HIST01KE
devait se réunir pour l’entraîner à prendre la croix, ou, comme on disait alors en Allemagne, à se parer de la Fleur du Christ *. A ces motifs personnels venaient se joindre les nobles exemples qu’il trouvait dans ses souvenirs de famille. Le frère et le prédécesseur de son père, Louis le Pieux, avait accompagné Richard Cœur de Lion et Philippe Auguste en Palestine, et s’y était couvert de gloire' 2 . Son beau-père, le roi André de Hongrie, avait passé plusieurs années de sa vie, sous le ciel de l’Orient, à [combattre les infidèles. C’eût été déroger à sa noblesse que de rester dans ses foyers ; aussi ne balança-t-il pas longtemps. S’étant rencontré, dans une de ses courses, avec le vénérable évêque Conrad de Hildesheim, il lui confia son dessein ; et ayant reçu son approbation, il fit vœu de s’adjoindre à l’expédition qui se préparait, et prit la croix des mains de ce prélat.
Cependant, en revenant à la Wartbourg, il lui vint à l’esprit la pensée de la douleur et de la cruelle anxiété que sa bien-aimée Élisabeth ressentirait en apprenant sa résolution ; et comme elle était d’ailleurs grosse de son quatrième enfant , il ne se sentit pas le courage] de lui en parler. Il se décida à cacher son projet jusqu’au moment même de son départ, pour ne pas affliger d’avance celle qui l’aimait si ardemment, et ne pas compromettre sa santé 3 ; et, au lieu d’attacher à découvert sur ses vêtements la croix qu’il avait prise, il se borna à la porter secrètement sur lui , tant qu’il lui fut possible de ne point publier son prochain départ.
1 Mail manu von der Aue. i, 181.
* Un poPmc allemand très-intéressant sur la croisade de ee prince se trouve dans l’histoire des croisades de Wilken, supplément n° n du t. iv.
s Ne uxor quæ eum tenerrimo diligebat affecta , hoc aspiciens, de futurs cjus absentia anxia turbarelur. Theod. 1. c.... — Wanne sy was schwanger. Berthold, Mss. n” 74.
•lit
Mais un soir qu’il se trouvait seul avec la duchesse et qu’ils étaient assis tout à côté l’un de l’autre , dans un moment de cette tendre et. intime familiarité qui régnait entre eux , Élisabeth s’avisa de détacher le ceinturon de son mari, et se mit à fouiller dans l’aumônière qui y était attachée. Tout à coup elle en retira la croix que l’on fixait habituellement sur les habits des croisés : à cette seule vue, elle comprit le malheur qui la menaçait, et, saisie de douleur et d’effroi, elle tomba par terre sans connaissance 1 . Le duc désolé la releva, et chercha à la rappeler à elle et à calmer sa douleur par les paroles les plus douces et les plus affectueuses; puis lui parla longuement, en empruntant la voix de la religion et les expressions même des saintes Écritures , qui ne la trouvaient jamais insensible 2 . « C’est pour l’amour de Notre-Seigneur « Jésus-Christ, » lui dit-il, «que je le fais; tu ne voudras « pas m’empêcher de faire pour Dieu ce que je serais obligé « de faire pour un prince temporel, pour l’empereur et « l’Empire, s’ils le voulaient 3 . » Après un long silence et beaucoup de larmes , elle lui dit : « Cher frère , si ce n’est « pas malgré Dieu , reste avec moi. » Mais il lui répondit : « Chère sœur, permets - moi de partir , car c’est un vœu « que j’ai fait à Dieu. » Alors, rentrée en elle -même, elle immola sa volonté à celle de Dieu , et lui dit : « Contre le « gré de Dieu, je ne veux pas te garder. Que Dieu t’accorde « la grâce de faire en tout sa volonté; je lui ai fait le sacri-
1 Eyne abendia aie aynen goertel begreif und beguuste yn sunderlichcn freund achaft yn ayncr taachen iu suclicne... Und erachrack dasa aie redit niedersank. Berthold, Mas. — Theod. 1. c. — Kocbcm, etc.
9 üer ausac furst hub aie uf... Und troatete ay mit der heiligin achrill... Berthold, 1. c... Cujus meestitiam auavisaimua princcps divinia monitia et dictis dulcibuB delinivit. Theod. i. c.
* Rolhe, p. 1 7 1 6 .
HISTOIRE
« fice de toi et de moi-même. Que sa bonté veille sur toi; « que tout bonheur soit avec toi à jamais ; ce sera ma prière « de chaque instant. Pars donc au nom de Dieu'. » Après un nouveau silence , ils parlèrent de l’enfant dont elle était enceinte, et ils résolurent tous deux de le consacrer à Dieu dès sa naissance. Dans le cas où ce serait un fils, ils convinrent qu’on le ferait entrer à l’abbaye de Ramersdorf ; mais si c’était une fille, dans le monastère des Prémontrées d’Altenberg près Wetzlar.
