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leur mort , par des réticences , en bâillonnant ou en contrefaisant la voix des faits. La vérité, la vérité tout entière, dite par tous et toujours, subie sans révolte et sans détour, avec tous ses dangers et toute son efficace verlu, c'a été là leur force, leur gloire, leur raison d'être.
C'a été surtout la gloire du gouvernement sous lequel j'ai le plus longtemps vécu et le plus souvent parlé, celui du roi Louis-Philippe. Je l'ai souvent et vivement combattu. Il ne s'en est vengé qu'en me laissant dire. Ses vrais ennemis, bien autrement redoutables que moi (qui n'en étais à aucun titre), seront confondus et humiliés, aux yeux de l'impartiale histoire, par sa longanimité, par la liberté complète qu'il leur a garantie, par son scrupuleux respect de l'impunité légale. Pour ma part, on sait comment j'ai appris à connaître, depuis sa chute, la difiTérence des temps et des pouvoirs. D'ailleurs, je le répèle, je n'étais pas son ennemi. Je n^ai jamais ni contesté son principe, ni désiré sa ruine. J'ai toujours mêlé à mes critiques l'expression d'un dévouement sincère. En outre, je ne l'ai guère attaqué, dans les limites du droit constitutionnel, que sur deux points où je me permets de croire que l'avenir ne m'a pas donné tort : sa politique étrangère et sa polftique religieuse. Mais même sur ces questions, que l'événement a résolues contre lui, je reconnais aujourd'hui qu'il avait droit à plus de justice et de bienveillance. Plus on aime la liberté, et plus on doit d'impartialité, de respect et
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de ménagements à l'autorité qui nous en assure loyalement la jouissance.
Loin de moi la pensée de vouloir, même aujourd'hui, absoudre en tout Tattitude prise par la royauté et le parlement envers l'Europe, qui s'en est montrée si peu digne et si peu reconnaissante. Mais il faut avouer que l'on ne comprenait pas assez, à cette époque, le lien intime et sérieux qui unit la paix au dehors et la liberté au dedans. Sans doute, cette union, cette solidarité incontestable n'a pas toujours été présentée à la France sous la forme la plus attrayante, la plus populaire. Mais l'expérience a parlé ; elle a donné un grand enseignement : elle. a montré au monde que si la liberté avait pu coexister pendant quarante ans avec la paix, la guerre suivait toujours la perte de la liberté. Sachons d'ailleurs reconnaître, en réunissant dans un commun hommage deux règnes si malheureusement divisés, que l'émancipation de la Grèce, la conquête de l'Algérie, la création de la Belgique, ont été les gages éclatants d'une politique libérale et chrétienne, pratiquée avec l'énergie et la mesure que comportent la civilisation moderne et le vrai progrès social.
Du reste, si je me suis trompé sur la solidité de la royauté constitutionnelle, comme tant d'autres bien plus expérimentés et bien plus intéressés que moi à sa durée ; si je n'ai pas mesuré d'un œil assez sûr l'infirmité des moyens que les aberrations de l'esprit public lui laiss^ent pour résister au mal, nul au moins ne pourra me
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reprocher d'avoir été le complice ou Tinstrunient des inimitiés frivoles et déloyales» des passions aveugles et ingrates qui ont amené la ruine et le discrédit de la liberté française.
Lia liberté, ce bien si inappréciable et si nécessaire aux nations, est de tous leurs trésors le plus fragile et le plus exposé. Cette liberté a jusqu'ici toujours rencontré chez nous deux genres d'adversaires inégalement redoutables : les hommes d'ordre et les hommes de désordre. Les uns en méconnaissent les conditions et les bienfaits ; ils oublient qu'elle est le but suprême de Tordre et qu'elle seule en fait le mérite et le charme ; ils cherchent à comprimer son essor le plus légitime sous mille entraves administratives, fiscales et légales. Les autres commencent par en abuser et finissent par la trahir ; ils la sacrifient eux--mèmes à leurs haines , et la voient ensuite sans remords sacrifiée à la peur par les peuples éperdus.
