‹ Œuvres de M. le comte de Montalembert (volume 5)Chapitre 63 sur 94 · QUESTION D'ORIENT · texte numérisé non relu

QUESTION D'ORIENT

CHAMBRE DES PAIRS Dl»cn««l«ii de l'Adreiise an rmi.

Séance du 17 novembre 1840. -

La situation de TOrient, qui préoccupait depuis plusieurs années les puissances européennes, avait pris, dans le cours des années \ 839 et ! 840 un caractère nouveau de gravité. Les efforts de Méhémet- Ali, protégé et encouragé depuis longtemps par la France dans le projet de transformer sou pachalik d'Egypte en une souveraineté indépendante et héréditaire, triomphaient chaque jour des résistances de la Porte. La victoire de Nézib remportée par Ibrahim- Pacha, fils de Méhémet-Ali, le 24 juin 1839, la mort du sultan Mahmoud, le 1<^' juillet de la même année, et la capture de la flotte turque, livrée par le capitan-pacha aux Égyptiens et conduite dans le port d'Alexandrie, avaient mis Tempire ottoman à deux doigts de sa perte. La France s'était émue de cette situation. Un crédit de 10 millions fut voté par les Chambres pour augmenter nos forces dans le Levant; le 17 juillet, une circulaire fut adressée à toutes les cours par le gouvernement français à l'effet de provoquer une profession commune de respect pour l'intégrité de l'empire ottoman, et le 27 du même mois, une note collective consacra l'accord des cinq grandes puissances dans le but de faciliter le règlement des différends existant entre le sultan et son redoutable vassal. Le cabinet présidé par le maréchal duc de Dalmatie, qui avait dirigé ces premières opérations diplomatiques, fit place le l*** mars 1840 à un ministère présidé par M. Thiers. Le nouveau ministère .continuait avec les puissances les négociations commencées, lorsque l'insurrection partielle de la Syrie contre Méhémet-Ali fournit l'occasion ou le prétexte d'une solution inattendue. Le 15 juillet 1840,

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TAngleterre, l'Autriche, la Prusse et la Russie signèrent un traité dont la France était exclue , et par lequel elles s'engageaient à défendre l'intégrité de l'empire ottoman et à venir en aide au sultan , si le pacha d'Egypte n'acceptait pas Yuîtimatum qui lui était proposé. Cet ultimatum consistait dans l'offre : 1<» de l'administration héréditaire de l'Egypte ; 2» du gouvernement à vie de la portion de la Syrie qui s'étend de la mer Rouge jusqu'au lac de Tibériade, et de Saint-Jean-d'Acre avec le commandement de la forteresse.

Méhémet-Ali accepta l'hérédité du pachalik d'Egypte, mais insista pour obtenir la possession au moins viagère de la Syrie tout entière. Le sultan répondit en prononçant la déchéance du pacha. Sur le refus de soumission de ce dernier , les flottes anglaise et autrichienne commencèrent le blocus maritime des échelles de Syrie, et bombardèrent Beyrouth et Saint-Jean-d'Acre.

M. Thiers, qui avait protesté par une note du 5 octobre contre le traité du 15 juillet, adressa, à la nouvelle de la déchéance de Méh émet-Ali, un mémorandum plus énergique encore, dans lequel il faisait du maintien du vice-roi dans la souveraineté de l'Egypte la condition du maintien de la paix. En môme temps , des mesures d'armements étaient ordonnées et la guerre semblait imminente, lorsque, le 29 octobre, le ministère fut remplacé par un cabinet nouveau, dans lequel M. Guizot, jusqu'alors ambassadeur à Londres, venait prendre le portefeuille des affaires étrangères.

Les Chambres se réunirent le 5 novembre. Le 17, la Chambre des pairs entendit le projet d'Adresse de la commission, qui avait choisi pour rapporteur M. Barthe. Le projet contenait le paragraphe suivant :

« La politique de votre gouvernement pendant dix années a « concouru efficacement à préserver l'humanité de ces conflagra- « tions qui suspendent le progrès de la civilisation, et dont les « peuples subissent longtemps les funestes conséquences; mais la « dignité d'une nation, c'est sa vie môme, et nous savons combien « la dignité de la France est chère au cœur de son roi. Les Français if se lèveraient à votre voix et seraient prêts à tous les sacrifices « plutôt que de consentir à l'abaissement de leur patrie. Toutefois, « nous l'espérons, une politique juste et désintéressée prévaudra « dans les conseils de l'Europe, et le m&intien de l'équilibre entre

« les puissances préviendra des nécessités devant lesquelles la « France reculerait d'autant moins que son gouvernement aurait « fait tout ce que Tbonneur permettait pour les lui épargner. »

M. le marquis de Brézé et M. le baron Charles Dupin prirent successivement la parole sur l'ensemble du projet. M. le comte de Montalembert, qui venait de passer plusieurs mois en Orient, remplaça M. Dupin à la tribune, et prononça le discours suivant :

Messieurs ,

Jamais je n'ai apporté à cette tribune une conviction plus profonde et plus sérieuse que celle qui m*aninie aujourd'hui, et œpendant j'y suis rarement monté avec plus d'embarras. En effet, je viens ici plaider la cause de la paix et d'une douloureuse résignation, après avoir si longtemps et si souvent défendu une politique qui pouvait conduire à la guerre ; je viens, après avoir défendu le ministère du 1^' mars plus chaudement que personne ici, blâmer la politique qu'il a suivie sur la question d'Orient. Je viens enfin approuver en quelque sorte la tendance qui semblait présider aux actes et aux négociations du nouveau ministère , en même temps que je repousse du fond de mon âme les paroles que ce ministère a mises dans le discours de la couronne, alors qu'il vante la politique modérée et conciliatrice des dix dernières années dont les fâcheux résultats, selon moi, nous ont placés dans la triste position où nous sommes aujourd'hui.