Le duc n’ayant plus de motif pour garder le secret de sa décision, la fit connaître à tous ses sujets. Il annonça en même temps que cette expédition aurait lieu à ses propres frais, et qu’il ne ferait aucune levée extraordinaire d’argent sur son peuple 2 , heureux de voir restituer ainsi au Seigneur une partie des bienfaits qu’il en avait reçus. Après avoir pourvu aux préparatifs militaires qu’exigeait son projet, il convoqua les états du pays à une assemblée solennelle qui se tint à Creutzburg. Il leur exposa en détail son projet, et prit avec eux les mesures nécessaires pour la bonne administration du pays en son absence. Il exhorta vivement les seigneurs à gouverner le peuple avec douceur et équité, et à faire régner la justice et la paix entre eux et leurs vassaux 3 . Avant de quitter l’assemblée , il lui adressa les paroles suivantes, qu’il prononça d’une voix très-douce 4 : «. Chers et féaux
* Liftier broder seys nit wider Gott so belib bey inir... Liebe sehwœster gunc mir daz ich hin far wann ieh hab ea gelobt... I)o gab sy iren willen in Gotcs willen und sprach... Got gebe dir scinen willenn zu Ihun, ieh habe dich und mich geopfert. In dem namen soit du reitten. Pasaional, f. 59, 60.
* lit nullus exactione qualibet gravaretur, considérons quod de manu Domini oninia qua- habcbat aceeperat, etc. Theod. 1. c.
s Diligenter liortabatur ut populuiu cum Iranquillitaie et æquitate regerent, ut ipsi cum subditis suis in pace et justitia remanerent. Theod. I. c.
* Ce discours nous a été conservé par son aumônier Berthold, qui ne quitta
« frères d’armes, barons et nobles chevaliers, et vous, tout « mon peuple fidèle, vous savez que du vivant de mon sei- « gneur père , de pieuse mémoire , noire pays a eu des « guerres cruelles et de longs troubles à subir. Vous savez a tous combien mon seigneur père a enduré de peines, de « traverses et de fatigues, pour se défendre contre les enne- « mis puissants qu’il s’était faits, et pour préserver ses États « d’une entière ruine. Il a réussi à force de courage et de « générosité, et son nom est devenu redoutable à tous. « Mais à moi , Dieu m’a accordé, comme à Salomon, fils de « David, la paix et des jours tranquilles. Je ne vois autour « de moi aucun voisin que j’aie à craindre, comme aussi au- « cun d’eux n’a à redouter de ma part des violences illégi- « times. Si j’ai eu quelques démêlés par le passé, je suis « maintenant en paix avec tout le monde, grâce au Seigneur « qui donne la paix. Vous devez tous reconnaître ce bien- « fait , et en remercier Dieu ; quant à moi , par amour de ce « Dieu qui m’a comblé de ses grâces, pour lui en témoigner « toute ma gratitude et pour le salut de mon âme, je veux « mainlenant aller dans le pays d’Orient pour y consoler la « chère chrétienté qui y est opprimée , et pour la défendre « contre les ennemis du nom et du sang de Dieu 1 . Je ferai « cette expédition lontaine à mes propres dépens, et sans vous « imposer à vous, mes chers sujets, aucune charge nouvelle.
pas le prim e pendant les dernières années de sa vio. V, le Mss. de Gotlia. — Ttieod. et Winkelmann le donnent en l'abrégeant. Son authenticité ne peut être suspecte. On ne connaissait pas assez alors les classiques pour songer à imiter leurs harangues.
1 Meine liebe getreuen, etc... Winkelmann, n° 2C2. — O commilitones, barones, magnati, etc... Christo concedente paccm... Ego autem pro caritale ejus et salute nostro. Theod. 1. c. — Gott zu ehren, seiner lieben und unterdruckten Christeinheit in den Morgenlaendern zu Trost und Reltung wider die Feinde seines namens und Bluts. Winkelm. ex Uerth.
« Je recommande à la protection du Très-Haut ma bonne « et bien-aimée épouse, mes petits enfants, mes chers frères, « mes amis, mon peuple et mon pays, tout ce que je quitte « enfin de bon cœur pour l’honneur de son saint nom. Je « vous recommande fortement de garder la paix entre vous « pendant mon absence ; je veux surtout que les seigneurs se « conduisent chrétiennement envers mon pauvre peuple. « Enfin , je vous demande en grâce de prier beaucoup Dieu « pour moi , qu’il me défende de tout malheur pendant ce « voyage, et qu’il me ramène sain et sauf au milieu de vous, « si toutefois telle est sa très-clémente volonté; car, avant « tout, je me soumets , moi et vous, et tout ce que j’ai, à la « volonté de sa divine majesté 1 . » Dans ces touchantes paroles se révèlent à nous toutes les profondeurs de ce qu’on nommait alors le Mystère de la Croisade 2 , mystère de foi, de dévouement et d’amour, qui sera toujours impénétrable pour les froides intelligences des siècles sans foi. En entendant cette harangue, si digne d’un prince chrétien , toute l’assemblée fut profondément émue ; l’on vit les plus vaillants chevaliers accablés de douleur; des pleurs et des soupirs nombreux exprimèrent l’anxiété que causait le départ du jeune et bien-aimé souverain.