J'ai dû combattre successivement les uns et les autres. Sous le règne de Louis-Philippe, je m'efforçais surtout de faire adopter parles hommes d'ordre certaines libertés d'un ordre supérieur, telles que la liberté de la religion, de l'enseignement y de l'association, aussi indispensables à la vie morale qu'à la vie intellectuelle des nations. Plus d'une, grâce à la République, est entrée dans le domaine public et a subsisté depuis, sinon en droit, du moins en fait, sans rencontrer d'autres ad-versaires que ces ennemis de tout droit et de toute rai-
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son qui extirperaient volontiers de la terre le dernier vestige de la liberté, de peur que le prêtre n'en profite.
Sous la République , le premier devoir et le plus universellement reconnu était de lutter contre les hommes de désordre, vainqueurs lamentables dans ces journées de Février qui ont rouvert en France la porte aux sur* prises de la violence, en légitimant d'avance toutes les conspirations et toutes les revanches de la force. Ce n est pas que j'aie jamais confondu ceux qui, au lendemain de leur funeste victoire , en ont usé modérément et ont essayé de lutter contre le torrent qu'ils avaient déchaîné , avec ces autres qui se sont obstinés jusqu'au dernier jour à prêcher les doctrines perverses ou à réclamer les expériences périlleuses , dont la seule menace a suffi pour précipiter la France épouvantée dans la monarchie illimitée comme dans son unique refuge. Contre ceux-ci , je m'honore de n'avoir reculé dans aucune occasion et d'avoir déployé toute l'énergie que permettaient les lois et les événements d'alors. Je m'honore surtout d'avoir montré l'écueil oii ils allaient nous briser^ et d'avoir pré* dit que le torrent dévastateur de la démocratie socialiste et révolutionnaire irait bientôt s'engloutir dans les eaux stagnantes de la servitude. Je n'ai donc partagé ni la honte de la victoire , ni celle de la défaite.
Une fatale et humiliante expérience a promptement démontré que les réactionnaires les plus ardents n'en avaient pas assez fait pour calmer et rassurer la France contre les terreurs et le dégoût dont ces criminelles folies
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rayaient abreuvée. Grâce àDieu^ je n'étais plus seul alors : même dans les rangs opposés à ceux où je siégeais, bien des convictions étaient d'accord avec la mienne , et une fois au moins il en est sorti une voix non suspecte dont j'ai retrouvé avec émotion les accents en fouillant le Moniteur el que Ton me saura gré de citer ici. C'était le 13 juin 1849, le jour où la montagne avait essayé d'organiser dans Paris une insurrection contre l'expédition de Rome. Le gouvernement demandait, par l'organe de M. Dufaure , à l'Assemblée la mise en état de siège de la capitale : le général Gavaignac, avant de voter cette mesure avec nous , parut à la tribune et adressa à la gauche ces mémorables paroles :
« Vous êtes républicaiDsde la veille, et si je le disais de moimôme, peut-être me contesteriez-vous ce titre; cela est vrai, je n'ai pas travaillé pour la République avant sa fondation; je n'ai pas souffert pour elle, je le regrette, je m'en ferais aujourd'hui un honneur. Mais quand la République est veuue,je l'ai saluée de mon respect et de mpn dévouement, je l'ai servie, je ne servirai pas autre chose, entendez-vous? {Bravos et applaudissements unanimes et prolongés,)
IL'orateur indiquant du doigt le sténographe du Moniteur :) « Ecrivez ce que je viens de dire, écrivez-le mot à mot; que cela reste gravé dans les annales de nos délibérations : Je ne servirai pas autre chose. [Nouveaux applaudissements unanimes.)
a J*ai fait plus que servir la République, je l'ai gouvernée; c'est un dépôt d'honneur que j'ai conservé, non pas comme un tilre, mais comme une obligation, comme nn devoir, et que je livrerai pur et sans faiblesse au jugement de la postérité. (iVoicveaux applaudissements,)
« Mais ce que je dis là, c'est un droit que je me donne à votre égard ; oui, un droit, et c'est pour cela que je vous le dis : Vous m'inspirez une douleur profonde.