La Chambre doit donc comprendre d'avance l'embarras dont j'ai parlé; cet embarras apportera naturellement quelque confusion, quelque contradiction peut-être, dans ce que j'ai à dire; mais j'espère que graduellement ma pensée s'éclaircira devant elle.

Je veux donc la paix, et je la veux par une raison bien simple. Un penseur aimable et profond a dit : « Mes découvertes m'ont ramené aux préjugés. » Moi aussi j'ai des pré-

jugés; et, entre autres, un vieux préjugé dont il a été rarement question dans toutes les discussions sur TOrient, mais qui avait cours du temps d'Aristide : c'est qu'il n'est pas permis de faire une guerre, quelque avantageuse qu'elle soit, quels qu'en soient les autres motifs, quand elle n'est pas juste. Eh bien, ce vieux préjugé, je le professe encore, et je crois qu'une guerre faite pour le pacha d'Egypte, ou à son occasion, serait une guerre profondément injuste, et dans laquelle nous n'aurions pour nous ni la conscience de notre droit, ni la sympathie du monde. J'ai besoin de le dire et de Je prouver; et pour cela je demande à remonter un peu plus haut que ne l'a fait mon noble collègue le marquis de Brézé dans son appréciation si modérée du i^ste et si éloquente de la position actuelle. J'ai besoin d'examiner si nous avons eu raison dès l'origine de soutenir le pacha d'Egypte et d'entrer aux yeux de l'Europe dans une espèce de solidarité avec lui.

Il faut que vous le sachiez, Messieurs, nous avons été complètement trompés sur le compte du pacha d'Egypte ; nous avons été trompés sur sa valeur morale et sur la valeur matérielle de sa puissance.

Ne croyez pas. Messieurs, que j'apporte ici des sympathies exclusivement ottomanes. Ne croyez pas que je reproche au pacha d'Egypte, comme certains publicistes au nom de certaines opinions , d'avoir usurpé plus ou moins de territoire, d'avoir plus ou moins complètement secoué le joug de la Porte Ottomane. Âh! j'aurais béni son usurpation s'il avait fait le bonheur des populations conquises par lui. Mais j'ai la conviction qu'il a fait peser sur elles une oppression plus dure, plus révoltante, plus inhumaine que toutes celles qui ont pesé jusqu'à présent sur ces malheureuses contrées.

Je ne prétends pas qu'avant de passer sous sa domination

les parties de l'Orient qu'il gouverne aujourd'hui aient eu un gouvernement régulier, un gouvernement pacifique. Je sais qu'il n'en était pas ainsi; mais sous l'ancien régime de ces pays il y avait au moins quelque refuge contre la tyrannie, quelques intervalles, quelques exceptions, quelques moyens de ne pas être accablé par son poids.

Sous Méhémet-Ali, il n'en a plus été ainsi. Il a fait en petit ce que la Russie fait en grand. Il a prostitué les inventions du génie européen au génie de la barbarie; il a employé tous les progrès de la civilisation moderne pour rendre plus lourd, plus accablant, plus universel , le joug du despotisme oriental. Il a poussé les levées d'hommes jusqu'à l'extinction de la population ; il a accumulé les impôts jusqu'à aboutir en droit et en fait à la confiscation de la propriété. Une fiscalité plus atroce que tout ce qu'on a connu jusqu'à présent en Europe . le monopole de toutes les productions de l'agriculture, le mépris systématique de la vie humaine comme base de tous les travaux publics, voilà les bienfaits dont Méhémet-Âli a doté les populations de l'Orient, et, je le dis à regret, aux applaudissements de la France.

Avec trois ou quatre millions de sujets, il a voulu entretenir une armée de deux cent soixante-dix mille hommes, c'est-à-dire aussi forte que l'armée de la France sur le pied de paix. Ce sont ses apologistes eux-mêmes qui le disent; ce chiflre est consigné dans l'ouvrage d'un de ses partisans déclarés. Et tout cela, il l'a fait avec le vernis de la civilisation, et, malheureusement pour nous, d'une civilisation exclusivement française. N'est-ce pas une comédie révoltante pour nous, que de lui voir donner le beau nom de garde nationale à la dernière levée par laquelle il a arraché à leurs foyers de malheureux infiirmes qui avaient été épargnés jus- (pie-là, pour les enrégimenter, sous peine de périr sous le

bâton ; car le bâton, c'est là son grand instrument de civilisation ; et le résultat, c'est la famine, c'est la nudité des familles qui restent encore, c'est le désespoir de tous ceux qui sont soumis à son autorité.

L'Egypte ne s'est pas révoltée, elle ne le pouvait plus, il ne lui restait ni armes ni bras ; mais la Syrie s'est révoltée, la Syrie qui nous appartenait moralement par tant de liens, la Syrie chrétienne qui depuis des siècles se regardait comme étant sous la protection morale de la France, qui a reçu avec tant d'enthousiasme le fils de notre Roi, lorsqu'il s'y est rendu il y a quelques années. Elle a tourné ses regards vers la France, mais la France l'a abandonnée, et lorsque, dans une des dernières insurrections un consul français S fidèle aux anciennes traditions de la France, a voulu faire ce que ses prédécesseurs avaient fait lors de l'insurrection de la Grèce, aux applaudissements de l'Europe civilisée , le consul a été destitué. Et vous vous étonnez après cela de la prépondérance anglaise en Syrie !

Je concevrais l'admiration des absolutistes, de ceux qui ne reconnaissent que les gouvernements de droit divin ou soi-disant paternels, pour un pareil système ; car cela ressemble assez à ce qu'ils aiment. {On rit.) Mais ce que je ne conçois pas, ce qui est un mystère pour mon intelligence, c'est qu'un pareil régime ait pu exciter pendant si longtemps la sympathie, l'admiration des libéraux et des philosophes en France.