Le duc choisit ensuite avec une grande prudence les divers officiers qu’il voulait mettre à la tête de ses provinces , et désigna les magistrats de ses villes parmi les bourgeois les plus sages et les plus sûrs 9 . 11 mit ordre à toutes les affaires par-
1 « Rogo igitur oiimes vos ut oretis... Si suæ placueril pictali quia super omnia, me et vos mihi subditos substeruo suæ sincerissiinæ |iielatis rnajeslati. > His auditis coiiturbati sunt nobiles cl milites robustos obtinuit doior... Theod. 1. c.
1 Le Chronicon Halberst. somme la croisade mysterium. Hurler, Hist. d'innocent 111, liv. vi, nute 2l3.
* Rothe, p. 1 710.
ticulières de sa maison, et recommanda spécialement sa chère Élisabeth à la sollicitude de sa mère, de ses frères et de tous ses officiers. « Je sais bien, » lui dit alors le celléricr, « que « madame la duchesse donnera tout ce quelle trouvera, et « qu’elle nous réduira à la misère ‘. » A quoi Louis répondit que cela lui était égal, et que Dieu saurait bien remplacer tout ce qu’elle donnerait.
Pour mieux associer son peuple aux impressions qui lui dictaient sa résolution de partir, il fit représenter à ses frais à Eisenach, par des acteurs pris parmi le clergé, un drame qui reproduisait toutes les scènes de la passion et de la mort de Notre-Seigneur. On conçoit renthousiasmequedevait produire sur les imaginations pures et vives de cette époque un tel genre de solennités dramatiques. Celle-ci fut si frappante par son exactitude, qu’il jugea à propos de la faire répéter une seconde fois *.
11 alla aussi visiter tous les couvents d’Eisenach , même ceux de religieuses, leur demanda leur bénédiction, leur distribua de riches aumônes, et se recommanda à leurs prières. Puis il partit d’Eisenach, accompagné de sa femme, de sa mère, de ses enfants et de ses frères, et alla d’abord à
1 Ich nais» wol dass wein frauw allez daz kingibt daz sy liât und nirt uns briugen in grosse not... I’assional, f. 60.
1 Bis in signuin suæ magnæ devotiouis in castra lsennacka per clericos traditioncm Salvatoris, passionew et morlem, ac si ea ocuiis prœsentialiter intuerentur, pruisentari fecit, ejusdem ludi ornnes expensas golvens , sicut ab illis didici, qui præsentes crant. Cæsar. lleistcrb. ap. Mss. Boll. — Nous n’avons pas besoin de nous étendre sur l'importance de ce fait pour l’histoire dramatique du moyeu âge. On sait que des représentations dramatiques du même genre ont encore lieu dans la haute Bavière. Tous les sept ans, on joue la passion de N. S., devant une foule nombreuse et très-recueillie, dans le canton dit Ammcrgau. Nous avons nous-mème assisté en 1834 à une Passion Jouée en plein air, par les habitants de Mittewald. La représentation dura toute une grande journée d’été.
HISTOIRE
Iteynhartsbrunn , au monastère qu’il chérissait par-dessus tous, et auquel il était attaché par les liens d’une dévotion spéciale et de la plus douce familiarité 1 . Apres y avoir assisté à l’office, comme les moines sortaient du chœur à la fin de complies, pour recevoir selon l’usage l’eau bénite, le bon prince se plaça à côté du prêtre qui aspergeait, et à mesure que chaque religieux passait, il l’embrassait affectueusement ; il n’y. eut pas jusqu’aux tout petits enfants de chœur qu’il ne soulevât dans ses bras, pour imprimer sur leurs fronts innocents un baiser paternel 2 . Pénétrés de tant de bonté, les religieux fondirent en larmes, et pendant un temps on n’entendit que le bruit étouffé des sanglots et des soupirs que leur arrachait la pensée de l’absence de leur protecteur 3 . Le duc se laissa gagner par l’émotion, et versa lui-même des pleurs; une sorte de pressentiment funèbre vint s’emparer de lui, et il leur dit : « Ce n’est pas sans raison que vous pleurez, « très- chers amis; car je sais que, quand je serai parti, des « loups rapaces fondront sur vous , et que leur dent meur- « trière vous tourmentera cruellement. Quand vous serez « malheureux, appauvris, vous verrez que vous avez perdu « en moi un défenseur et un souverain comme il s’en trouve « peu. Mais je sais aussi pour sûr que le Très-Haut, se soute venant de mon pèlerinage , vous ouvrira les entrailles de « sa miséricorde ; et je le lui demande pour maintenant et « toujours de tout mon cœur 4 . » Puis il les quitta, et eux le
1 Sibi prædileclum monasleriimi, ad quod singulari devotiouc et rainiliari duleedine ducebatur. Theod. 1. c.
* Tempore complelorii... Beuignus prineeps aslana et saeerdoti aspergenti, sigillatim senes cuin junioribus aalutavit, pusillos quuque lu ulnas suas ac*ipiens impressit dulëiter omnibus oris sui o seul mu. Ibid.
