‹ Œuvres de M. le comte de Montalembert (volume 4)Chapitre 25 sur 53 · LA VICTOIRE DU NORD AUX ÉTATS-UNIS · texte numérisé non relu

LA VICTOIRE DU NORD AUX ÉTATS-UNIS

qui tient dans ses Diaios les cœurs des peuples et des rois, et les incline où il veut; c*est lui qui tantôt les abandonne tristement à leurs Toies, et qui tantôt les arrête sur la pente des abîmes, et les ramène, bon gré, mal gré, par miséricorde; soit qu'un éclair des événements vienne tout à coup leur montrer les profondeurs du mal où ils se précipitaient, soit qu'une lumière encore plus haute leur donne enfin la vraie sagesse.

Quoi qu'il en soit, messieurs, les plus indifférents savent bien que les choses ne marchent point ici-bas sans le puissant concours des circonstances, qu'ils nomment les coups du hasard et que nous appelons, nous, la part et les coups de Dieu. Ils les attendent trop souvent en aveugles. Plus éclairés, nous ne cessons d'élever au ciel une voix confiante et pacifique pour le bonheur, les progrès et Tavenir du monde entier.

On nous voit prier pour la Syrie et pour la Pologne, pour l'Angleterre et pour la Russie, pour la Chine et pour l'Afrique, pour les victoires de la France et pour les victoires de la Foi, pour ceux qui souffrent, qui pleurent, qui espèrent, pour ceux qui gémissent et qui prient avec nous, et aussi pour ceux qui ne prient pas, qui ne gémissent pas, qui s'aveuglent, qui oublient!

Aujourd'hui, Dimanche de lapasiîion, à cette heure où l'étendard (le la croix est arboré dans tous nos temples, à ce signe sacré de la délivrance pt du salut, je me suis dit : Mon Dieu est mort sur la croix pour tous les hommes, et cependant il y a des hommes qui âonl encore sur la croix ! Il est mort pour les délivrer tous de toute servitude, et il y a des hommes, — le bruit qui se fait en ce moment autour de celte grande question me le rappelle douloureusement,— il Y a des millions d'hommes qui sont encore dans l'esclavage !

Le Vendredi -Saint va venir : ce jour -là, l'Église catholique, debout au pied de la croix, les yeux fixés sur ces bras étendus qui ambrassent le monde, recommandera à Notre- Seigneur, dans de >miblimes prières, les chrétiens, les hérétiques, les juifs, les païens, ^ t nous prononcerons tous avec elle ces belles poroles :

Oremus Deum Patrem QmnipofeïUem , ut cunctis mundam purget '^roribuSy morbos aufercUy famem depelliU^ aperiat carcerest vincula

^^^ ISSOLVAT.

« Prions Dieu, le Père tout-puissant, afin qu'il délivre le monde

^ de toutes les erreurs, qu'il éloigne les maladies, qu'il écarte les IX. 34

« famines, qu*il ouvre les prisons, qu'il faste tomber t<m$ les liens.., ■

C'est bien là le pur esprit de TÉvangile et de Jésus-Christ. N'est-ce pas ainsi que ce divin Rédempteur des hommes annonçait sa mission au monde: « L'Esprit du Seigneur s'est reposé sur moi^ c disait-il , pour évangéliser les pauvres, pour consoler tous ceux < qui pleurent, pour apporter le remède aux cœurs brisés, poor « prêcher aux captifs la'délivrance et à ceux qui sont dans l'esclavage « la liberté >. »

Et, après le Mattre divin, n'est-ce pas saint Paul, l'un de ses plus fervents disciples, qui poussait sur le monde païen ce cri sublime : « Il n'y a plus ni maîtres ni esclaves, car nous sommes tous frères « en Jésus-Christ*. »

Eh bieni aujourd'hui encore, sur des ferres chrétiennes, après dix-huit siècles de Christianisme, après ces paroles de Jésus-Christ, après ce cri de saint Paul , il y a encore des esclaves I

Messieurs, c'est pour cette partie si misérable et si cruellement opprimée de l'humanité que je viens vous demander de prier: oui, prions; prions pour les pauvres esclaves I

Et si je me suis senti pressé, à celte heure, de vous recommander cette triste et sainte cause, et de solliciter vos prières, c'est à raison des saints jours où nous sommes, et aussi des récentes nouvelles arrivées jusqu'à nous des pays lointains où s'agite douloureusement cette grave question , et vers lesquels sont tournés les regards de l'Europe.