On ignore donc, comme le disait tout à Theure M. le baron Dupin, que la victoire même ne relève pas ce régime aux yeux des populations, et qu'à la bataille de Nézib trois mille Égyptiens ont profité du prétexte de poursuivre les Turcs vaincus pour se soustraire avec eux à la tyrannie du pacha.

* M. Boorée. U fat replacé Tannée suiTante, et a été depais ministre plénipotentiaire.

Je crois que c'est le seul exemple de vainqueurs fuyant avec les vaincus pour se soustraire à la domination de leur chef. On ignore donc que la population de TÉgypte, qui consistait en trois millions d'habitants lorsqu'elle est passée sous l'autorité de Méhémet-Ali, est réduite aujourd'hui, d'après les versions les moins exagérées, à deux millions d'hommes.

Ainsi, c'est un tiers de la population qui a péri. Et voilà ce qu'on appelle la civilisation sur les bords du Nil reliée à la civilisation sur les bords de la Seine! Quant à moi, mon cœur se soulève à l'idée qu'il puisse y avoir quelque chose de commun entre cette sanglante parodie de civilisation et la nôtre. {Approbation.)

Mais non-seulement le système de Méhémet-Ali est atroce, il est encore impuissant et stérile. Je suppose que tout ce que je viens de dire soit exagéré ou inexact, j'admets pour un instant une doctrine dont j'ai horreur, c'est qu'il ne faille tenir aucun compte, en fait d'alliance politique, de la moralité de ses alliés ; il n'en sera pas moins vrai que celle que la France a prétendu se créer en Orient, et à laquelle elle a sacrifié sa plus importante alliance en Europe , avait pour base une illusion, une chimère absurde. Les événements se sont chargés de le démontrer aux dépens de notre crédulité et de notre crédit !

Vous avez vu cette fameuse flotte .construite au prix nonseulement de tant de millions d'écus , mais de tant de miiliers de vies humaines (car c'est la denrée dont Méhémet-Ali dispose le plus facilement), cette flotte renforcée par la trahison, composée de vingt vaisseaux de ligne, vous l'avez vue renfermée dans le port d'Alexandrie hors d'état de tenir tête à trois ou quatre bâtiments anglais qui bloquent ce port. Vous avez vu cette année sous un chef qui, même à la tribune nationale , a été comblé des éloges les plus exagérés,

cpi'on a regardé en quelque sorte comme uti nouveau Napoléon, cette armée et son capitaine hors d'état de jeter à la mer dix-huit cents Anglais et deux cent cinquante Autrichiens qui ont eu l'imprudence de débarquer sur la côte de Syrie. On se demande comment la France a pu être si mal servie, si mal informée qu'elle l'a été sur les forces du pacha : c'est au point que les hommes qui se croyaient le mieux instruits m'ont affirmé qu'il y avait 150,000 hommes en Syrie; les plus modérés portaient les forces d'Ibrahim à 80,000; et sous l'empire de ces folles illusions, on l'a envoyé supplier de ne pas passer le Taurus. Eh bien, nonseulement il ne pouvait pas passer le Taurus, mais il est hors d'état, comme vous le voyez, de châtier une brigade anglaise qui venait de faire la tentative la plus imprudente dont l'histoire ait gardé le souvenir. Jamais le pacha n'a eu ces quatre-vingt mille hommes dont je parlais tout à l'heure. A l'époque de la bataille de Nézib, il n'en avait que quarante-deux mille. Il avait alors compris, avec l'habileté que je ne lui refuse pas, que le seul moyen de dompter l'insurrection de la Syrie, c'était de frapper un grand coup sur l'armée turque qui était venue imprudemment se mettre à ses côtés; il avait donc réuni toutes ses forces; mais elles ne se composaient que de quarante-deux mille hommes sous ses ordres directs, et sept à huit mille à Acre et à Adana.

Qu'est-il advenu de ces cinquante mille hommes? Par la désertion dont je parlais tout à l'heure, par les pertes inséparables d'une bataille, il avait perdu cinq à six mille hommes; dix mille autres, et ceci vous donnera une preuve de la sollicitude militaire qui règne dans ces pays soi-disant civilisés, dix mille sont morts de froid pendant l'hiver, parce que ce grand capitaine les avait envoyés dans les montagnes du Liban pour dompter les insurgés, sans autres vêtements que

les vestes de coton avec lesquelles ils étaient venus d'Egypte.

Il est vrai que Méhémet-Ali a senti la nécessité de renforcer Tannée de son fils. Il lui a envoyé vingt ou vingt-cinq mille hommes du fond de TÉgypte , en épuisant ainsi les dernières ressources ; mais la moitié a péri de fatigue pendant le trajet. Ceci explique pourquoi Ibrahim, n'ayant pas plus de quarante à cinquante mille hommes, pour contenir et occuper toute la Syrie, n'a pas osé se présenter avec des forces suffisantes pour écraser la petite force dont les Anglais disposaient pour leur débarquement.

Tout le monde a été frappé de l'imprudence de l'Angleterre, mais elle n'était pas aussi mal informée que nous Tétions ; elle savait, d'une manière certaine, quelle était la valeur, la force réelle de l'armée d'Ibrahim. Elle savait par conséquent qu'elle ne courait pas risque de voir arriver les Russes à Constantinople , en faisant un débarquement en Syrie, comme on le lui a tant reproché, parce qu'elle savait Ibrahim hors d'état de passer le Taurus.

Nous, au contraire, nous avons vécu sous les plus funestes illusions; nous avons confondu 1833 avec 1840; confondu Ibrahim arrivant en Syrie, inconnu, accueilli par les populations comme un libérateur parce qu'il les délivrait des petits tyrans qui les opprimaient, pouvant disposer de toutes ses forces pour entrer en Asie Mineure , avec Ibrahim , en 1839, exécré par suite de six années d'oppression, forcé de défendre son existence morale et politique contre des populations justement soulevées par la plus épouvantable des tyrannies.