5 Tum oinnes tam grandi beniguilalis exhibitione permoti in lacrymaa prorupcruut uberrlmaa... Ibid.
4 Quos lauientantea aspieiena lacrymatus est stansque juxla lUos . . . Dixit :
suivirent de leur pieuse affection et de leurs regards pleins de larmes 1 .
Le duc, toujours accompagné de toute sa famille, se rendit de Reynhartsbrunn à Schmalkalde, où il avait donné rendezvous aux chevaliers et autres qui allaient le suivre en Terre Sainte. C’était là qu’il devait prendre congé de ses proches, de sa femme, de tous ceux qu’il portait dans son cœur 2 . Dès qu’il y fut arrivé, il prit à part son frère Henri , et lui dit : « J’ai fait tout ce que je pouvais , avec l’aide de Dieu, poulie marcher dans les voies du salut de mon âme; et je ne me « souviens de rien qui puisse le compromettre, si ce n’est de a n’avoir pas encore détruit, comme mon père me l’avait « ordonné, le château d’Eyterburg, qui a été construit au « préjudice du monastère voisin. Je te supplie donc, trèsci doux frère , de ne pas oublier de le renverser de fond en « comble, dès que je serai parti; cela profitera au salut de « ton âme 3 . »
Enfin le jour de la Nativité de saint Jean-Baptiste, fixé pour le départ, étant arrivé, il fallut se séparer. Ce fut au milieu des chevaliers venus des extrémités de ses domaines, et du peuple qui se pressait pour voir une dernière fois son prince chéri, que Louis dut s’arracher des bras de tous ceux qu’il aimait. Il commença par bénir affectueusement ses deux frères , qui pleuraient tous deux 4 ; il leur recommanda avec ferveur sa mère, ses enfants, et son Élisabeth. Ses petits enfants le tenaient par ses habits, l’embrassaient en pleurant,
« Non ineussum, carissimi, lugetis et fletiu ; scio enim quod post discetisioneni mi'siu... » Ibid.
1 Piis alTectibus et lacryniosis aspectibus sequebantur. Ibid.
* Præcordiales sibi. Ibid.
3 Vita Rhyt. § XXIV. Theod. 1. c.
* Vnde gebeiuete da gar frumlicbiu syne brudir beyde weinende. Rothe, 1*16.
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et lui faisaient leurs adieux en langage enfantin : « Bonsoir, « cher père ; mille fois bonsoir, cher bon père au cœur d’or 1 . » Il ne pouvait retenir ses pleurs en les embrassant; et quand il se retourna vers sabien-aimée Élisabeth, les sanglots et les larmes étouffèrent tellement sa voix, qu’il ne sut lui rien dire a . Alors l’entourant d’un de ses bras et sa mère de l’autre, il les tint ainsi toutes deux contre son cœur sans pouvoir parler, en les couvrant de scs baisers , et en versant d’abondantes larmes pendant plus d’une demi-heure 3 . A la fin il dit : « Ma mère chérie, il faut que je te quitte; je te laisse au a lieu de moi tes deux autres fils , Conrad et Henri ; je te « recommande ma femme , dont tu vois l’angoisse 4 . » Mais ni la mère ni l’épouse ne voulaient se détacher de l’objet de leur amour, et le retenaient chacune de son côté. Ses frères et les autres chevaliers se pressaient confusément autour de ce groupe douloureux. Tous les cœurs étaient émus, tous les yeux humides, en voyant ce fils si pieux, cet époux si tendre et si fidèle , cherchant à se dérober aux derniers embrassements des êtres qu’il aimait le plus au monde, pour aller si loin servir Dieu au péril de sa vie. Le pauvre peuple mêlait sa douleur sincère et bruyante à celle des princes et des guer-
1 Gutenacht lieber Vatter viel tausend, Gutenacht Herzguldener Vatter! Winkelm. ex Crolach. Mss.
* Darnach sine libin frauwin sente Elsebethin, der kunde er vor jainir kume zeugerede. Rothe, 1. c.
3 Lad nam an itziglichen arm eine Lad begunde aUo hitziglich zeweynen Das er nicht gesprechen konde Mebir dan bev einer haiben stunde Und kuste sye dae aile beide.
Vila Rhyt. g xxi.
4 Ich bevel dir ouch meine frawen Dy mag raan elende scbawenn.
Ibid.
riers*. Ce n’était pas, du reste, la seule famille que déchirait la douleur de l’absence; il y avait là, parmi la foule des croisés qui devaient accompagner le duc, bien des pères, des maris, des frères, qui pleuraient et luttaient comme leur seigneur pour s’arracher à leurs familles et à leurs amis. Chacun semblait avoir réservé pour ce lieu ce moment de cruelle épreuve. Les Thuringiens, les Hessois, les Saxons, y étaient tous réunis par leur affliction comme par l’objet de leur expédition. Tant de liens ne pouvaient être brisés sans un effort surnaturel ; l’on entendait de tous côtés des gémissements et des sanglots, des bruits confus et sourds, qui se confondaient dans une angoisse commune 2 .