La vérité est que l'ancien et le nouveau continent sont émus : les politiques parlent pour et contre; le commerce se trouble; le sang coule dans la guerre civile. Nous, Messieurs, prions. Dans les grandes crises sociales, où nous ne pouvons rester spectateurs indifférents, c'est la prière surtout qui est notre grand devoir...

N'attendez donc pas, messieurs, que je prenne parti dans la querelle lamentable qui divise les États-Unis d'Amérique. On me dit que le Nord ne mérite pas beaucoup plus de sympathie que le Sud, que des questions de tarifs commerciaux ou de prédominance poli-

' Spiriius DomiDi super me : propter qaod uniil me, evangelizaire paaperibas me, sanare conlritos corde, prsdicare capiivls remissionem... dimiUere confractos in remissionem (S. Luc, iv, 18, ]9.)

Non est servus neqae liber... omnes etitm vos nnum estis in Cliristo Jesn. (S. Paul, ad Gai., iii,S8.)

liqoe ont plus influé que la question de ^esclavage iur la scission dMii la guerre civile est sortie. On m^assare que le parti de Tabolition s'est rendu odieux par ses excès, tandis que les maîtres sont de bonne foi , et souTont de bon cœur. On me montre des catholiques au Sud encore plus qu'au Nord , et des dioyens engagés dans les deux armées avec un égal patriotisme , qui croient sincèrement des deux côtés servir la justice.

Oo prétend que si TUnian se reforme, la libération des esclaves ii*est pas certaine, et que si la séparation s'accomplit, cette libération n'est pas impossible. On veut me persuader que rkitérét de Dte fabriques sont au Sud, ceux de notre commerce au Nord; que nous devons désirer le maintien et l'union d'une nation que nous avons contribué à affranchir, et qui sert de contre-poids à d'autres nations; oo bien au contraire que nous devons craindre l'agrandis^ sèment d'un peuple, dont l'exemple et.l'esprit envahisseur menacent le monde, ie ne sai» point tout cela.

Mais ce que je sais, c'est qu'il y a encore quatre millions d'esclaves aux États-Unis, deux millions dans le reste de l'Amérique, eu tout six millions d'esclaves sur des terres chrétiennes, dix-huit siècles après la croix ; ce que je sais, c'est que les horreurs de la guerre ont été déchaînées par cette redoutable question, et que la paix du monde en est menacée et déjà (roublée.

Et ce que je suis plus heureux de savoir, c'est que, par un acte récent et important, un message du 8 mars, porté au congrès par le président des États-Unis et voté à une grande majorité, des mesures régulières, équitables, pacifiques ont été proposées pour mettre fin à l'esclavage et adoptées.

On propose une indemnité à tous les États qui consentiront A

entreprendre sur leur territoire l'abolition graduelle de l'esclavage.

^ul ne saurait dire quelles seront les suites de cette proposition ,

puisqu'elles dépendent de la réponse des États. On ne force per-

^c^vine. On assigne au mal une limite , et on lui ouvre une issue.

^*«st la première fois depuis soixante ans que le pouvoir central

f^c^end parti, et qu'il engage la nation tout entière dans un effort

^^çoureux contre le mal.

Sans être résolue, la question est donc engagée sérieusement. Un

l^^u a été fait, une espérance est ouverte. C'est un motif de plus

pour moi et un ioexprimable besoia de prier Dieu afin qu'i

bénir une entreprise dont il faut souhaiter ardeoiment la ]

solution.

Je connais les ohj'eclioaB de ceux qui plaident pour l'es je ne veui point les discuter longuement.

Non, qu'on ne me dise pas que les esclaves sont beureai d'ailleurs les faits accomplis dcTiennenl li^gilimes par la di

Les esclnves sont heureux. Oui, peut-Cire chez les i maîtres; ils mangent, ils dorment, ont quelques heures d peut-être mËme ils peuvent se corrompre à plaisir. Mais i Toj^r domestique T ont-ils la paternité 1 ont-ils la liberté 1 déshérités de la Tamille humaine, ils ont perdu nOD-seulc diDit d'aînesse, imis tous les droits; et parce qa'on lei encore quelquefois le plat de lentilles, on proclame qu heureui I

Quanta la doctrine des laits accomplis, je l'ai trop alla qi son application aux biens temporels de l'Église, pour qu'on t'élende à sod domaine spirituel, à ce qu'elle aime aux fluies.

