ET DE MISÉRICORDE ENVERS TOUS LES HOMMES
Manum suam misit ad fortin, et digiti ejus appréhenderont fusum. Manum suam aperuit inopi, et palmas suas exlcndit ad pauperem.
. Prov. xxxi, 19, 20.
Amen dico vobis, quanidtu ferislis uni ex lus t'ratribus meis minimis, milii ferislis.
S. Matth. v, 40.
Elegi abjeetus esse.
Ps. lxxxiii ,11.
Élisabeth, restée seule avec son Dieu ', voulut que la pauvreté volontaire qu’elle s’était imposée fût aussi réelle et aussi complète que possible ; elle voulut que tout dans sa vie fût d’accord avec la hutte de bois et de terre qu’elle avait choisie pour demeure. Elle consacra donc tous les revenus, sans exception, dont maître Conrad l’avait forcée de garder la propriété nominale, au soulagement des pauvres et à des institutions charitables. N’ayant pu obtenir de son confesseur la permission de mendier son pain, elle résolut de gagner sa vie par le travail de ses mains 1 2 . Pour cela, elle ne pouvait
1 Paupercula Elisabeth sola Dco soli derelicta. Theod. VI, 7.
* Victum manuum opéré velul quæstuaria quærcre. Id.
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que filer; encore ne savait-elle pas filer le lin, mais seulement la laine*. Elle se faisait envoyer, du monastère d’Altenberg, la laine qu’elle mettait en œuvre, et quelle renvoyait toute filée aux religieuses : celles-ci lui remboursaient en argent la valeur de son travail, et souvent sans une équité parfaite 1 2 . Elle, au contraire, mettait un scrupule extrême à l’accomplissement de son travail. Un jour qu’elle avait reçu d’avance le payement d’une certaine quantité de laine qu’elle devait filer, maître Conrad lui fit dire de venir avec lui de Marbourg à Eiscnach : voyant qu’elle ne pouvait achever entièrement sa tâche, elle renvoya au couvent le peu de laine qu’il lui restait à filer, avec un denier de Cologne, de peur qu’on ne l’accusât d’avoir gagné plus qu’elle n’avait mérité 3 . Elle travaillait du reste avec tant d’ardeur, que même lorsque son extrême faiblesse et ses fréquentes maladies l’obligeaient de rester au lit, elle ne cessait pas d’y filer. Ses compagnes lui arrachaient la quenouille des mains, afin qu’elle pût se ménager ; mais alors, pour ne pas rester oisive, elle épluchait et préparait la laine pour la prochaine fois 4 . Elle déduisait, du faible produit de ses fatigues, de quoi faire quelques humbles offrandes à l’Église; et avec le reste elle pourvoyait à sa chétive nourriture. Rien de plus grossier, de plus insipide que ses aliments. Si on lui offrait quelque mets savoureux ou délicat, elle s’empressait de le porter aux pauvres de son hospice, sans en goûter jamais. Cependant elle
1 Linum quidem l'usare nesciebat. Lanaui vero... Id.
* Minus accipiens, quant debuit. ld.
3 Remisit ununi denarium coioniensem cuui lana aüquanta quam non li laverai, ne super dcbituiu et eu quod labore non meruerat, quicquaui haberet. Déposition d’irmengarde. Diet. îv Ancill. p. 2027.
3 Sæpius debilis et infirma , leetoque jacens , lanam fusabat , quaudoque coluin de manibus illius ut sibi parceret ancilla rapiebat... Lanam ad futures labore» trahendo et dissipaudo manibus præparabat. Ibid.
ne méprisait pas les conseils de la prudence chrétienne à ce sujet, et demandait à son médecin de lui indiquer exactement la limite possible de son abstinence, de peur qu’en l’exagérant elle ne s’attirât des infirmités illégitimes, qui la rendraient incapable de bien servir Dieu, et dont il lui demanderait un compte sévère 1 : elle était d’ailleurs très-souvent malade. Elle ne mangeait le plus souvent que des légumes les plus ordinaires, cuits dans l’eau pure et sans sel. Elle les préparait elle-même tant bien que mal 2 . Pendant qu’elle était ainsi livrée aux travaux de son petit ménage, elle ne cessait d’élever son âme et même ses yeux vers Dieu, dans la prière ou la méditation; et souvent, quand elle restait seule auprès du feu où cuisaient scs modestes aliments, ou quand elle s’en rapprochait pour se réchauffer, elle se laissait tellement absorber par la contemplation, que des étincelles ou des charbons tombaient sur ses pauvres vêtements, et les brûlaient sans qu’elle s’en aperçût, quoique ses campagnes, en rentrant, fussent suffoquées par l’odeur de l’étoffe brûlée 3 .
Ses vêtements répondaient du reste à sa nourriture : elle portait une robe d’un gros drap non teint, dont les paysans et les pauvres seuls se servaient 4 * * * 8 . Cette robe, toute déchirée,
1 Adeo circumspecla fuit , quod medicum ad hoc quærebat , ut eam sic
diætaret, ne forsan niinia sibi dclrnheret et de subtractionc indebita inlirmi-
tatem incurreret, per quuin divine obsequio sc sublraheret, et sic de niinia
abstiiiciitia Domino redderel rationeui. Ibid. 202U.
1 Cibos cum ancillis pra'parabat insipides et iusulsos ut sciebat... Legumi-
nibus vel eommunibus oleribus sæpe in simplici aqua dccoelis contenta erat.