Cependant plusieurs, plus maîtres de leurs cœurs, ou bien qui s’étaient plus tôt éloignés de leurs proches, ou enfin assez isolés dans la vie pour n’avoir ni famille ni liens quelconques à briser, n’étaient dominés en ce moment solennel que par le caractère sacré de l’entreprise qu’ils allaient commencer. Ceux-ci, croisés et pèlerins avant tout, pendant que les autres pleuraient et se lamentaient, entonnèrent un hymne pour remercier Dieu, qui daignait les faire combattre en
• Mater teuens (ilium, uxorque maritum
In diversa pertrahunt et teaent iavitum.
Fratres cum militi bus \elut compeditum Stringunt...
Erat in exercitu maximus tumultus,
Cum carorum cernereut alternari vultus ;
Flebaut pariter senex et adullus,
Turbæ cum railitibus, cultus et incultus.
Theod. 1. c. — Il y a beaucoup plus de détails encore dans -le manuscrit de Darmstadt.
2 Tôt honestos nobiles, tant di versas "cotes
Cum Thuringis, Saxoues illuc venientes, lit videntes socios suos abscedeutes.
Erat ibi tune mœstitudo maxima, luctus et planctus ingens, \oces misera -
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l’honneur de son saint nom. Le son de ces cantiques d’actions de grâces allait se mêler aux cris de deuil et aux gémissements qui retentissaient partout; et ainsi se trouvaient réunis par un contraste sublime l 'exaltation de la joie qu’inspirait l'amour du Seigneur, et l’épanchement des intimes douleurs que ce même amour savait braver et vaincre
Quand le duc put enfin se dégager des embrassements de sa mère, il se vit comme emprisonné par les chevaliers qui restaient , et par ce pauvre peuple auquel il était , à juste titre, si cher ; chacun voulait le retenir, l’embrasser encore, lui prendre la main , ou au moins toucher ses vêtements : mais lui, étouffé par les larmes, ne répondait à personne 2 . Ce ne fut qu’après maint effort qu’il put se frayer un chemin vers l’endroit où l’attendait son coursier : s’étant jeté dessus, il se plaça au milieu des croisés, et partit en mêlant sa voix aux chants sacrés qu’ils répétaient en chœur 3 .
Sa bien-aimée Élisabeth était encore auprès de lui, car elle n’avait pu se résigner à recevoir ses adieux en même temps que tous les autres, et elle avait obtenu de pouvoir l’accompagner jusqu’à la frontière de Thuringe. Ils chevauchaient ainsi à côté l’un de l’autre, le cœur accablé de tristesse 4 . Ne
biles, larga lacryuiarum dTusio cum rugilu anxio et clamore. Tlieoil. c\ Berlhold. Mss. — Mss. de Darmstadt.
1 Erat nihilominusdcYota illic mens, et \ox grata bcuediccnlium Deum, etc. Ibid. Gar uiinncsame liebe durch Godes liebe scheident. Cod. Darius! .
3 Amico luctamine cuacti certavere,
Quis euui diuüus pos&et leliuerc.
Quidam collo brachiis, quidam iuhærcre Vestibus , ncc poterat cuiquam respoudere.
Theod. 1. c. — Vita Ittayt.
3 In nornine Doniini ipsum eordibus et vocibus collaudantes. Ibid.
4 Seine hertzlicbstc Elisabeth aber woltle keinen abschied von ilim nehnien... Also ritteu sie mit traurigem hertzen neben cinander... Kochem.
sachant plus comment parler, la jeune duchesse ne faisait que soupirer *. Arrivée à la frontière du pays, elle n’eut pas le courage de le quitter là, et fit encore une journée de route à ses côtés, puis une seconde, vaincue et entraînée par la douleur et l’amour 2 . A la fin de cette seconde journée, elle déclara qu’elle ne savait pas si elle pourrait le quitter jamais, ou si plutôt elle n’irait pas avec lui jusqu’au bout 3 . Cependant il lui fallut enfin céder; et cet amour divin, qui est fort conune la mort, vainquit dans ces deux tendres et nobles cœurs l’amour de la créature 4 . Le sire deVarila, grand échanson, s’approcha du duc, et lui dit : « Monseigneur, il « est temps; laissez partir madame la duchesse : il faut bien « que cela soit 6 . » A ces mots, les deux époux fondirent en larmes, et s’embrassèrent en palpitant, avec des sanglots et des gémissements qui émurent tous les assistants 6 . Cependant le sage sire de Yarila insistait, et cherchait à les séparer; mais ces deux âmes, qui s’étaient si tendrement et si intimement aimées , adhéraient l’une à l’autre avec une invincible
p. 81 5, 10. — Sequebatur nou a longe, sed a prope corde uiœstissimo mulier fldelissiina principem dulcissiinum, auiantissimum conjugcm... Theod. IV, 3.