Ab 1 l'Église sait le prix des Ames 1 et si elle a sacrifié (an une partie de ses droits même les plus incontestables, qua térât de sa mission ne lui faisait pas un devoir de les mi c'est afin de se réserver le droit de dire au monde entier, ai l'énergie de son amour : a Vos Ames, donnez-moi vos i gardez le reste I » Da mihi animas , nelera toile tibi <•

Qu'on ne me demande pas non plus de discuter la questi riquede l'esclavage; qu'on ne me rappelle pas que toutes les antiques ont passi.' parla; qu'on ne cherche point A me dii a force d'hypothèses irrt-aliaables, que l'esclavage n'est pa en soi, considéré d'une certaine façon, dans de certaines coi

Je laisse la théorie abstraite, et je regarde les ftiti.

Je regarde combien de fois ces conditions se sont ren< dans l'histoire, et comment, l'humanité étant donnée ce qu elles pouvaient se rencontrer; je regarde, non le cas eicep mais l'état, le fond même de la vie et de la dignité humair damnée par l'esclavage i un irreuiédinhic abaissement.

' GtN., 11, ît'.

Je ne me soucie pas des abstractions et des hypothèses. Certes, j'aurais beaucoup à dire sur l'origine de ce fléau opiniâtre et si longtemps universel. Comment l'homme a-t-il réduit l'homme en servitude? Je défie qu'on me l'explique sans le péché originel. Comment l'esclave est-il redevenu l'égal du maître 7 Je défie qu'on me l'explique sans la rédemption. L'esclavage est si odieux qu'on n'en comprend pas le commeflcement , et il est si commode qu'on n'en compreim pas la fin.

Si j'abordais la théorie, je montrerais que l'unité de la famille humaine, qui est pour nous, non une opinion, mais un dogme, qu'on l'entende bien, un dogme, et Tune des bases même de notre Foi , est devenue aussi un dogme de la science : je montrerais que l'unité de la famille humaine, principe de la dignité, de l'égalité, de la liberté, de l'humanité parmi les hommes, condamne et réprouve l'esclavage; et je renverrais aux travaux des Blumenbach et de^ Tiedemann, des Humboidt et des Geoffroy-Saint*Hilaire ; j'en appellerais à mes savants confrères, M. Fiourens et M. de Quatrefages, et au célèbre rapport de M. le duc de Broglie sur ce grand sujet ; je renverrais aussi à l'admirable ouvrage de M. Wallon, sur l'Esclavage dans VanUquitéy et au grand et généreux travail de M. Augustin Cocbîn, sur YEsdavage moderne^ lyoWk des hommes et des écrivains autrement autorisés que ces vaniteux sophistes, qui, seuls aujourd'hui, par haine du Christ et de son Église, attaquent, avec tous les efforts d'une science désespérée , ce dogme chrétien de l'unité de notre race, dût périr, avec notre dogme, la fraternité, la liberté des hommes.

Mais laissons la théorie.

Je ne veux rien contester de ce que l'on objecte en faveur de cette triste cause. Je ne veux pas discuter les subtilités de doctrine; mais je demande qu'on ne récuse pas les vérités d'expérience.

Or,, il est d'expérience que l'esclaTage n'a jamais été l'initiation et l'éducation de la liberté; plus il dure, plus il pèse ; plus il s'étend, plus il dégrade; et jamais il ne se dénoue tout seul. Vous refusez de les affranchir, parce qu'ils sont, dites- vous, incapables de la liberté ; et moi je vous dis que cette incapacité > c'est la servitude ^ui la maintient, si elle ne la crée pas, et y fait croupir les esclaves.

1 VAMUion de VEuUMtgê, chez Lecoffre, 1861.

11 est encore d'expërience que TesclaTage acioel, celui des noire, a une origine et une conséquence toutes deux abominables. L'origine , c'est la traite , ignoble et] cruel trafic condamné par Pie 11 en 1 462, par Paul III en 1 557, par Urbain VIll en 1639, par Benott XIV en 1741, par Grégoire XVI en 1839. La conséquence, c'est la destruction de la famille, condamnée par les anatbèmes de tous les cœurs humains; c'est la destruction de la liberté, non-seulement de l'esclave, mais du maître : car on Ta jusqu'à défendre au mattre de faire apprendre à lire à l'esclave , et d'écrire en fayeur de la liberté I

Il y a donc, snr la même terre que moi, enfants de Dieu et fils de l'homme ainsi que moi, sauvés par le même sang que bkn, destinés au même ciel que moi, cinq ou six millions de mes semblables; aux lÉtats-Unts» au Brésil, à Cuba, à Surinam, qui sont esclaves : vieillards, honunes, femmes, jeunes filles, enfants.