Reconnaissons-le donc, la cause du pacha est indigne des sympathies d'un peuple généreux comme des préoccupations d'une politique véritablement élevée. Elle en est indigne non-seulement par elle-même, mais encore relativement à la'

position qu'elle nous donne en Orient. Nous lui avons sacrifié la position la plus belle, la plus éleyée en Orient, notre ancienne influence sur Tempire ottoman et sur Constantinople.

Ah ! combien cependant la majesté, décrépite, si Ton veut, de l'empire ottoman, est préférable à cette énergie stérile d'une barbarie nouvelle ! Nous pouvions régner à Constantinople dans cette position souveraine, dans ce boulevard de l'indépendance européenne, par l'affection constante des Turcs pour la France, par nos souvenirs, parce que nous sommes les plus anciens alliés de la Porte, parce que nous l'avons sauvée en 1807. Mais par quelle déplorable fatalité faut-il que la France, après avoir, la première, recherché et obtenu l'alliance de la Porte au seizième siècle sous François P', alors que' cette alliance était une honte pour un royaume très-chrétien, parce que la Porte était une puissance menaçante pour l'Europe, parce qu'elle était au ban de la civilisation chrétienne ; la France ne s'est pas arrêtée alors à ces considérations morales, elle a fait alliance avec la Porte, et elle s'en est vantée : par quelle déplorable fatalité faut-il donc qu'au moment où nous avons à remplir une œuvre civilisatrice en lui restant fidèles, nous l'abandonnions en nous jetant dans les bras de nos rivaux et de nos ennemis ?

Je le demande, n'était-il pas plus digne de la France de présider au développement des germes de véritable civilisation, de tolérance vraiment européenne que renferme le hatti-shériff de Gulhané. Là aussi, à Constantinople , il y a des Français comme en Egypte; des Français qui, par parenthèse, n'ont renié ni leur Dieu ni leur pays, mais qui président au maintien de l'influence et de la prépondérance morale de la France. On a dit : Mais ces réformes dont vous parlez sont des fantômes qui n'existent que sur le papier. En

attendant, ce qui est positif, c'est qu'en Turquie il n'y a plus d'exécutions sans jugement, c'est qu'en Turquie il n'y a plus de confiscations sans jugement , la propriété est assurée, la rapacité des fonctionnaires est châtiée , les chrétiens jouissent d'une liberté religieuse complète ; ils ont été, par un acte de haute et réelle tolérance, associés à tous les privilèges et à tous les droits des musulmans.

En outre, ne perdez pas de vue cette considération. Messieurs : c'est qu'il y a encore chez les Turcs une foi politique; c'est la foi dans la dynastie qui les gouverne. Us croient fermement à l'identité de la destinée de leur pays avec la destinée de cette race.

La légitimité, dont M. de Talleyrand a inventé le mot, et qui est en France la bannière d'un parti puissant, est au fond une idée turque. {On rit.) Cette superstition de l'hérédité, cette identification du pays avec une dynastie, cette foi politique existe profondément en Turquie. Elle peut être utile dans ce pays, où le despotisme monarchique, comme ailleurs le despotisme démagogique, a déraciné toutes les forces vives de la société. Mais c'est une force dont le pacha d'Egypte ne peut profiter en rien. En effet, le jeune sultan, quelque malheureuse que soit sa position actuelle, est triplement inviolable aux yeux de ses sujets ; tandis que le fils de Méhémet- Ali ne sera jamais rien aux yeux de l'Orient, que le fils d'un aventurier heureux. On avait parlé de la possibilité de conduire Méhémet à Constantinople, et de régénérer l'empire par sa race : cette idée ne peut se concilier qu'avec la plus profonde ignorance de la Turquie. Il serait mille fois plus facile d'enlever Constantinople aux Turcs que de leur faire comprendre la possibilité d'un empire turc avec une autre tète que la race ottomane.

Oui, la Turquie est faible, je l'avoue, mais au moins sa

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faiblesse n'est pas galvanisée aux dépens de rhunianiié, comnie TÉgypte, qui ne se soutient que grâce aux crimes et aux atrocités de son chef. Et quand on peut mettre de côté, comme on doit le faire quelquefois, tous les engagements et les préjugés de la politique de son pays, il me semble qu'on ne peut pas s'empêcher de se féliciter que, dans cette circonstance, la tyrannie n'ait point porté bonheur.

Oui, la Turquie est faible. C'était à la France de la fortifier; elle le pouvait, elle le devait, au lieu de la sacrifier comme elle l'a fait constamment à l'Egypte, et d'amener ainsi la position que nous déplorons tous aujourd'hui. C'est ici que j'arrive sur le terrain où m'a précédé M. le marquis de Brézé, mais où je dois remonter plus haut que lui.

Quant au traité du 13 juillet, pris isolément, sans envisager les événements qui l'ont précédé, je conçois que ce traité paraisse à tout le monde un afiront et une offense. Pour moi , j'en éprouve une vive douleur; mais je crois que ce traité a été la conséquence naturelle, je dirai presque nécessaire, de tout ce qu'a fait la France depuis douze années. Je ne viens pas, du reste, défendre ce traité lui-même, ni le ministre qui en a été l'auteur. Je le ferais cependant si telle était ma conviction, car jamais l'amour-propre national ne m'arrachera un mensonge; j'estime que la première patrie des âmes honnêtes, c'est la vérité. [Marques d approbation.) Mais je crois sincèrement que ce traité est mauvais, mauvais pour l'Angleterre comme pour nous; je crois que l'Angleterre s'en repentira plus tard, et qu'elle s'apercevra qu'elle a été trompée par la Russie, égarée par lord Palmerston : et sous ce rapport, je m'associe au noble langage de la note du 8 octobre. Mais de ce que je blâme le traité, il n'en résulte pas que j'approuve la politique suivie par mon pays, et qui a eu pour résultat la conclusion de ce traité.

Permettez-moi, Messieurs, si je ne fatigue pas la Chambre, de remonter un peu haut dans la série des fautes qui ont amené ce traité. {Parlez ^ parlez !)