1 Sufzen ufte si began
Si beg&b irz herzeu ait,
Mss. de Darmst.
* Tune reversuram via amoris et aeparalionis dolor retinuil, et ad iter unius diei progredi coinpulit; sed nec ista sufTecit progressif), procesait adhur discc8sionis impatiens, diei alterius iler complena. Theod. 1. c.
8 In obirschwenkliche liebe av wuste nicht ob sy mit ime wolde addir oh ay wolde bliben. Mas. de Berthold, témoin oculaire.
* Kupit tamen moras affectionis fortia ut niora dilectio conditoris. Theod. ex Berth.
8 Gnædiger Herre is ist zevt : lasset unsre gnædige frowe wedderkeren : es musa doch syn. BerUi. Mas. 80, témoin oculaire.
6 Quia gemilua, quae auapiria, qui singultua, quæ lacrymœ, quia motua vel atrepitus cordis, ubi tam importuna et vehemena sciaaio, etc. Theod. e\ Berth.
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force dans ce moment suprême. A la fin Louis se surmonta, et donna le signal du départ. 11 montra à la duchesse un anneau qu’il portait au doigt, et qui lui servait de cachet pour ses lettres secrètes ‘. « Elisabeth, » lui dit-il, « ô la plus chère « des sœurs ! regarde bien cet anneau que j’emporte avec « moi, et où est gravé, sur un saphir, l’Agneau de Dieu avec « sa bannière : que ce soit à tes yeux un signe sûr et certain « pour tout ce qui me regarde. Celui qui t’apportera cette « bague, chère et fidèle sœur, et qui te racontera que je suis « en vie ou bien mort, crois à tout ce qu’il te dira 2 . »
Puis il ajouta : « Que le Seigneur te bénisse, chère petite « Élisabeth, sœur bien-aimée, mon doux trésor! que le Sei- « gneur très-fidèle garde ton âme et ton courage! qu’il bé- « nisse aussi l’enfant que tu portes sous ton cœur! nous en « ferons ce dont nous sommes convenus ensemble. Adieu ; « souviens-toi toujours de notre vie commune, de notre « tendre et saint amour; ne m’oublie jamais dans aucune de « tes prières; adieu, je ne puis plus rester 3 . » Et il partit 4 , laissant sa bien-aimée entre les bras de ses dames. Elle le suivit longtemps de ses regards ; puis, à demi morte, tout inondée de larmes, et au milieu des lamentations de ses com-
1 Quo pro secrelo sigillo utebatur. Thcod. ex Berth.
* Elisabet du allerliebstc schwesler... getruwe schwesler. Vila Rhyt. — Rothe ex Berth. — Selon le Passional et plusieurs auteurs, au lieu d’emporter l’anneau avec lui, il le donna à Élisabeth ; la pierre n’élait pas un saphir, mais une hyacinthe qui avait la propriété de s’échapper de sa monture et de se briser lorsqu’il arrivait un malheur à la personne qui l'avail donnée. Pass-, f. CO. Happel, Concio u, p. 23. Théodoric est équivoque sur ce point.
5 Theod. 1. c. — Vita Rhyt. § XXIV. — Rothe, 1717. Herzliebste Elisabcthleiu, herzallerliebsle Schwesler, mein edlcr schati... bleibe eingedenk unsers chelichen Lebens und herzlicii gepflogenen Uebe... gesegne dich der getreue almaechtige Gott... Crolachius, Mss. apud Winkelm., p. 264.
4 Hæe dixit et abiit princeps a dileela. Theod. 1. c.
pagnes, s’en retourna vers la Wartbourg, portant dans son cœur le pressentiment qu’elle ne le reverrait plus
Revenue dans ses tristes foyers, elle se dépouilla sur-lechamp de son costume royal, pour prendre, avec un trop juste désespoir, les habits de veuve, qu’elle ne devait plus quitter*.
« Aujourd’hui, » dit un pieux franciscain qui a écrit la viede sainte Élisabeth au temps de Louis XIV, » aujourd’hui où on
1 Nach langent Nachsehen... die halbtodte Ftlrstin... es andetc sie er wUrde nicht wieder kommen... Koeliem, 817. — Et eum ea redeunliiim lamentatlones pucllarum. Theod. I. c. — Celte scène si louchanle est représentée parmi les vieilles peintures sur bois de l'église de Marbourg avec beaucoup de naïveté et de grâce.