Juste ciel 1 n'est-il pas temps enfin , après dix-buit cents ans de Christianisme , que nous commencions tous à pratiquer la loi éte^ nelle : Ne faites pas à autrm ce que vous ne voudriez pas qu'il t<m fût fait à vous- mène/ Et ce que vous voudriez que vos frères lisseiU pour vous , faites-le pour eux ^

M'est-il pas temps que nous prêtions enfin tous Toreille à cette grande parole du Maître : Aimet-vom les uns les autres : c'est à cette marque qu'on vous reoonnaitra pour tnes diseiples, si vous vous aimei les uns les autres K

D^uis dix-huit siècles, nous répétons cette parole aux esclaies pour calmer leurs colères : nous le ferons encore; mais cela nous donne apparemment le droit de la rappeler aux maîtres pour émouvoir leur justice.

Depuis que Jésus-Christ, saint Paul et les apôtres ont posé les principes de l'affranchissement universel , les plus illustres prédicateurs de la foi, les plus grands évoques, les plus grands papes ont parlé à leur tour, et voici dans quelle langue : « Puisque le « Rédempteur et le Créateur a voulu s'incarner dans l'humanité,

' Qaaecumqae valiis at faciant vobis homines, et vos facile iUis. (S. Hat., vil , 12.)

' Mandatum novnm do vobis, ut diligatis invicem... In hoc cognoscent omnes quia discipuli met estis,. si dilectionem habueritis ad invicem. (S.JoAN., xiif, 34, 35.)

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• afin de rompre par la grftce de la liberté la chaîne de notre ser- « vitude, et de nous restituer à notre liberté primitive, c'est bien

• et sainement agir que de rendre le bienfait de la liberté origi- « nelle aux hommes, que la nature a faits libres, et que les lois c ont courbés sous le joug de la servitude. »

C'est le grand pape saint Grégoire qui parle ainsi ^ On le peut dire, TÉglise, depuis son origine, n'a cessé de travailler à sa manière , pacifiquement , mais obstinément , à abolir l'esclavage; et dans les temps modernes, nous venons de voir cinq Papes, fidèles aux traditions de leur grand et saint prédécesseur, condamner successivement le honteux trafic qui alimentait l'esclavage.

Sachex-le bien, vous qui calomniez tous les jours l'Église, si l'Église réprouve la licence et l'emportement des esprits, la liberté humaine lui est chère; car la liberté, dans le plan de Dieu, qui n'a pas fait de l'homme un esclave imbécile , la liberté est le point de départ de toute vertu, de toute grandeur morale, de toute civilisation, de tout progrès; et l'Église, vraie mère de la civilisation humaine, l'Église, qui a fait les sociétés modernes, déplore fout ce qui dégrade et arrête dans sa marche l'humanité, fille de Dieu, et bénit tout ce qui la délivre, ja perfectionne et la relève.

Voilà l'esprit évangélique et l'esprit de l'Église 1 Et la fascination

de l'habitude et des intérêts, qui seule explique la persévérance

dans les pays chrétiens du fléau que je déplore, ne peut pas nous

interdire ici de rappeler au monde les vraies et pures inspirations

du Christianisme.

Nous avons le droit aussi, nous, prêtres, d'élever la voix et de C10U8 plaindre du rôle qui est fait ici à d'autres prêtres. Vous, prêtres de mon diocèse, vous qui présentez l'Évangile à des familles ^oe l'Évangile a formées, au sein d'une société régulière et libre, QÙ le Christianisme répand chaque jour ses bienfaits, vous qui rap- '(telez sans cesse à tous ceux qui vous entourent la sainte égalité ^es devoirs, des droits et des espérances, imaginez la situation du Ynissionnaire catholique entre des maîtres et des esclaves I Suspect «ux uns ou suspect aux autres, prêchant aux maîtres une justice

' Saint Grégoire le Grand. Epist., vi, 13.