Tlieod. 1. c. Déposition d'Irmeugardc.
8 Aceidet uiultocius... ipsa maiiuuw laboribus intendente, vel oralioui instante... cum solitaria erat, ut Uauuua vel sciutilla vestiuuculas ejus altingens cnormiter læderet, ea non advertenle aduslionem, douée ex ancillis rediret odorcm ignis per sensum et oll'actum suffocaret. Ibid.
* Veslis vilis et aspera. Theod. 1. c. Ejn eriuilicbis kleid von ungeferwetin luche und grob. ltolbe.
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surtout aux manches, était rapiécée avec des morceaux de différentes couleurs, et serrée autour de sa taille par une grosse corde. Son manteau, de la même étoffe que sa robe, étant devenu trop court, elle le rallongea avec une pièce d’une autre couleur 1 . Elle ramassait partout où elle en trouvait des morceaux de drap de toutes sortes de couleurs, avec lesquels elle raccommodait, de ses propres mains, les déchirures et les brûlures de ses habits, en travaillant de son mieux; mais elle ne savait pas bien coudre 2 . Elle ne craignait pas de sortir dans ce costume; ce qui enracinait d’autant plus l’opinion que les hommes profanes avaient conçue de sa folie , mais ce qui la faisait regarder par quelques âmes pieuses comme une seconde sainte Claire 3 . Elle se dépouillait même sans cesse de ces grossiers vêtements pour les donner aux pauvres, et restait à peine couverte; ce qui l’obligeait, dans les grands froids de l’hiver, à demeurer près de son petit foyer 4 ; ou bien elle se cachait dans son lit entre deux matelas, sans toutefois s’en couvrir, et disait : « Me voici cou- « chée comme dans mon cercueil. » Et cette nouvelle tribulation était pour elle une source de joie nouvelle \
1 Tu n ica repeliata maxime in manieis, suceincta cliordula satis rudi... Wadding, n, 218, ex MS. Lovan. Tuuicie rapturas alterius coloris panno liabuit emeudatas... Pallium alterius coloris panno prolongalum. Ttieod. 1. c. ex Dicl . iv Ancill.
* Pannicuios viles et abjcctos cujusque coloris et undccunque collectos... Propriis manibus, ut poterat, jaeturam incendii laris coquiuæ reslaurabat, veteresque scissuras... acu imperila... Ibid. — Continué par le témoignage de frère Gérard, provincial des Franciscains, qui allait souvent la voir, et qui déposa de tous ces faits. Wadding, 1229, n° 7.
3 Cod. Heidelb., p. 22.
4 Propter vestium penuriam algida, quia sibi eas subtralicns dederat pauperibus, ignieulo appropriaret. Dict. iv Ancill. p. 2030.
5 Inter duas culcitras, super neutrum tamen jaeens, se ceiabal, et bis verbis dicebat : Ego jaeeo quasi in sarcophago ; et erat gaudens in tribulatione. Ibid. 2023.
Au milieu de toutes ces privations, elle ne perdait rien de l’aménité de son caractère, ni de l’affabilité, de la bonté extrême et universelle qui l’avaient toujours distinguée. Depuis sa plus tendre enfance, elle avait toujours préféré la société des pauvres et des humbles à toute autre; et maintenant, retirée dans sa pieuse solitude, elle témoignait, nonseulement aux demoiselles d’honneur qui avaient voulu s’y associer, mais encore aux servantes que maître Conrad lui avait assignées, une tendre et douce cordialité. Elle ne voulut jamais qu’aucune d’elles, de quelque basse extraction qu’elle pût être, lui donnât aucun titre d’honneur, ou l’appelât autrement que par son nom de baptême, Élisabeth tout court, et en la tutoyant, comme si elle eût été leur égale ou leur inférieure '. Elle cherchait à les servir elle-même, plutôt qu'à en être servie. Cette fille de roi se plaisait à laver et à nettoyer, au lieu d’elles, la vaisselle et les ustensiles de son ménage. Afin de pouvoir se livrer en toute liberté à cette œuvre servile aux yeux des hommes, mais ennoblie aux yeux de Dieu par une humilité sublime, elle trouvait moyen d’éloigner ses servantes, en les chargeant de quelque commission au dehors. Quand elles rentraient, elles trouvaient que leur maîtresse avait fait tout leur ouvrage 1 2 . Après avoir préparé son repas avec elles, comme nous l’avons vu, elle les faisait manger à table à côté d’elle, et souvent dans sa propre assiette 3 . L’une d’elles, nommée Irmengarde, qui a raconté tous ces détails aux juges ecclésiastiques, confondue par tant
1 Simplid suo nomine tantum, sicut coæquales vcl infi'riores conaueverant vocitari. Theod. VI , 9. Tantum numéro singulari : Tu, Elyzaheth. Diet. tv Audit, p. 5029.
1 Suis subserviens ollas , scutellaa lavabat , patellaa ctrtcraque vaaa coquinaria mundabal auis ntanibus... aneillulas ro tempore do domo emittebat : quæ rcgreasæ ipsam id agere vel egis.-e invenerunt. Theod. VI, 10.
* De aua acutella. Theod.