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a Entre tous et nous, c'est à qui sert le mieux la République n*estnce pas? Eh bieni ma douleur, c'est que tous la 8ervez*bien mal. J'espère bien, pour le bonheur du pays, qu'elle n'est pas destinée à périr.
De toutes parts. Non I noni
Plusieurs voix à droite. Vive la République I
Le citoyen Càvaignàg. Mais si nous étions condamnés à une pareille douleur, rappelez-vous bien que nous en accuserions vos exagérations et vos fureurs. » (Applaudissements unanimes et redoublés.) (Extrait du Moniteur du 14 juin 1849.)
Tous ceux qui ont entendu le général Cavaignac reconnaîtront ici ce parler bref, saccadé, quelquefois obscur et confus, mais toujours fier, droit et loyal, comme Thonnète homme qui a été parmi nous la plus noble personnification de la démocratie.
Hélas! ce& exagérations et ces fureurs qu*il dénonçait avec une si virile éloquence n'ont pas seulement tué la République. Elles ont trahi , ruiné, tué pour longtemps la liberté ; elles en ont détruit jusqu'au goût et au désir dans les générations contemporaines. Elles Font livrée sans défense et sans asile aux fantaisies dédaigneuses du pouvoir, aux mépris de la multitude. Grâce à elle, nous avons été condamnés avoir une éclipse de la vie publique qui demeurera , quelle qu'en soit la durée , une des pages les plus inexplicables et les plus inexcusables de l'histoire. Nous avons vu la jeunesse, naguère encore si trdente, si passionnée pour les idées, les droits, les institutions, les nobles ambitions, les questions politiques et sociales, s'endormir dans une léthargie vulgaire ou se plonger dans la seule recherche des jouissances maté-
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rielles et frivoies. Nous avons vu le gros des esprits , la masse du public, s'éprendre d'une tranquille et lucrative bassesse comme du souverain bien. Et pour comble d'humiliation, nous avons vu les champions de la République détrônée invoquer le pouvoir absolu comme un auxiliaire af&dé, caresser ses plus mauvais penchants au nom du progrès démocratique et donner à leurs adulations les dehors d'une protestation libérale. Il leur a suffi de voir la révolution reprendre son vol au delà des AJpes, et, à l'intérieur, l'égalité remporter un triomphe suprême par l'abaissement incontesté des caractères, par l'ostracisme de toutes les supériorités intellectuelles et morales, dernier débris d'aristocratie, étouffé, broyé, anéanti par le contact des masses populaires et de l'omnipotence souveraine.
Sans prétendre avoir jamais prévu cet asservissement spontané des esprits, ce goût effréné du néant, je puis me vanter de n'avoir jamais été de ceux qui se consolent des défaites de la liberté par le progrès illimité de l'égalité. Contempteur obstiné des idolâtries de la foule, je hais le niveau qui m'abaisse, même quand il fait descendre jusqu'à moi et avec moi les hommes qui me primaient hier. Je ne crois pas à la force des atomes, et dans une société pulvérisée par l'impitoyable marteau de la centralisation démocratique, dans Taction dissolvante et corruptrice de la toute- puissance du nombre, je cherche en vain des garanties pour la liberté et la dignité de l'intelligence humaine.