La Restauration d'abord, méconnaissant les véritables intérêts de la France, après avoir présidé utilement et trèsglorieusement, selon moi, à la régénération de la Grèce, la Restauration, au lieu de sentir qu'il fallait à tout prix renforcer alors l'existence de la Turquie contre la Russie, a refusé de s'adjoindre à tout ce qui lui a été proposé par l'Angleterre et l'Autriche. Elle a permis que son ambassadeur figurât, confondu dans l'état-major de l'empereur Nicolas, à la campagne qui se termina par la trahison de Varna et l'humiliation profonde de la Turquie.

Arrive la révolution de Juillet. Après la révolution de Juillet, que dit le ministre des affaires étrangères du cabinet Périer, le général Sébastiani, qui devait une si grande partie de sa renommée à la défense de Constantinople sous Napoléon? n a dit, le 19 septembre i 831, et à la tribune nationale, que l'empire ottoman n'était plus qu'un cadavre. Songez, Messieurs, combien il était encourageant pour la Porte d'entendre cela de la bouche d'un ministre français, et combien au contraire il devait être agréable à la Russie de voir condamner ainsi publiquement à mort une proie , une victime qu'elle guettait depuis si longtemps ! En outre, notre ambassadeur en Turquie, le seul des grands ambassadeurs français dont le cœur ait battu à l'unisson du cœur de la France, et qui a laissé en Orient un souvenir profond et national, M. le général Guilleminot (je regrette de n'avoir qu'à déposer sur sa tombe ce lointain et sincère honunage que je lui apporte des rives du Bosphore) ; eh bien, cet ambassadeur, parce qu'il avait cru à la vitalité de l'empire ottoman, parce qu'il avait cru à la possibilité d'en faire quelque chose pour l'hon-

ŒuTrct. I. — Difcourt. i. 16

neur do la France et le salut de la Pologne, on Ta i^appelé. L'administration du 11 octobre a suivi; sous elle éclatent les grands événements que vous savez tous; la campagne brillante et glorieuse d'Ibrahim, qui a fini par le conduire aux portes de Constantinople. Qu'a fait alors le gouvernement? Il n'a pas même trouvé que ces événements fussent dignes d'être mentionnés dans le discours du trône de 1832. On cherche en vain dans ce discours un mot à ce sujet, un mot qui montre que la France ait l'œil ouvert sur les destinées de rOrient. Rien ; non-seulement pas de mention dans le discours du trône, mais pas de flotte dans l'Archipel, mais pas même d'ambassadeur à Constantinople. Il n'y avait qu'un chargé d'affaires à Constantinople lorsque Ibrahim est arrivé à Kutaiëh, et les Russes à Constantinople. Vous n'ignorez pas sans doute l'histoire douloureuse des agitations du malheureux sultan Mahmoud , lorsqu'il se crut obligé d avoir recours à la Russie pour sauver sa capitale. Croit-on que si la France lui eût tendu alors une main vigoureusement amie, il ne l'eût point saisie? Mais nous sommes restés indifféi*ents à son péril extrême. Il y a un proverbe turc qui dit : a Quand un homme se noie , il s'accroche même à un serpent. » Eh bien , la Russie a été pour la Porte le serpent du proverbe ; abandonnée par tous, il lui a bien fallu s'accrocher à ce serpent. L'amiral Roussin n'est arrivé que trois jours avant les Russes ; et il n'y avait à sa portée, pour appuyer son énergie, qu'une seule corvette française , la Galathée. On n'a commencé à armer sérieusement que lorsque les Russes étaient déjà là, campant non pas comme ennemis, mais, ce qui était bien plus i^outable, conune protecteurs; et ils n'en sont partis, comme vous le savez, qu'en emportant avec eux le traité d'Unkiar-Skelessi, l'honneur et l'indépendance de leur victime.

D'ORIENT. 2i3

Après le H octobre', c'est le tour du 15 avril'^; malgré raa considération personnelle pour les nobles pairs qui présidaient à ce ministère, je crains fort que ses complaisances pour l'Europe absolutiste, que je lui ai si souvent reprochées, ne l'aient empêché de rien faire pour sortir du statu quo^ pour changer la position dans laquelle on était déjà malheureusement engagé. J'ai cherché en vain la trace d'une action salutaire exercée en Orient pendant cette longue administration.

Sous le 12 mai' les hostilités ont recommencé, et, il faut bien le dire pour être juste, elles ont été provoquées par le pacha. C'est lui qui, après la convention de Kutaiëh, a eu l'idée de se rendre indépendant et a exigé de la Porte l'hérédité de ses États, choses dont il n'avait pas été question dans la convention. Ainsi, quand on est venu dire que la Porte avait été l'agresseur et qu'elle en avait été punie à Nézib, c'est encore une erreur fomentée, comme tant d'autres, par le charlatanisme égyptien.

Les hostilités sont donc reprises sous le 12 mai, et ici commence une série de fautes sur lesquelles je pense que plusieurs des membres distingués qui ont figuré dans ce cabinet et qui siègent ici pourront nous donner des éclaircissements. Je vais exposer à la Chambre quelle a été mon impression à l'égard de ces fautes.

D'abord la première, la plus grave de toutes, a été la déclaration du 27 juillet 1839, déclaration par laquelle la décision de la question d'Orient a été remise aux cinq grandes puissances^ et il a été interdit à la Porte et au pacha de s'entendre directement, parce que la solution appartenait désor-

I MÎDistère présidé par le dac de Bro^ie. ^ Ministère présidé par le comte MoIé.

^ Ministère présidé par le maréchal Soult.

2«4 QTESTION

mais à œs cinq grandes puissances. Ainsi quand on vient dire que Ton a brisé récemment l'ascendant français en Orient, cela n'est pas exact; car c'est nous qui l'avons brisé lorsque nous avons regardé comme ime victoire la substitution de la convention du 27 juillet à ce qui existait auparavant.