Œuvres. VII. — Sainte Élisabeth. I, 99
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d’humilité de la part d’une princesse naguère si puissante, lui dit un jour : « 11 est vrai, madame, que vous vous donnez « de très-grands mérites par votre conduite envers nous; « mais vous oubliez le danger que vous nous faites courir, « celui de nous gonfler d’orgueil, en nous faisant manger « avec vous et nous asseoir à vos côtés 1 . » A quoi la duchesse répondit : « Ah! puisqu’il en est ainsi, il faut que tu viennes « t’asseoir sur mes genoux; » et aussitôt elle la prit entre ses bras, et la fit asseoir comme elle l’avait dit 2 .
Sa patience et sa charité étaient à toute épreuve : rien ne pouvait l’irriter, ni lui arracher une marque de mécontentement. Elle parlait souvent et longuement avec ses compagnes ; la céleste douceur et la gaieté de son cœur débordaient dans ces entretiens intimes, qui n’en étaient pas moins profitables au salut de celles qui l’écoutaient 3 . Mais elle ne pouvait souffrir qu’on prononçât devant elle des paroles vaines et légères, ou bien empreintes de colère et d’impatience; elle les interrompait toujours : « Eh bien! disait-elle, où est donc « le Seigneur maintenant? » et elle reprenait les coupables avec une autorité pleine de grâce et de douceur 4 .
Au milieu de cette vie, en apparence si dure et si humiliante, mais si glorieuse devant Dieu et si féconde en ineffables jouissances pour celle qui s’était donnée à lui tout entière, Élisabeth ne pouvait oublier ce qui était à ses yeux, après le soin
1 Tu, domina, in nobis tuum meritum cumulas, nostrumque periculum perpendere dissimulas ; quæ inlumescere possumuB, quod una tecum comedimus, et in tuo latere residemus. Dict. îv AnciU.
* Ad bæc aucilla ancillarum Cliristi : Ecce, inquit, oportet te in sinu meu sedere. Tlieod. 1. c.
1 Sermouibus alUuens dulcibus et jucundis, et nihiiominus utiiitate fecundis. Ibid.
* Gratiosa auctoritate castigavit , dicens : Ubi nunc Dominas? Ibid. — 'Selon saint Bunaventure , Ubi non est Dominus?
du salut de son âme, le premier et l’unique intérêt de sa vie terrestre, le soulagement de ses frères affligés et pauvres. Ayant tout brisé, tout sacrifié pour trouver plus sûrement Jésus dans le ciel, elle ne pouvait négliger ses membres souffrants et épars sur la terre. Il ne lui suffisait pas d’avoir abandonné aux pauvres la jouissance exclusive de son patrimoine, au point de ne s'être pas même réservé de quoi subvenir aux premières nécessités de sa propre vie, ce qui avait obligé son directeur à imposer un frein à sa prodigalité 1 ; il lui fallait encore, comme dans ses plus jeunes années, s’associer en tout aux maux des malheureux, panser elle-même les plaies de leur corps et de leur âme. A peine arrivée à Alarbourg, son premier soin fut d’y faire construire un hôpital; elle le consacra à la mémoire de saint François d’ Assise, d’après l’injonction du pape Grégoire IX. Ce pontife, qui venait de canoniser l’homme séraphique, crut devoir, à l’occasion de la translation de son corps, envoyer à sa royale et intrépide imitatrice un présent encore plus précieux que ce pauvre manteau qu’elle avait reçu naguère avec tant de reconnaissance : ce furent quelques gouttes du sang qui s’était échappé de son flanc, lorsqu’il reçut du ciel l’impression des divins stigmates 2 . Élisabeth reçut ce don sacré avec le même esprit qui avait inspiré au pape de le lui accorder, comme un gage nouveau de son alliance et de son affection pour celui de tous les hommes qui avait su, jusqu’alors, suivre de plus près le Sauveur du monde 3 . Elle ne crut pas
1 Niraiam ei effusionem et prodigiam interdixit, eo quod nihil prorsus rctineret, quin pauperibus erogaret. Thcod. VU , 4. Quia nildl sibi retinuit in proprias nécessitâtes... Quod ilia ori proprio subtraheret, tantum quod deticeret ut aliis erogaret. Dict. lv Ancill. p. 2023.
* Wadding, il , 216.
* L't strictius confederaret amicitiam, cultum et studium, etc. Ibid.
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pouvoir mieux honorer cette sainte relique, qu’en la déposant dans l’asile des humaines misères auxquelles elle allait consacrer le reste de ses jours. Dès que cet hôpital fut achevé, elle y plaça le plus grand nombre possible de ses pauvres malades. Puis, chaque jour, accompagnée de ses deux fidèles amies et sœurs en religion, Guta et Ysentrude, elle y allait passer de longues heures à les panser, à les soigner, à leur administrer les remèdes prescrits, surtout à les consoler par les plus affectueuses exhortations, adaptées au genre de souffrance et à l'état spirituel de chaque malade '. Ce n’était plus seulement à l’instinct charitable de son âme, au besoin impérieux de soulager les maux de ses frères, qu’elle paraissait obéir; mais, comme si elle avait voulu chercher dans ces œuvres de miséricorde un dernier moyen d’immoler cette chair qu’elle avait déjà tant de fois vaincue, elle les transformait en mortifications et en austérités d’un genre nouveau et redoutable, et on ne peut savoir ce qui l’emportait le plus dans son cœur, ou de l’amour de son prochain, ou de la haine de ce corps de péché qui, seul, la séparait encore de son divin Sauveur. Elle n’était pas seulement la consolatrice des pauvres, elle devenait encore leur servante, et aucun service ne lui semblait trop rebutant, trop dur, trop vil; car chacun d’eux était pour elle la vivante image de l’époux céleste de son âme. Ceux des malades qui étaient le plus faits pour inspirer le dégoût, qui éloignaient et révoltaient tout le monde, devenaient aussitôt l’objet de sa sollicitude et de sa tendresse, et recevaient de ses royales mains les soins les plus rebutants. Elle les caressait avec une douce familiarité; elle baisait leurs ulcères et leurs affreuses plaies. De mémoire d’homme, on n’avait vu remporter un si merveilleux triom-