* Nous ne pouvons nous défendre de rapprocher de ces adieux si louchants ceux d'un autre Louis, saint Louis de France, parlant vingt ans plus tard pour la même sainte destination. M. P. Paris nous en a révélé le rérit admirable qu'on lit dans la chronique de Reims (que son frère a depuis publiée) : <■ Quant li rois ot alourné sa voie, si prist s’eskerpe et son bourdon â Nostre Dame à Paris; et li canta sa messe li evesques. Et se mut de N. D. entre lui et la roïne et ses frères et lor femmes, deschaus et nus piés ; et toutes les congrégations et li peuples de Paris les convoièrcnt jusques à S. Denis, eu larmes et en plours. Et là prist li roi congiet à eux et les renvoia à Paris , et plora assés au départir. — Mais la roïne, sa mère, domoura avec lui , et le convoia trois jors, maleoit gré le roi, et li dist adont : « Bièle très douce mère, par celle foi que vous me devex, retournes dès ore mais. Je vous lais mes deux enfants en garde, Loéys, Philippe, et Ysabicl ; et vous lais à garder le roiaume de France, et je sais de 11 que il sera bien gardés et bien gouvernés. » A dont, li dist la roïne en plorant : « Biaus très dous llls, cornent porra ii miens cuers endurer la départie de moi et de vous? Ciertes, il sera plus dur que pierre, sé il ne fent en deus moitiés. Car vous m’avez esté li mieudres llls qui onques fust a mère. » A ce mot chéi pasméc, et li rois la redrecha et l'en leva, et prist congié à li en plorant ; et la roïne se repasma, et fut une grande pièce en pamisons ; et quant ele fu revenue, si dist : « Biaus tenres lius, jamais ne vous verrai ; li cuers me le dist bien. » Et ele dist voir, car elle fut morte, avant qu’il revenist. Chronique de Reims, citée dans le Romancero français, p. 203.
Œuvres. VU. — Sainte Élisabeth. 1. ’X'i
HISTOIRE
trouve si peu de véritable amitié entre les personnes mariées, entre celles même qui paraissent avoir de la piété,... on s’étonnera peut-être de voir, en une princesse si intérieure et si austère, tant d’attachement pour le prince son épouji 1 . » Nous ne suivrons pas ce bon religieux dans la défense qu’jl s’est cru obligé de faire de ce trait si prononcé de la strie d’Élisabeth. Nous pourrions dire d’elle ce que disait saint Bernard de Marie : « Ne vous étonnez pas, mes chers frères, de ce que Marie a été nommée martyre par le cœur; pour s’en étonner, il faudrait oublier que saint Paul a regardé comme un des plus grands crimes des Gentils, qu’ils fussent sans affection 4 . » Mais il nous suffit de constater, d’après les nombreux détails que nous avons rapportés , que, de toutes les âmes que l’Église a couronnées de sa gloire, aucune n’a offert, à un tel point qu’Élisabeth , le type de Y épouse; aucune n’a réalisé au même degré qu’elle l’idée qu’on peut se faire d’un mariage vraiment chrétien ; aucune n’a ainsi ennobli et sanctifié un amour humain, en le plaçant si haut dans un cœur tout inondé de l’amour de Dieu.
Ce n’était pas, du reste, un spectacle si rare dans ces temps de fortes et pures émotions, que celte union des affections légitimes de la terre avec la piété la plus fervente et la plus austère. Ce serait un doux et fécond travail, et nous le revendiquerons peut-être un jour, que de montrer combien, pendant les âges catholiques, les sentiments les plus tendres et les plus passionnés du cœur humain étaient en même temps sanctifiés et redoublés par la foi, et combien, en s’inclinant toujours devant la croix du Sauveur, l’amour, même
1 Le P. Archange, p. 1C9, 110.
1 Non miremini , fratrea, quod Maria martyr in anima fuisse dicalur. Miretur qui non memineril se audivisse Pauluni inter maxima gentiuin élimina meinoranlein, quoi! sine afTediontf fuissent. S. Uern. Serm. de 12 slellis.
purement humain, puisait d’exaltation et d’énergie dans cette victoire permanente de l’humilité chrétienne sur l'orgueil et l’égoïsme. Les sentiments, moins variés, moins étendus, moins raffinés peut-être qu’aujourd’hui, étaient alors bien autrement profonds; et lorsqu’une fois la religion leur avait apposé le sceau de son immortalité, il s’y manifestait on ne sait quelle force intime et merveilleuse, et une sorte d’ineffable transfiguration, où venaient se réunir à la fois le calme de la durée et la fraîcheur de l’innocence, toute l’énergie de la passion avec toute la pureté et la simplicité de la religion. Tous ceux qui connaissent les monuments historiques et littéraires du moyen âge apprécieront la vérité de cette assertion. Aussi ce qui caractérise surtout la vie morale et intérieure de ces temps, c’est l’union inséparable des affections les plus ardentes et les plus vives avec leur consécration légitime; c’est d’y voir le devoir, l’obligation religieuse, devenir comme un élément essentiel des tendres épanchements du cœur. Ici encore, comme sous tant d’autres rapports, Élisabeth a été une personnification admirable et complète de son siècle. N’était-ce pas celui où saint Louis conservait, à travers toute sa vie, pour sa femme Marguerite, l’ingénieuse et passionnée tendresse de ses premières années 1 ; où ce grand roi et ce grand saint, montrant l’anneau qu’il portait toujours, et sur lequel il avait fait graver ces trois mots : Dieu, France et Marguerite, disait avec une délicieuse simplicité : Hors cet anel, ri ai point d'amour? N’était-ce pas encore le siècle où Édouard I er d’Angleterre élevait ces quinze croix de pierre,
1 V. Joinville, passim. — « Le grand saint Louis, • dit saint François de Sales, « également rigoureux à sa chair et tendre en l'amour de sa femme, fut presque blâmé d’être abondant en telles caresses ; bien qu’en vérité il méritât plutôt louange de savoir démettre son esprit martial et courageux à ces menus offices requis à la conservation de l’amour conjugal. » Introduction à la Vie dévote, ni* partie, c. 38.
