jeune roi des Romains Henri, il se mit à parcourir scs États pour découvrir et réparer tous les dommages qui avaient pu être commis pendant son absence envers le pauvre peuple 4 . Plusieurs chevaliers de l’Osterland qui avaient oppressé leurs vassaux et troublé la sécurité publique, prirent la fuite en apprenant son arrivée ; il fit occuper leurs châteaux, et fit détruire de fond en comble ceux de Sultz et de Kalbenrück 3 .
Il alla aussi le plus tôt possible visiter sa chère abbaye de Reynhartsbrunn. L’abbé se plaignit à lui de ce qu’un seigneur voisin, celui de Saltza, avait profité de son absence pour usurper un terrain appartenant aux religieux, sur la montagne dite Aldenberg, qui domine la vallée où le monastère est situé, et qu’il y avait bâti un réduit fortifié 4 , d’où il vexait continuellement les religieux et leurs sujets. Ce fut uii samedi soir que le landgrave arriva, et qu’il entendit cette plainte. Il fit aussitôt écrire au bailli de la Wartbourg
> Ibid., 58.
* Rollie, p. 1701. Adam Ursinus, p. 1280.
5 Berthold, Mss. Ce chapelain, qui évidemment accompagna son seigneur dans toutes ses expéditions, nous en a laissé un récit détaillé.
4 En bergfred. Rothe, 1712.
HISTOIRE
et à celui d’Eisenach qu’ils eussent à venir le trouver à l’abbaye le lendemain matin avant le jour, avec leurs hommes d’armes et des échelles pour escalader. Le dimanche, dès l’aube, il entendit une messe basse, dit à l’abbc de ne pas faire porter la croix ni chanter la grand’messe jusqu’à son retour, puis monta à cheval et alla au-devant de ses soldats, qu’il conduisit sur-le-champ à l’attaque du château. La surprise fut complète ; les murailles furent escaladées, et le sire •le Saltza lui-même fait prisonnier; le duc le fit enchaîner et mener à pied à l’abbaye : à peine arrivé, il fit sortir la croix et se mit à la suite de la procession habituelle de la messe, tandis que le chevalier usurpateur et ses soldats étaient conduits enchaînés devant la croix. Le chantre entonna le verset : Do?nine, tu humiliasti sicut vulneratum superbum, et tous les religieux répondirent : In brachio virtulis hue dispersisti inimicos tuos 1 . Après la messe le duc fit jurer au sire de Saltza qu’il renoncerait à toute entreprise ultérieure contre le monastère, et puis le relâcha, après avoir donné l’ordre de raser immédiatement le château, qui avait été pris le matin 2 .
Le bon prince redoutait par-dessus tout d’être à charge au monastère ; il y avait établi une cuisine et une cave spéciales pour l’usage de sa maison pendant le temps qu’il y passait, et il y laissait toujours en s’en allant des restes si considérables, que le couvent entier y trouvait de quoi se nourrir pendant trois jours 5 . Mais le dimanche de l’expédition contre le sire de Saltza, l’abbé le pria de prendre son repas avec
1 Ps. 1.XXXYI1I , 10 .
* Berlhold, Vie, Mas. p. 73. Rolhc, p. 1712.
5 Habuit etiain pro suis coquinam et cellerariuui spéciale, uou passus ser- \orum Dei olücinas suis rebus vel servitiis occupari... quin imo de residuo ronventus eliaui per triduum pasceretur. Tlieod. III, 6.