1 Yila Rhvt. J xxxil.
phe sur toutes les répugnances des sens, ni unir à ce point l’ardeur et la persévérance dans la pratique du plus humble dévouement. Chacun restait stupéfait au spectacle d’une vie pareille, choisie de plein gré par une fille de roi, à peine âgée de vingt-deux ans, et dont l’histoire des saints ellemême n’offrait pas jusqu’alors d’exemple ; mais l’esprit d’en haut lui avait inspiré dans toute son énergie cette sainte violence à qui le ciel a été promis 1 .
De pareilles pratiques étaient loin de lui attirer une sympathie ou une approbation universelles, et il y avait même des personnes pieuses qui trouvaient qu’elle allait trop loin; mais elle savait trop bien se vaincre elle-même pour reculer devant l’opinion des hommes 2 . Un jour, en allant à l’église, elle rencontra un pauvre mendiant qu’elle ramena chez elle, et dont elle voulut aussitôt laver les pieds et les mains. Cette fois, cependant, cette occupation lui inspira un tel dégoût, qu’elle en frissonna ; mais aussitôt, pour se dompter, elle se dit à elle-même : « Ah ! vilain sac, cela te dégoûte ; sache « que c’est une boisson très-sainte. » Et en disant ces mots, elle but l’eau dont elle venait de se servir, puis elle dit : « O mon Seigneur! quand vous étiez sur votre sainte croix, « vous avez bien bu le vinaigre et le fiel ; je ne suis pas digne « d’une telle boisson; aidez-moi à devenir meilleure 3 . »
1 Circa horridos et fœtidos et omnibus abominâtes miseros inaudita a sœculis et stupenda ferebatur sanctiSpiritusvehemcntia, et incredibili et miranda commanendi, contractandi , procurandique studiosissima diligentia... Nulla seriptura loquitur sanetorum quemquam tanta sedulilale tantaque familiaritate sordidissimorum inilrmorum iinmunditias obsequiosis mauibus contractasse , tunique indelesso corde omnibus miserkordiæ operibus usque ad mortem insudasse. Theod. I. Vil, c. 5.
8 Apud quosdam autem pios reprebensibilis apparuit, nunc autem tanquam sol resplendet. Ibid.
3 Do gieng es so uusauber dass es ir grauwet... O du unreincr sack widers-
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Les lépreux, qui étaient surtout un objet d’horreur pour la plupart des hommes, à cause de la contagion si facile de leur affreuse maladie, étaient par cette raison même ceux qu’elle chérissait et qu’elle soignait le plus. Elle les lavait et les baignait elle-même, découpait des rideaux et d’autres étoffes précieuses pour avoir de quoi les essuyer et les envelopper à la sortie du bain 1 ; elle faisait elle-même leurs lits, les couchait et les couvrait de son mieux 2 . « Oh! que nous « sommes heureuses, » disait-elle un jour à ses suivantes, « de pouvoir ainsi laver et vêtir Notre-Seigneur ! » A quoi l’une d’elles répondit : « Il se peut que vous, Madame, vous « vous trouviez bien avec ces gens; mais je ne sais trop si « cela convient autant à d’autres 3 . » Cependant maître Conrad trouva que sa charité l’entraînait au delà des bornes de la prudence chrétienne, et il lui interdit de toucher et de baiser les ulcères des lépreux et des autres malades, de peur qu’elle ne gagnât elle-même leur maladie 4 ; mais celte précaution manqua son but, car le chagrin que lui firent éprouver celte défense et la contrainte imposée à la compassion impétueuse de son cœur, fut tellement violent, qu’elle en tomba grave- - ment malade 5 .
Ce n’était pas, du reste, aux seuls maux physiques de ses frères que cette ardente disciple du Christ bornait sa compas-
leet es dir? es ist gar ein heyliger gsehmaok... Herr du tranckest an deti heyligen creutz essieh und gallon... Passional, f. 60.
1 Leprosos el alios sordidos balneis lavabal... Vélum lineum, quo domus eonsueverat ornari, rupit, et linlcamina pauperibus balneatis stravit. Dlct. iv Ancill. p. 2027.
* Balneatis sternebat. in lectos deponebat et tegebat. Tlieod. 1. c.
* Quarn bene nobis est quod Dominum nostrum sic balneis lavamus et legiinus !... Tibi, Domina, bene est cum istis : nescio si aliisitaest. Theod. I. c.
* A tactu et deosculatione ulcerum prohibebat. Id. — Timens nobiiem ejus teneritatem inflei vel corrumpi. Dict. tv Ancill. p. 2023.