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Après rhoimeur de n'avoir jamais méconnu les affinités profondes et logiques de la démocratie et du despotisme, il en est un autre auquel je crois pouvoir prétendre, celui d'avoir toujours proclamé l'utilité, la nécessité d'un rapprochement entre les immuables vérités de l'ancienne religion et ce qu'il y a de légitime dans les tendances de la société nouvelle, ou, ce qui revient au même, d'une alliance entre le catholicisme et la liberté moderne. — On pourra suivre dans ces volumes les origines et les fortunes diverses de cette idée. Née vers la fin de la Restauration, au sein d*un groupe de chrétiens dévoués qui lui sont restés inébranlablement fidèles, elle eut d'abord à lutter contre des traditions, des habitudes, des préjugés qui semblaient identifiés avec l'essence même de la religion parmi nous. Adoptée et professée au lendemain de la révolution de Juillet avec autant d'éclat que d'excès par un grand et infortuné génie, elle a survécu à sa chute et triomphé de ses pernicieuses tentations. On la verra se produire, pendant toute la durée du régime parlementaire, avec ime force toujours contestée, mais toujours croissante. Les institutions libres furent adoptées et pratiquées, sans idolâtrie mais sans arrière-pensée et avec une indomptable persévérance, par quelques catholiques épars dans les assemblées et dans le journalisme. La tribune, si lâchement décriée depuis sa chute, parut alors un instrument de vie, un boulevard de l'indépendance de l'Église. Les pétitions, les élections, avec
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leur grande publicité et leur retentissement quotidien, valurent à la cause catholique, sinon des conquêtes immédiates et matérielles, du moins une influence dont la valeur et la vitalité se manifestèrent aux yeux de tous lorsque la royauté sombra dans un orage imprévu. Le clergé et les catholiques^ aguerris et affranchis par leurs efforts courageux et unanimes pour la liberté sous le régime précédent , semblèrent alors des auxiliaires indispensables à tous les partis, sauf celui de l'anarchie. Tout le monde 6*estimait heureux de trouver et d*invoquer cette force indépendante, mâle et modeste, qui n'était compromise envers personne, et qui prétait un appui digne et sincère à tout ce qui défendait Tordre et la société.
Appelé par le hasard de ma position à parler plus haut et plus longtemps que d'autres dans les luttes qui avaient précédé et amené cette situation, je tiens à constater par les documents irrécusables qui vont \yassev sous les yeux du lecteur que ni moi, ni aucun de ceux qui furent alors mes compagnons d'armes, nous n'avions imaginé pour la défense et le salut de la religion en France d'autre système, d'autre tactique qu'un dévouement sans réserve et sans relâche à la liberté politique comme à la liberté religieuse.
Nous luttions sans beaucoup d'espoir contre les pouvoirs les plus sûrs d'eux-mêmes, contre les passions les plus virulentes et les préjugés les plus tenaces ; mais l'idée de réclamer pour la religion autre chose que la
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liberté, l'idée d'en appeler à la contrainte, au privil^e, à l'alliance ou à la faveur compromettante d'un gouvernement quelconque, eût été regardée par nous comme une sorte de sacrilège. Des droits et non des places, disaient alors ceux d'entre les catholiques qui depuis ont renié et insulté notre constance ; ils ajoutaient : Les grandes âmes sont marquées au sceau de la tolérance^ et ils nous exhortaient à tendre la main, comme nous l'avons toujours fait, aux protestants de bonne foi. Avec toute la France de ce temps-là, nous voulions la liberté, non pas, comme d'autres, pour nous aider à chercher la vérité, mais pour nous aider à la défendre. Le triomphe de la vérité par la liberté était l'ambition hautement avouée de nos cœurs. Nous pensions et nous disions fièrement : La vérité a besoin de la liberté, et n'a besoin que d'elle. Nous sentions que toutes les conquêtes sérieuses de la liberté moderne ont profité au catholicisme, et au fond n'ont profité qu'à lui.
Aucune voix ne s'élevait alors parmi ceux qui avaient autorité dans l'Ëglise pour nous contredire ou même pour nous avertir. Aucune ne prolestait contre notre confiance absolue dans la liberté , contre nos désaveux formels et perpétuels de tout ce qui pourrait tendre à priver la cause catholique des avantages et des obligations du droit commun. Je le déclare solennellement ici : pendant tout ce grand conflit sur la liberté d'enseignement et la liberté des ordres religieux qui a duré dix ans, au grand jour de la publicité la plus étendue,