dk sainte Elisabeth de Hongrie. 333
lui et lui donna un riche et abondant festin. En se levant de table, le duc prit à part son trésorier, et lui ordonna de payer tout largement. Le trésorier alla trouver les moines et voulut leur donner cet argent; mais ils refusèrent opiniâtrement de le prendre, comme il convient à des religieux bien nés, dit l’aumônier qui nous a laissé le récit de cette scène. « Cher seigneur trésorier, » dirent-ils, « tout ce que nous « pouvons faire, pauvres moines que nous sommes, est à la « disposition de notre bon seigneur, et non-seulement au- « jourd’hui, mais toutes les fois qu’il le désirera ; nous ne vou- « Ions donc pas de son argent *. » Le trésorier n’insista pas, et partit avec le duc; mais celui-ci, à moitié chemin d’Eisenach, se retourna vers lui, et lui demanda s’il avait bien exécuté ses ordres. Le trésorier raconta ce qui s’était passé ; à quoi le duc vivement irrité répondit: « Puisque tu n’as pas « voulu payer de mon argent ce que j’ai dépensé, tu le paye- « ras du tien. » Et le pauvre homme fut obligé de retourner à Reynhartsbrunn, et de payer de sa propre bourse jusqu’au dernier liard*.
Peu de tempsaprès, l’abbé de ce même monastère fit savoir au duc que certaines honorables (j ens 3 de Franconie lui avaient enlevé une barrique de vin et six chevaux. Le duc leur écrivit pour les sommer de restituer sans délai le bien volé; et comme ils n’eurent aucun égard à sa réclamation, il entra aussitôt en Franconie à la tête d’une armée, ravagea les biens des coupables, et les obligea de venir nu-pieds, en chemise et la corde au cou, faire amende honorable au couvent. Il les relâcha ensuite, mais après qu’ils se furent en-
1 Aise gelstlichen teute wolgeboreu... Liebe er kammerineislcr, was eben vennogin wir arme klosterbruder... Berthold, Ms>. p. 73.
1 Bis uf den understem pfenning. Ibid.
* Etiliche erbar luthe ui Frankenlande. Rolhe, p. 1713.
HISTOIRE
gagés à envoyer au couvent une grande quantité de bon vin et plusieurs bons chevaux.
A peu près vers cette époque, il y eut une grande cour ou assemblée de princes à Merseburg, où se réunirent la plupart des seigneurs de Misnie, de Saxe, et de la Marche brandebourgeoise. Ceux de Hesse et de Thuringe s’y rendirent aussi, guidés par l’exemple de leur duc Louis, qui y mena son Élisabeth accompagnée d’une cour nombreuse. Un trait, qui peint bien les mœurs de l’époque, signala cette réunion. Un chevalier thuringien, très-renommé par sa valeur et sa piété, le sire Gauthier de Settelstædt, ami et officier de la maison du duc Louis, y suivit son suzerain ; il conduisait avec lui une demoiselle d’une grande beauté, montée sur un destrier superbe, et avec un beau faucon sur le poing. Le long de la route, il s’arrêtait de trois en trois milles pour jouter contre tout venant, à condition que, s’il était désarçonné, son adversaire victorieux lui enlèverait son armure et ses équipages, le palefroi et le faucon de la demoiselle, et que la demoiselle elle-même serait obligée de se racheter moyennant un anneau d’or. Si, au contraire, le sire Gauthier avait le dessus , c’était le vaincu qui devait offrir un anneau d’or à la demoiselle. Il y eut de grandes contestations entre les chevaliers, à chaque halte du sire de Settelstædt, pour savoir qui aurait l’honneur de jouter avec lui ; il fallut, pour les mettre d’accord, qu’il désignât chaque fois lui-même celui d’entre les concurrents qui devait engager le combat. Il fit ainsi le voyage de Merseburg et le retour sans être jamais vaincu; et en revenant en Thuringe, sa demoiselle avait à chaque doigt de ses deux mains un anneau payé par un chevalier vaincu *. Le sire Gauthier fit hommage des dix
' Und sie braelite also inanch fingerlevn, als manehen finger aie an bejden lienden halte. Adam Ursin. p. 1281.
anneaux aux dames et aux filles d’honneur de la duchesse Élisabeth, ce qui les réjouit fort ; et toutes, ainsi que leur maîtresse, le remercièrent avec chaleur de sa générosité
1 Vin] tejlete da die fingerleyn un t er die Krauen und Jum kfraw en, die mit! S. Elisabeth waren, und hatlen davon grosse frollgkeyt, und danketen den rronnnen Ritter, etc. Ibid.