1 Cœpit inlirniari uiinio misericordiff et compassionis motu pertnrbata. Ib.
de sainte Elisabeth de Hongrie.
sion et ses bienfaits : elle ne perdait jamais de vue la santé de leurs âmes et les remèdes spirituels. Elle mêlait aux tendres soins qu’elle leur rendait de pieuses et fréquentes exhortations ; elle veillait scrupuleusement à ce que les pauvres fissent baptiser leurs enfants le plus tôt possible, à ce que tous ses malades demandassent et reçussent les sacrements, nonseulement à leur dernière heure, mais dès leur entrée à l’hospice. Quoique son exemple dût ajouter tant de force à ses paroles, elle trouvait souvent de la résistance dans ces âmes aigries par le malheur, ou attiédies par un long éloignement des secours offerts par l’Église. Elle savait alors unir l’énergie du zèle chrétien à sa douceur habituelle 1 * . Un jour, entre autres, un aveugle malade se présenta à l’hôpital, en demandant à y être reçu. Élisabeth se trouvait justement devant la porte avec maître Conrad * : elle consentit avec joie à son admission, à condition qu’il commencerait par guérir sa maladie intérieure en s’approchant du tribunal de la pénitence 3 . Mais l’aveugle, impatienté par son mal et par cette exhortation, se mit à jurer et à blasphémer, en traitant ces coutumes de superstitieuses *. Élisabeth, indignée, le reprit avec tant de véhémence, qu’il en fut subitement touché de contrition, et que, s’étant agenouillé, il se confessa sur-le-champ à maître Conrad.
Elle était loin de renfermer sa charité dans l’enceinte de cet hôpital, qui était son séjour favori : elle allait avec ses suivantes visiter les huttes de tous les pauvres de Marbourg
1 Ibid. Theod. 1. c.
* Contigit præ foribus adosse cum magistro Conrado Elisabelhatn... Wadding, H, 220.
* Modo prius ageret de aniinæ languore curando per confessionis sacraraentum. Id.
‘ Superstitiosas bas recipiendorum dicere conditiones... Ibid.
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et des environs, et faisait porter en même temps de la viande, du pain, de la farine et d’autres objets *, qu’elle distribuait elle- même aux malheureux. Elle pénétrait avec un touchant intérêt dans tous les détails de leurs tristes réduits, et examinait soigneusement leurs habits et leurs lits, afin de pouvoir subvenir à tout ce qui leur manquait*. Elle distribuait entre eux le produit de tous ses bijoux, de ses bagues, de ses voiles de soie, et de tous les ornements mondains qui lui étaient restés, et qu’elle avait fait vendre secrètement 3 . Là, aussi, elle se montrait empressée de leur rendre les services les plus intimes, de prévenir jusqu’à leurs moindres désirs \ Un jour d’hiver, par une très-forte gelée, un pauvre malade eut la fantaisie d’avoir du poisson; elle courut aussitôt à une fontaine voisine, en invoquant le secours de son pourvoyeur divin : « Seigneur Jésus-Christ, dit-elle, si vous le voulez « bien, donnez-moi du poisson pour votre pauvre malade. » Ayant ensuite puisé de l’eau, elle y trouva un gros poisson qu’elle se hâta de rapporter à son patient 4 .
Quand elle rencontrait dans ses courses bienfaisantes quelques pauvres dont la misère, la faiblesse ou les souffrances lui paraissaient dignes d'une compassion tout à fait spéciale, ou que leur dévotion rendait d’autant plus sacrés à ses yeux, elle les faisait venir non-seulement à son hôpital, mais à sa propre et chétive demeure, s’y consacrait entièrement à leur
* Panes, carnes, farinam, aliaque victui necessaria. lb. vi , 10.
* Diligenter leclos et vestes eorura respiciens visitabat. Id. ibid.
3 Occulte aureos annulos, pépia serica, aliaque xenia secularia vendendo... Ibid.
* Quidquid desiderabant pauperes, studiose providebat. Déposition d’Irmcngarde; Dict. îv Ane. p. 2027.
3 Do iz sere gefroren waz... Herre Jliesu Christe ist iz din willesogip mir vische dime siechen. lierai. Fritzl. — Procuratorem suum invorans Dominum Jesum Chrislum. Theod. VI, 4.
service, et les faisait manger à sa table. Conrad lui fit «les remontrances à cet égard, mais elle lui répondit : « Oh ! non, « mon cher maître, laissez-les-moi : songez à mon ancienne « vie passée dans l’orgueil du monde; il faut guérir le mal « par son contraire : il me faut vivre maintenant avec les « humbles. Cette société me donne des grâces nombreuses. « Laissez-moi donc en jouir »
Elle prit entre autres chez elle un petit garçon, orphelin de père et de mère, paralytique de naissance, borgne, et, en outre, malade d’un flux de sang continuel. Ce pauvre être, abandonné et accablé de tant de misères, trouva en elle plus qu’une mère ; elle passait les nuits entières à le veiller et à lui rendre les services les plus rebutants, en le comblant de caresses et en le consolant par les plus tendres paroles 2 . Il mourut, et elle le remplaça aussitôt par une jeune fille que la lèpre avait atteinte et défigurée de la manière la plus horrible, au point que dans l’hôpital personne n’osait l’approcher, ni même la regarder de loin 3 . Élisabeth, au contraire, dès qu’elle la vit, vint près d’elle avec une pieuse vénération, comme si c’était le Seigneur lui-même qui se fût montré à elle sous ce voile de douleurs, et on vit la princesse, s’agenouillant devant la lépreuse, dénouer ses souliers et se mettre en devoir de la
1 Do sprach sie : Eia liebe nein
Wizzet daz mir ir gemein, etc.
Dy lat micht alsus triben.
Cod. Argent, p. 20t.
Dis.it sibi neeesse esse, «aliter contraria contrariis curare. Ep. Cour, ad Papam.