que I*intérôt contredit, la soumission à ceux dont il voudrait pouvoir faire tomber les fers, essayant de relever la volonté , la dignité de créatures sans liberté, avilies à leurs propres yeux, le prêtre remplit là une mission bien douloureuse. Ah I certes, la foi est bonne à tous : je plains ceux, quels qu*ils soient, dont la vie 8*avance vers son déclin sans cette lumière : avec la foi, nous pouvons du moins dire aux esclaves qu*il n*y a pas de condition qui n'ait le ciel pour terme. La] religion adoucit encore le sort du pauvre esclave, en adoucissant le cœur du maître; mais elle gémit d*une condition qui maintient l'homme dans un brutal abaissement. Nous sommes "prêts à prêcher des condamnés, à les suivre sur l'échafaud, à vivre avec des galériens, à évangéliser des idiots, à panser les plaies des blessés et des malades ; nous sommes prêts à consoler les esclaves; nous les aimons, et ils nous aiment; mais nous abhorrons Tesclavage. J'admire les évêques et les prêtres des pays à esclaves; mais je m'en rapporte à eux-mêmes, à leur cœur, à leur conscience, à leur dignité^ à Thonneur de leur caractère sacerdotal... Ils souffrent , car ils savent comme moi que notre religion est une religion d*hommes libres.

Qu'où nous laisse donc prier. Priez, Messieurs, priez beaucoup, afin qu'une solution pacifique de ce lamentable problème de l'esclavage se prépare , se mûrisse , se consomme.

Je ne l'ignore pas , l'œuvre est à la fois moins avancée et plus difficile qu'il ne le semble. Ces maîtres, il faut les indemniser; ces esclaves, il faut les civiliser. Je le reconnais, parmi les maîtres (Dieu me garde de les trop accuser I) beaucoup sont de bonne foi, plusieurs sont humains; ils n'ont pas fait cette situation, ils la regrettent; ils méritent une indemnité. Mais déjà on la leur offre. Ces esclaves, quand on les aura mis en liberté , il s'agira de les mettre en société, et la servitude ne les y a guère préparés; mais les prêtres de Jésus-Christ, et tous les chrétiens, gens de cœur, s'y emploieront. En un mot , je sais les difficultés; mais on les exagère; on oublie que les intérêts, les besoins mutuels créent entre les hommes des rapports, des liens, un accord nécessaire : elles existent cependant ces difficultés, elles sont graves. Mais c'est précisément parce que l'œuvre n'est pas achevée, qu'il faut prier, afin qu'elle se simplifie, et qu'elle s'achève.

Mes vénérés confrères, les Évêques de la province de Bordeaux ,

réunis en concile à La Rochelle, en i853, avec les Évêques nouveaux des colonies, trois ans après Témancipation des esclaves dans les possessions de la France, ont prononcé cette solennelle déclaration, approuvée par le Saint-Siège :

« L'Église catholique a toujours déploré le dur esclavage dans « lequel on retenait une multitude d'hommes, au grand détriment « de leur âme, et elle n'a cessé de travailler à remédier à un si grand » mal. »

Je n^ets sous la protection de ces belles paroles, et de tant * d'autres paroles apostoliques, le vœu ardent que je forme pour que ce dur esclavage cesse enfin sur toute la surface des terres chrétiennes.

Hélas! messieurs, je le sais, les esclaves ne sont pas les seuls hommes opprimés, il est des contrées, môme en Europe, il est une Irlande, il est une Pologne, il est une Syrie, où l'oppression a une forme différente, sans être un moindre malheur. Ma compassion pour les uns n'empêche pas ma compassion pour les autres. Je ne comprends pas les hommes qui se résignent au mal par embarras de choisir entre tous les motifs de s'indigner. Non, ne prenons pas un fléau pour l'excuse d*un autre fléau. Travaillons à détruire celuici, puis encore celui-là. Pour moi, je ne me résignerai jamais à rien en fait de mal ; je déplore tout et voudrais pouvoir tout réparer ; et si ma vie était assez longue, avec la grâce de Dieu, je la consacrerais tout entière à apporter ma faible part d'efforts et de travail pour faire disparaître un à un de l'humanité tous les fléaux qui la désolent. Si je pouvais agir, j'agirais; si je pouvais parler, je parlerais; si je ne puis que prier, au moins j'adresserai à Dieu ma prière.

Voilà pourquoi j*ai tenu, messieurs, à vous demander de prier spécialement pour les esclaves.