Quant II moi, je vois, dans la déclaration du 27 juillet de l'année dernière, le premier paragraphe, le préambule du traité du 1 S juillet de cette année. En effet, nous avons remis, par cette déclaration , la décision de la cause aux cinq puissances, au lieu de la réserver à l'alliance anglo-française. Il était clair qu'au premier dissentiment un peu sérieux qui éclaterait entre les cinq puissances, l'une d'elles serait sacrifiée aux quatre autres, et que ce serait très-problablement la France, puisqu'elle y comptait trois voix, toujours intéressées à amoindrir son influence.

Ainsi donc , première faute : la déclaration du 27 juillet

1839, qui renfermait dans son sein le traité du 13 juillet

1840, que nous déplorons aujourd'hui.

Seconde faute capitale : la séparation avec l'AngleteiTe pour un motif bien peu légitime assurément, parce que nous n'avions pas voulu contribuer à faire rendre la flotte ottomane. Vous vous souvenez qu'au moment terrible où le sul- * tan, venait de mourir, où la bataille de Nézib venait d'être perdue, il restait encore à la Porte une flotte, dernière ressource de l'empire; cette flotte sort des Dardanelles, conduite par un traître. Elle rencontre sur sa route l'amiral français. Ce traître demande à l'amiral français la permission de passer. L'amiral français ne la lui refuse pas; je veux croire qu'il avait de bonnes raisons pour cela; mais enfin, ce traîtn» a trompé l'amiral français; il s'est bien gardé de lui dire qu'il allait livrer la flotte. Or, quand le gouvernement français a su que les dernières ressources de la monarchie ottomane

étaient livrées au pacha, il a refusé de s'associer énergiquement à l'Angleterre pour faire rendre la flotte...

M. ViLLEMAiN, ministre de l'instruction publique, \\ Ta demandé ; mais il n'a pas voulu la faire brûler I

M. LE COMTE DE MoNTALEMBEUT. Il y avait Une grande différence, ce me semble, entre brûler la flotte dans le port d'Alexandrie et sommer le pacha de restituer un bien si illégitimement acquis, sous peine de perdre la protection de la France. Ensuite, troisième faute, refus également de l'arrangement proposé par l'Angleterre, et par lequel on conservait au pacha d'Egypte non-seulement l'hérédité de l'Égypto, mais encore celle de Saint-Jean-d'Acre, qu'on serait si heureux d'obtenir aujourd'hui ; la France l'a refusé. Enfln il y a cette grande affaire du passage éventuel des Dardanelles par la flotte anglo-françiûse pour empêcher l'occupation de Constantmople par les Russes. Vous savez que, dans la dernière note du dernier président du conseil, il était dit que l'Angleterre avait proposé à la France de forcer, I0 cas échéant, le passage des Dardanelles , et lord Palmei*ston ne l'a pas nié. Comment et par quelle faute cette grande entreprise a-t-elle échoué? C'est ce qui nous sera expliqué, il faut l'espérer. A ce propos, je ferai remarquer combien sont vaines, du moins sous un certain rapport, les déclamations que nous entendons si souvent contre l'ambition excessive de l'Angleterre; cette ambition consistait du moins alors à nous mettre de moitié dans tout ce qu'elle faisait; elle nous proposait d'adjoindre nos flottes aux siennes pour aller aux Dardanelles. On a dit qu'elle voulait être maîtresse absolue en Syrie; mais elle nous a demandé vingt fois d'aller avec elle en Syrie, et jamais elle n'a eu la prétention d'y aller seule.

De la conduite du 12 mai, qu'est-il résulté? C'est que l'ai-

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liaiice anglaise, qui paraissait complètement consolidée pendant les premières négociatioiis, cette alliance, à Tépoque où le 12 mai a quitté les affaires, était déjà bouleversée, ébranlée, et n'existait plus que de nom. Je sais qu'on me dira que si la France s'était rangée de l'avis de l'Angleterre et eût accepté les propositions qu'elle lui faisait; si elle avait été en Syrie pour forcer le pacha à renoncer aux hostilités, et fût revenue aux Dardanelles pour s'opposer à la présence des Russes à Gonstantinople, il aurait pu en résulter la guerre. Oui, sans doute; mais quelle belle guerre! quelle guerre facile, généreuse, légitime, libérale et conservatrice à la fois , et qui eût porté le drapeau de la France dans des mers et sur des bords où il n'avait jamais flotté auparavant!

Quant au 1*' mars S vous savez comme je l'ai défendu. Personne, j'aime à le rappeler, ne l'a défendu avec plus de chalem* et de sincérité que moi. Mais je reconnais, avec la même sincérité que j'ai mise à le défendre, les fautes qu'il a faites. D'abord, la plus grande de ces fautes a été de ne pas renoncer à la politique de ses prédécesseurs. J'avoue que c'eût été une œuvre inunense, laborieuse, impopulaire ; mais je crois quelle était digne du président du conseil du l"' mars; je crois qu'il avait assez de talent et de popularité pour l'enti^eprendre. Il ne l'a pas fait, je dis que c'est la première et la plus grande de ses fautes. La seconde a été d'avoir consulté le pacha lors des premiers symptômes de l'alliance des quatre* puissances contre lui et nous, au lieu d'avoir profité des derniers moyens qui se présentaient pour échapper à cette conclusion funeste. On a pensé à s'assurer l'adhésion de Méhémet-Ali, et on a donné le droit au ministre anglais de dire que les plénipotentiaires n'étaient plus en face de la France, mais d'un vassal rebelle.

' Ministère présidé par M. Thiers.

Sa dernière erreur a été de croire que le traité conclu à Londres le IS juillet dernier ne serait pas exécuté jusqu'au bout, et qu'on pourrait, alors que les puissances sont toutes plus ou moins intéressées à ce que nous soyons abaissés, qu'on pourrait empêcher soit par des armements, soit par d'autres motifs, la ratification et l'exécution de ce traité. Nous vèyons tous les jours quelle a été son erreur à cet égard.