1 Quandoque sex vicibus, vel pluries, ad hujus ægritudinis requisita, braehiis sanctis noctibus dcferens, suis manibus sordes abluebat. Theod. VI, 10. Eidem blandiendo loquebatur. Dict. iv Ancill. p. 2027.
5 Quamdam fetidisslniam leprosam et plenatn ulceribus et sanie... quam quilibet a longe videre abhorrait. Déposition d’Irinengarde. 2027.
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déchausser, malgré la résistance de l’enfant '. Après, : elle lava et pansa ses ulcères, lui donna tous les médicarrients prescrits, lui coupa les ongles des pieds et des mains, et l’entoura de soins si affectueux et si bienfaisants, que bientôt l’état de cette infortunée s’améliora. Après l'avoir fait transporter chez elle, Élisabeth faisait elle-même son lit et passait à ses côtés de longues heures, pendant lesquelles elle cherchait à la distraire en jouant avec elle, et à la consoler par des paroles pleines de douceur et de tendresse 2 . Cependant maître Conrad ayant appris cette conduite de sa pénitente, éloigna d’elle la jeune lépreuse, de peur qu’elle ne fût atteinte de la contagion, et meme lui imposa, pour cet excès de zèle, une pénitence tellement sévère, qu’il crut devoir en témoigner plus tard son repentir au pape 3 .
Mais Élisabeth, dont rien ne pouvait décourager l’infatigable ardeur, recueillit aussitôt après chez elle un jeune enfant atteint d’une maladie presque aussi révoltante que la lèpre, et qu’elle soignait et traitait avec une adresse et une expérience que la charité, cette science suprême, avait seule pu lui donner 4 . Elle le garda auprès d’elle jusqu’à sa mort.
Toutefois, les lépreux continuaient toujours à être l’objet de sa prédilection et en quelque sorte de son envie, puisque c’était, de toutes les misères humaines, celle qui pouvait le mieux détacher ses victimes de la vie. Frère Gérard, provin-
1 Se prosternens coram ilia, corrigiaa calceamentorum ejus solvit, el voluit tollere calceos ejus ; sed non permisit. Ibid.
1 Lavabat, tegebat et medicamenlis fovebat... Ungues manuum et pedum præcidit... Jucundabatur plurimum eum ea, et stravit lectum ejus et duleisëime illi pauperculte loquebatur, et consolabatur eam. Ibid.
8 Quo percepto (parcat mihi Dominus) quod verebar, eam inde inûci, gravissime castigari. Ep. Conr. ad Papam, p. 113.
Ejus in lavando et medicando, nescio a quo didicerit, curam gessit. Ep. Conrad.
v.ta. Jes Franciscains d’Allemagne, qui était, après maître Conrad, le confident le plus intime de ses pieuses pensées, étant un jour venu lui rendre visite, elle se mit à parler longuement avec lui de la sainte pauvreté, et, vers la fin de leur entretien, elle s’écria : « Ah ! mon père, ce que je voudrais « avant tout et du fond de mon cœur, ce serait d’être traitée « en tout comme une lépreuse ordinaire. Je voudrais qu’on « fît pour moi comme on fait pour ces pauvres gens, une « petite hutte de paille et de foin, et que l’on y suspendît « devant la porte un linge, pour avertir les passants, avec un « tronc, afin qu’on pût y jeter quelque aumône 1 . » A ces mots, elle perdit connaissance et tomba dans une sorte d’extase, pendant laquelle le père provincial, qui la soulevait entre ses bras, lui entendit chanter des hymnes sacrés 2 ; après quoi elle revint à elle.
Qu’il nous soit permis, pour expliquer cette prodigieuse parole de notre Sainte, d’introduire ici, dans notre récit, quelques détails sur la manière dont la lèpre et les infortunés qui en étaient atteints furent envisagés pendant les siècles catholiques 3 . Dans ces temps de foi universelle, la religion pouvait lutter de front avec tous les maux de la société, dont elle était la souveraine absolue; et à cette misère suprême elle avait opposé tous les adoucissements que la foi et la piété
1 Sy retle mit ime von der hcilgen armut und sprach : Ieh beger von allein hertzen... als eine andern ussetzigen mensdicn... Cod. Heidelb. p. 31. C'était dans des huttes de cette sorte, comme on le verra plus loin, qu'on renfermait avec une certaine solennité religieuse les lépreux dont la guérison était reconnue impossible.
1 Cod. Heid.
* Nous les devons pour la plupart à l'excellent ouvrage de M. Clément Brentano, sur les Sœurs de Charité, où l’on trouve une foule de renseignements précieux sur la charité catholique de toutes les époques.