Dans ces prières universelles, si touchantes, que vous récitez chaque jour à vos exercices du soir, et dans lesquelles l'Église nomme à Dieu les voyageurs, les malades, les agonisants, les affligés de toute espèce, après les affligés, nommez dans votre cœur les esclaves. Je vous le demande, à vous, messieurs; je le demande à tous mes diocésains. Le moment semble favorable. Demandez à Dieu qu'il achève l'œuvre commencée, et si vos prières ne sont pas exaucées aujourd'hui, répétez-les demain, et jusqu'à ce qu'enfin elles

soient agréées de Celui que nous n*appeloDS pas yaiDemeot le Dieu très-haut et très-bon.

Recevez, messieurs et chers coopérateurs, la nouvelle assurance de mon profond et affectueux dévouement en Notre-Seigneur.

f FEUX, évéque d^ Orléans.

OrléanB, Dimancbe de la Pauton, 6 arril 1861.

Lettre à M, Augustin Cochin,

« Mon cher ami,

c Vous m'avez transmis de la part de M. Bigelow, chargé d'affaires des États-Unis d'Amérique, un discours prononcé par M. Lincoln à son installation coomie Président , réélu le 4 mars dernier.

ff J'ai lu ce document avec la plus religieuse émotion, avec l'admiration la plus sympathique. Quelles que soient les vicissitudes et les complications politiques de cette grande question américaine, moi , évéque catholique, je dois désirer, je désire de toutes les forces de mon cœur la fin d'une guerre civile lamentable, et la paix, une paix acceptable pour tous; car cette guerre a causé bien des ruines et des deuils. Toutefois elle a aussi son grand c6té, et, quel qu'en doive ôtre le résultat définitif, elle aura du moins démontré l'étonnante énergie d'un grand peuple; elle aura frappé à mort l'odieuse institution de l'esclavage, que vous avez si fortement et si éloquemment combattue, j'aime à le rappeler à votre honneur; elle aura, mon cher ami, ramené des hommes engagés dans les spéculations effrénées du commerce aux pieds de Dieu ; elle aura fait régner audessus des convoitises du lucre la grande pensée de l'expiation.

c M. Lincoln exprime, avec une solennelle et touchante gravité, les sentiments qui, j'en suis sûr, envahissent les âmes d'élite, au Nord comme au Sud. Quel beau jour, lorsque l'union des Ames se fera là, dans la vraie et parfaite lumière de l'Évangile! Mais quel beau jour déjà lorsque le chef deux fois élu d'un grand peuple tient un langage chrétien, trop absent, dans notre Europe, du langage officiel des grandes affaires, annonce la fin de l'esclavage et prépare

les embrassemeDU de la justice et de la miséricorde dont l*Écrilure- Saiote a parlé.

a Je TOUS remercie de m'avoir fait lire cette belle page de Thistoire des grands hommes, et je vous prie d'exprimer à M. Bigelow toute ma sympathie. S'il eu portait le témoignage jusqu'à M. Lincoln, il me ferait certainement honneur.

« Tout à vous en Notre-Seigneur,

« + F£lix, évéque d'Orléans. »

Orléans, t avril 1862.

Un Père de la Compagnie de Jésus écrit des États-Unis :

« La religion est sortie des derniers événements avec une liberté dont elle n'avait Jamais joui. Les préjugés sont tombés, en grande partie, devant le zèle de nos aumôniers et l'admirable dévouement de nos sœurs hospitalières. Que de milliers d'âmes ont dû leur salut à cet immense conflit des passions humaines I Mais surtout, quelle magnifique moisson nous pourrions recueillir si nous avions des missionnaires à envoyer dans le Sud I Maintenant que l'esclavage est aboli, nous pourrions travailler avec plus de fruit à la conversion des pauvres nègres. Avant la guerre, on ne pouvait pas les instruire, et ceux qui connaissent la Théologie morale de Mgr Kenrick savent avec quelle sévérité les lois des États esclavagistes traitaient ceux qui cherchaient à enfreindre cette défense. Il était môme interdit «ux nègres d'apprendre à lire. Désormais le prêtre pourra s'approcher d'eux sans avoir en perspective la prison ou la corde ; et la grande question de moralité se trouve singulièrement simplifiée depuis que le nègre n'a plus à craindre de voir sa femme légitime ^rendue le lendemain du mariage et emmenée à mille lieues de lui. Oh ! si les ouvriers apostoliques pouvaient parcourir dans tous les sens ces immenses régions! Parvuli Tpetierunt panem, et non erat qui frangeret e(s! On court aux Indes, à Madagascar et en Chine, et on semble presque oublier cette grande Amérique, qui ouvre un si vaste champ au zèle apostolique. On dit en Europe beaucoup de

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