. En rc'sumé, Messieurs, trois grands torts «omblent avoir dominé toute la politique française en Orient : en premier lieu, une peur excessive de la Russie, la peur d'une collision avec elle sur le Bosphore et dans la mer Noire, collision qui pouvait seule sauver l'Europe, et qui doit nécessairement arriver tôt ou tard. Ensuite l'amour déplorable mais vrai de la temporisation, du statu quo^ de l'inaction. La politique française semble avoir cru que ne rien faire était le chef-d'œuvre de l'habileté. Vous voyez où cela nous a conduits. Je crois que pour un gouvernement, comme pour un général d'armée, il n'y a rien de pire que l'indécision et l'inaction, qu'il vaut mieux faire des fautes que de ne rien faire du tout. [Réclamer iians.) Oui, car de l'inaction permanente d'un gouvernement, il résulte pour le pays un sentiment intime de faiblesse pire que la défaite même. {Mouvement.)

Enfin, le tort suprême est le sacrifice continuel de la Turquie à l'Egypte. Nous avons été, comme malgré nous, entraînés par une opinion malheureusement trop dominante en France à sortir du rôle d'arbitre que nous devrions suivre; s'il y avait une partialité naturelle et excusable, c'était pour la Porte, notre ancienne alliée, si indispensable à l'indépendance de l'Europe. Notre malheur a voulu que nous eussions cette partialité pour le pacha . Au lieu de veiller à la fois au nord et au midi de l'empire ottoman, au lieu de maintenir et de

contenir les deux puissances qui se le disputent, nous nous sommes constitués les défenseurs du pacha, et nous avons ainsi lancé la Porte entre les bras de la Russie, et l'Angleterre avec elle.

Maintenant faut-il vous dire en deux mots les résultats de cette politique en faveur de cette puissance égyptienne si populaire en France? Les voilà. D'abord, en 18^, la présence des Russes à Constantinople ! c'est grâce au pacha d'Egypte qu'ils y sont venus, et venus comme protectem^s. Puis, en 1840, la rupture de Talliance anglo-française, encore à propos de Méhémet-Âli. Ainsi les deux plus grands et plus tristes événements de l'histoire des dix dernières années, la présence des Russes à Constantinople, et la rupture de l'alliance des deux grands pays constitutionnels, voilà ce que le pacha d'Egypte a valu à la France et au monde. {Approbation.)

On me dira peut-être qu'il est bien facile de critiquer ainsi tout le monde, et qu'il vaudrait mieux dire comment on pourrait sortir d'embarras et réparer le mal commis.

Je répondrai à cela que ce n'est pas là la mission d'un membre individuel de l'une des deux Chambres, qu'il n'est pas chargé de dire à son pays ni au Gouvernement ce qu'il y aurait à faire. Les données, les éléments d'une pareille discussion lui manquent. Cependant, s'il m'était permis de suggérer quelques idées à l'opinion publique et aux membres du Gouvernement, je les exposerais. Si la Chambre n'est pas fatiguée {Parlez I parlez f)

Je dirai donc que le premier remède à apporter à sa situation me parait être de s'éciairer sur cette situation même , de se dire franchement ce qui l'a amenée, de se désabuser sur le pacha d'Egypte. Tant que la France sera sous l'empire des idées que lui donnent tous les jours les organes de la presse, et que lui donneront peut-être encore ses plus éminents ora-

leurs dans quelques jours, elle se débattra en vain contre les conséquences de la situation où elle est.

Ensuite je voudrais qu*on pût transporter les négociations sur un terrain nouveau, sur celui de la Syrie pour son propre compte, et que, sans se contenter d'abandonner la Syrie aux chances de la guerre, qui ne sauraient plus être favorables à Méhémet-Ali, on fit intervenir Tancienne puissance morale, la protection de la France, pour introduire en Syrie un gouvernement semblable à celui qui régit déjà plusieurs parties de l'empire ottoman, un gouvernement basé sur l'humanité et l'honneur européens, qui garantît à cette vaste contrée la liberté religieuse et le maintien des droits de ses diverses populations.

Quant au maintien du pacha en Egypte, j'ai assez dit que je ne regardais pas ce maintien comme un bienfait pour l'Egypte; mais il est possible que l'honneur de la France l'exige de peur qu'elle ne parût associée à sa chute. Qu'on fasse donc de cette condition la base fondamentale et nécessaire de toute négociation ultérieure.

Mais, avant tout, je le demande en grâce aux hommes qui ont une voix plus puissante que la mienne dans la décision de ces aC^res, qu'on ne perde pas de vue Constantinople pour s'occuper d'Alexandrie, et qu'on cesse de déplacer le but essentiel des préoccupations d'une puissance comme la France. Qu'on maintienne nos armements, surtout ceux de notre cavalerie, alin de n'être pas exposé à faire des marchés ruineux comme ceux qu'on a déjà faits; et puis, qu'on attende l'arme au bras que l'Angleterre sente la faute qu'elle a conunbe. Je suis persuadé que tôt ou tard elle la sentira, qu'elle nous demandera qu'on la dérobe à ses conséquences.

Vous voyez. Messieurs, que je suisfidèle à l'ancienne thèse (pie j'ai si souvent soutenue devant vous. Je n'ignore pas l'im-

t50 QUESTION

popularité qui s'attache en ce moment à 1 alliance anglaise; cela ne m'empêche pas de la déclarer de nouveau la plus utile comme la plus morale et la plus légitime de nos alliances. {Très-bien.)