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savent enfanter dans les âmes chrétiennes. Ne pouvant anéantir les déplorables résultats matériels de ce mal, elle avait su au moins détruire la réprobation morale qui pouvait s’attachera ses malheureuses victimes ; elle les avait revêtues d’une sorte de consécration pieuse, et les avait constituées comme les représentants et les pontifes de ce poids d’humaines douleurs que Jésus- Christ était venu soulever, et que tous les enfants de son Église ont pour premier devoir d’alléger chez leurs frères. La lèpre avait donc, à cette époque, quelque chose de sacré aux yeux de l'Église et des fidèles : c’était un don de Dieu ‘, une distinction spéciale, une marque, pour ainsi dire, de l’attention divine. Les annales de Normandie racontent qu’un chevalier de très-illustre lignée, Raoul Fitz-Giroie, l’un des preux du temps de Guillaume le Conquérant, s’étant fait moine, demanda humblement à Dieu, comme une grâce particulière, d’être frappé d’une lèpre incurable, afin de racheter ainsi ses péchés, et qu’il fut exaucé 2 . La main de Dieu, du Dieu toujours juste et miséricordieux, avait touché un chrétien, l’avait frappé d’une manière mystérieuse, et inaccessible à la science humaine ; dès lors il y avait quelque chose de vénérable dans son mal. La solitude, la réflexion, la retraite auprès de Dieu seul, devenaient une nécessité pour le lépreux ; mais l’amour et les prières de ses frères le suivaient dans son isolement. L’Église avait su concilier la plus tendre sollicitude pour ces rejetons infortunés de son sein 3 , avec les
1 C’est l’expression dont on se sert dans les actes publics relatifs aux lépreux , jusqu'au milieu du seizième siècle. En 1541, maître Henri, organiste de Coblentz, pria le conseil de la ville d’accorder une place & l’hospice à son fds, à qui Dieu tout-puissant a fait prisent de lu lèpre. « Somit dem Uszsatz von Gott dem almeehtigen begabt. » Voyez d’autres exemples dans Brentano, p. 131, etc.
* Orderic Vital, 1. ni, p. 29, 70; éd. Lcprévost.
9 On trouve dans le cartulaire de l’abbaye de la Couture , au Mans , une
mesures exigées par le salut de tous, pour empêcher la contagion de s’étendre. Peut-être n’y a-t-il rien, dans sa liturgie, de plus touchant ni de plus solennel à la fois que le cérémonial dit separatio leprosorum, avec lequel on procédait à la séquestration de celui que Dieu avait frappé, dans les lieux où il n’y avait pas d’hospice spécialement consacré aux lépreux. On célébrait en sa présence la messe des morts ; puis, après avoir béni tous les ustensiles qui devaient lui servir dans sa solitude, et après que chaque assistant lui eût donné son aumône, le clergé, précédé de la croix, et accompagné de tous les fidèles, le conduisait à une hutte isolée qu’on lui assignait pour demeure. Sur le toit de cette hutte le prêtre plaçait de la terre du cimetière, en disant : Sis mortuus mundo , vivens iterum Deo ! « Meurs au monde, et renais à Dieu ! » Le prêtre lui adressait ensuite un discours consolateur, où il lui faisait entrevoir les joies du paradis et sa communauté spirituelle avec l’Église, dont les prières lui étaient acquises dans sa solitude plus encore qu’auparavant. Puis il plantait une croix de bois devant la porte de la hutte, y suspendait un tronc pour recevoir l’aumône des passants; et tout le monde s’éloignait. A Pâques seulement, les lépreux pouvaient sortir de leurs tombeaux, comme le Christ lui-même, et entrer pendant quelques jours dans les villes et villages, pour participer à la joie universelle de la chrétienté. Quand ils mouraient ainsi isolés, on célébrait leurs funérailles avec l’office des Confesseurs non Pontifes.
La pensée de l’Église avait été comprise par tous ses enfants. Les lépreux avaient reçu du peuple les noms les plus
bulle adressée directement par le pape Clément III, en 1189, à ses chers fils les lépreux de Sablé, dilectis /Mis leprosis de Snbolio, où il leur accorde un cimetière à Solesmes, malgré l’opposition de l’abbé de la Couture, duquel dépendait le prieuré de Solesmes.
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doux et les plus consolants ; on les appelait les malades de Dieu , les chers pauvres de Dieu , les bonnes gens. On aimait à se rappeler que Jésus lui-même avait été désigné par l’Esprit- Saint comme un lépreux : Et nos putavimus eum quasi leprosum 1 ; qu’il avait eu un lépreux pour hôte, lorsque sainte Marie-Madeleine vint lui oindre les pieds; qu’il avait choisi le lépreux Lazare pour symbole de l’âme élue; qu'il avait souvent pris lui-même cette forme pour apparaître à ses saints sur la terre a . En outre, c’était par suite des pèlerinages en Terre Sainte et des croisades, que la lèpre s’était le plus répandue en Europe; et cette origine ajoutait à son caractère sacré. Un ordre de chevalerie, celui de Saint-Lazare, avait été fondé à Jérusalem pour se consacrer exclusivement au soin des lépreux, et avait un lépreux pour grand maître 3 ; et un ordre de femmes s’était voué au même but dans la même ville, à l’hospice Saint-Jean-l’Aumônier. Lorsque l’évêque Hugues de Lincoln, Franc-Comtois de naissance, et chartreux de religion, disait la messe, il admettait les lépreux au baiser de paix; et comme son chancelier lui rappelait que saint Martin guérissait les lépreux en les embrassant, l’évêque répondit : « Oui, le baiser de Martin guérissait la chair des « lépreux; mais moi, c’est le baiser des lépreux qui guérit « mon âme * . » Parmi les rois et les grands de la terre, notre Élisabeth ne fut pas la seule à honorer le Christ dans ces
> Isaïe, lui, 4.
* Voyez les belles légendes de saint Julien , de saint Léon IX , pape , et surtout celle de Hartyrius , racontée par saint Grégoire le Grand dans ses Homélies.
5 Cet ordre fut transféré en France par saint Louis , et réuni depuis h celui du Mont-Carmel, comme en Savoie à celui de Saint-Maurice.