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dont les restes peuvent compter parmi les merveilles de l’art chrétien, aux lieux de repos du cercueil de sa bien-aimée épouse la reine Éléonore, pendant le trajet de la ville où elle mourut à Westminster? C’est sans doute la plus touchante et la plus magnifique pompe funèbre qui fut jamais ; mais était-ce trop pour la femme qui, vingt ans auparavant, s’en allait partager les dangers de la croisade avec son époux, suçait de ses propres lèvres le poison qu’un fer sarrasin avait fait couler dans les veines d’Edouard, et lui sauvait ainsi la vie au péril de la sienne ?
Mais chose vraiment remarquable, et qui n’a pas, que nous sachions, été justement appréciée jusqu’à présent, cette union se trouve aussi bien consacrée par la fiction que par la réalité, et les créations de l’imagination lui rendent un aussi éclatant hommage que les monuments de l’histoire. Toute la poésie contemporaine d’Élisabeth , ou antérieure à son époque , respire le meme esprit. Ce ne fut que plus tard qu’un amour illégitime, ou même non consacré par l’Eglise, put intéresser 1 . Jusqu’alors il semble qu’il fallait toujours, dans l’histoire de deux cœurs , le mariage ou au moins les fiançailles, pour autoriser les âmes catholiques à s’émouvoir au récit des poètes ; l’amour et l’intérêt , bien loin de finir avec le mariage , comme dans les œuvres de l’imagination moderne, semblaient presque ne commencer qu’avec lui. La fidélité conjugale est en quelque sorte le pivot et le nerf de toute cette belle poésie. Les scènes les plus animées, les plus romanesques, sont celles qui se passent entre époux. Il n’en était pas seulement ainsi dans les légendes * et les poèmes
1 Le Tristan est le premier grand pofime du moyen âge, où l'intérêt roule sur une passion condamnée par la religion. Il ne devint populaire, surtout en Allemagne , que vers le milieu du xin* siècle.
* Telles sont, par exemple, la touchante légende de S. Alexis, qui se
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spécialement consacrés aux sujets religieux; les œuvres eu apparence purement chevaleresques et profanes portent l’empreinte de la même consécration du sentiment par le devoir. C’est de la femme, envisagée comme épouse fidèle et pieuse, que ces poètes chevaliers traçaient l’apothéose dans ces vers si nombreux, où elle est presque divinisée, et où elle semble entrer en partage de la tendre vénération réservée à Marie 1 . Dans notre littérature nationale, le touchant et pudique amour de Roland et de sa fiancée Aude, dans le roman de Roncevaux; l’admirable histoire des malheurs de Gérard de Roussillon, si généreusement partagés par sa femme , suffiraient pour donner une idée du parti que nos poètes ont su tirer de cette donnée toute chrétienne. En Allemagne, dans la patrie adoptive de notre Élisabeth, on peut dire qu’elle a été bien plus féconde et bien plus goûtée que partout ailleurs. On en voit l’exemple le plus brillant et le plus populaire dans les Niebelungen , dans Sigefroid et Chriemhilde, ces époux si beaux de naïveté, de candeur et de dévouement. Cette étoile de pur amour, qui éclaire les plus belles traditions historiques du pays, comme celles de Henri le Lion, de Florentia, de Geneviève de Brabant, du comte Ulric, est encore le foyer lumineux des grands poèmes des cycles chevaleresques. Parseval est tellement absorbé par la vue de trois gouttes de sang sur la neige, qui lui rappellent le teint rose et blanc de sa femme, qu’il méprise la gloire et les combats pour les contempler. L’épouse de Lohengrin, toutes les fois que son
trouve en allemand comme en italien; celles aussi de sainte Nothburge de Souabe , de sainte Mathilde , et les épisodes de Faustinianus et de Crescentia dans le Kaiser Chrunik , publié par M. Massmann.
1 Voyei, par exemple, le poème du Winsbeke, dans Schiller, Thésaurus antiquit. Germ., ceux de Henri Frauenlob, qui dut son nom à ses beaux chants en l’honneur des femmes, plusieurs poèmes manuscrits à Heidelberg, etc.
mari s’éloigne d’elle, tombe en faiblesse et reste évanouie jusqu’à son retour. Dans le Titurel, quand deux fidèles époux se sont rejoints dans la mort, il sort de leur tombe commune deux belles vignes qui s’entrelacent et se soutiennent l’une l’autre. Doux et nobles symboles de ces saintes affections, qui ne donnaient à la terre que de charmantes fleure, mais dont les racines et les fruits étaient ailleurs.