4 Osculum Martini sanavit carnem leprosi ; sed osculum leprosi sauat animam meam. Chron. Nicolai Trivetti. Ap. Spicileg. III, p. 179. Hurler, t. IV, p. 474.
successeurs de Lazare; des princes illustres et puissants regardaient ce devoir comme une des prérogatives de leurs couronnes. Robert, roi de France, visitait sans cesse leurs hôpitaux. Saint Louis les traitait avec une amitié toute fraternelle, les visitait aux Quatre-Temps, et baisait leurs plaies'. Henri III, roi d’Angleterre, faisait de même. La comtesse Sibylle de Flandre, ayant accompagné son mari Théodoric à Jérusalem, en H56, alla passer le temps que le comte employait à combattre les infidèles, dans l’hospice de Saint- Jeanl’ Aumônier, pour y soigner les lépreux. Un jour qu’elle lavait les plaies de ces infortunés, elle sentit, comme notre Élisabeth, son cœur se soulever contre une si dégoûtante occupation; mais aussitôt, pour se châtier, elle prit dans sa bouche de l’eau dont elle venait de se servir, et l’avala, en disant à son cœur : « Il faut que tu apprennes à servir Dieu dans ses « pauvres; c’est là ton métier, dusses-tu en crever. » Quand son mari quitta la Palestine, elle lui demanda la permission d’y demeurer, pour consacrer le reste de ses jours au service des lépreux. Son frère, Baudoin III, roi de Jérusalem, joignit ses prières à celles de cette héroïne de la charité; le comte résista longtemps , et ne consentit à se séparer de Sibylle qu’après avoir reçu du roi son beau-frère, pour récompense
1 On se rappelle sa conversation avec Joinville, quand il demanda à celui-ci ce qu’il aimerait mieux, d’être lépreux ou d'avoir commis un péché mortel. Joinville répondit qu’il aimerait mieux en avoir Tait trente, que d’être lépreux. Quand ils furent tous deux seuls, le saint roi reprocha à sou ami cette réponse en ces termes : « Vous déistes comme haslis musarr (comme un étourdi) ; car « nulle si laide mezelerie (lèpre) n’est comme d’eslre eu pechié mortel, pource « que l’aine qui est en pcchié mortel est semblable au djable ; pourquoj
• nulle si laide mezelerie ne peut estre... Ci vous prie, tant comme je puis, a que vous métez votre cuer A ce, pour l’amour de Dieu et de moi, que vous
• amissiez mieux que tout meschief avenist au corps, de mezelerie et de toute « maladie, que ce que le pechié mortel venist à l ame de vous. » Joinville, éd. 1761, p. 6.
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de son sacrifice, une relique inappréciable, une goutte du sang de Notre -Seigneur, recueillie par Joseph d’Arimathie, lors de la déposition de la croix. Il retourna donc seul dans sa patrie, emportant avec lui ce trésor sacré, qu’il alla déposer dans sa ville de Bruges ; et les pieux peuples de Flandre apprirent avec une grande vénération comment leur comte avait vendu sa femme au Christ et aux pauvres, et comment il leur rapportait, pour prix de ce marché, le sang de leur Dieu 1 .
Mais ce sont surtout les saints du moyen âge qui ont témoigné aux lépreux un dévouement sublime. Sainte Catherine de Sienne eut les mains atteintes de la lèpre, en soignant une vieille lépreuse qu’elle voulut elle-même ensevelir et enterrer; mais, après avoir ainsi persévéré jusqu’au bout dans son sacrifice, elle vit ses mains devenir blanches et pures comme celles d’un nouveau-né, et une douce lumière sortir des endroits qui avaient été le plus attaqués. Saint François d’ Assise et sainte Claire, sa noble compagne; sainte Odile d’Alsace, sainte Judith de Pologne, saint Edmond de Cantorbéry, et plus tard saint François-Xavier et sainte Jeanne de Chantal, se plaisaient à rendre aux lépreux les plus humbles services. Souvent leurs prières obtenaient une guérison instantanée 2 .
1 O» voil encore à Bruges, près de l’hôtel de ville, la belle chapelle dite du Saint-Sang, construite pour servir de sanctuaire à celte relique.
8 Une tradition très-ancienne et profondément symbolique, fondée d’ailleurs sur les saintes Ecritures, faisait regarder la lèpre comme le symbole le plus complet du péché, et comme ne pouvant être, par conséquent, guérie que par le sang innocent, de même que le péché originel de l'homme n'avait pu être racheté que par le sang innocent de l'Homme-Dieu. Cette tradition se retrouve dans une foule de légendes et de poésies du moyen âge ; c’est elle qui fait la base d’un des poèmes les plus célèbres de l'époque de sainte Élisabeth , le Pauvre Henri, par Hartmann von der Aue.
DE SAINTE ÉLISABETH DE HONGRIE. 46o
C’est au sein de cette glorieuse compagnie qu’Élisabeth avait déjà pris sa place, par les élans invincibles de son cœur vers le Dieu qu’elle voyait toujours dans la personne des pauvres. Mais en attendant qu’elle pût goûter avec eux les joies éternelles du ciel, rien ne suffisait sur la terre pour calmer l’ardeur de la compassion qui dévorait son cœur, ni pour guérir les langueurs de celte âme malade et déchirée par les souffrances de ses frères 1 .
' Ipsa langucns eral niiscralionia affect» et in dolore cotnpassionis intrinseeus cruchila. Thcoil. Vil , Jj.