On me dira : Mais vous livrez la Syrie à la prépondérance anglaise; vous voulez sacrifier les intérêts de notre commerce, sacrifier la liberté de la Méditerranée. La prépond^ rance de l'Angleterre en Syrie! mais il ne dépendait que de nous de la partager. Qu'a-t-elle demaudé , l'Angleterre? Elle nous a demandé d'aller avec elle en Syrie. Et d'ailleurs, ne nous l'eût-elle pas demandé, elle ne pouvait pas nous en empêcher. Certes, elle ne se serait jamais avisée de nous dire : Nous voulons bien que vous veniez avec nous dans les Dardanelles, mais nous ne voulons pas que vous veniez en Syrie. Nous y avions plus de racines qu'elle ; elle n'y a pénétré qu'à la suite de nos fautes.

Maintenant, empêcher l'Angleterre de chercher à avoir la route la plus courte pour communiquer avec l'Inde, détacher de se procurer les moyens les plus faciles et les plus prompts pour faire communiquer les vingt-cinq millions de sujets qu'elle a en Europe, et les cent millions d'habitants qu'elle a dans les Indes; c'est, je n'hésite pas à le dire, aller au rebours de la nature, de la raison, de la justice. C'est comme si l'on avait blâmé dans un autre temps la découverte du cap de Bonne-Espérance. [Marques <t approbation.)

On parle du sacrifice que nous fmons de notre commerce dans la Méditerranée. Je ne suis pas très-versé dans les matières commerciales; mais je ne puis pas comprendre comment, lorsque le transit le plus riche du monde passerait par la Méditerranée, la France qui y a ses phis beaux ports pourrait avoir à en souffrir. [Cest vrai.)

Quant à la liberté de la x^éditerranée , ah ! Messieurs , ^,

D'ORIKNT. 254

au lieu de dépenser nos trésors à faire des expéditions stériles et sanguinaires en Algérie, nous avions consacré cet argent à construire des ports militaires sur les côtes d'Afrique, nous serions les maîtres et les gardiens de cette liberté, et les flottes anglaises auraient été obligées de défiler sous le canon français entre Gibraltar et Malte. {Très-bien!)

Mais en admettant même que tous les dangers dont on nous menace par suite deTalliance anglaise fussent réels, du moins m'accordera-t'On qu'ils sont éloignes et indéterminés, tandis que nous sommes sous le coup d'un danger présent et toujours croissant : c'est la prépondérance de la Russie en Europe. Je ne sais quelle fatale illusion nous fait voir le danger là où il n'est pas encore, et qui nous le cache là où il est réellement. La Russie enserre déjà l'Europe de tous côtés; sa frontière centrale n'est qu'à deux cents lieues du Rhin. Le jour où ses convenances l'exigeront, elle tournera le Sund; car, je puis le dire, moi qui n'ai aucun caractère officiel ni diplomatique, elle est déjà maîtresse de la Suède, parce que sa capitale lui est ouverte, et parce que les institutions politiques de la Suède suivent la pente anarchique qui a détruit la Pologne. Un de ces jours encore elle sera maîtresse de l'Autriche, parce que sur le Danube, depuis Belgrade jusqu'à son embouchure, tout lui appartient, à elle ou à ses vassaux ; parce que depuis la Bukowine jusqu'aux bouches du Cattaro, les populations slaves de l'Autriche, qui professent sa religion, l'attendent et l'appellent.

Un seul point l'arrête, c'est Constantinople; cette seule barrière la sépare encore de la Grèce, qui lui tend déjà ses mains rendues vassales par la communauté de religion et l'intrigue, la sépare aussi de l'Adriatique, dont toutes les populations riveraines professent sa religion, parlent sa langue et adorent sa grandeur et son avenir. {Mouvement.)

La Russie a dit quelque part que Constantinople était la clef de sa maison. Eh bien, remercions Dieu de ce que nous pouvons tourner cette clef; car le jour où elle l'aura à sa disposition, où elle débouchera à la fois par la Baltique et TArchipel, il y aura bien d'autres libertés de compromises dans le monde que celle de la Méditerranée. [Nouveau mouve^ ment.)

Quoi qu'il arrive , si les événements , si l'honneur de la France exigeaient la guerre, je la demanderais aussi, car je ne suis pas plus pour la paix à tout prix que pour la guerre à tout prix. Mais je sens qu'il est de mon devoir de chercher à dissiper une illusion qui me parait très-funeste^ et je ne m'adresse pas tant à cette Chambre qu'aux amis de la liberté et du bon droit qui existent hors de cette Chambre, et avec lesquels je suis fier d'avoir de nombreuses sympathies. J'ai entendu parler de propagande, de l'appui que nous trouverions hors de la France dans les populations d'outre-Rhin et ailleurs , si la guerre venait à éclater entre notre pays et les puissances alliées. Eh bien , je crois que c'est là une illusion déplorable. [Cest vrai/)

Oui, je n'hésite pas à le dire , moi qui ai tant de fois parlé des sympathies que la France trouverait en Europe, et qui y crois encore, je ne crois pas qu'on puisse les invoquer dans cette circonstance, ni pour une cause où les intérêts de la France seule soient engagés.

Les maximes qu'on a professées depuis 1830, lorsqu'on a dit que le sang de la France n'appartenait qu'à la France , qu'il fallait que chacun agit chez soi et pour soi, ces maximes ont porté leurs fruits. Le sort de la Pologne est là pour effrayer ceux qui seraient vraiment tentés de se sacrifier pour nous.

La France est assez puissante, est assez grande pour qu'on

doive lui dire la vérité. Eh bien, il faut qu'elle sache qu'il y a en Europe une grande désaffection contre elle. Cette désaffection a deux principales racines, et je ne crains pas de blesser tout le monde peut-être en les disant. La première, c'est la politique égoïste et mesquine que le Gouvernement a suivie depuis dix ans dans toutes les questions de politique étrangère ; la seconde , c'est l'esprit de désordre et c'est la déconsidération de tous les pouvoirs et de tous les caractères qui s'est fait jour dans le pays. Cette double cause a indisposé les cœurs généreux qui n'ont plus trouvé d'appui en France; elle a inquiété tous les esprits qui tiennent à la tranquillité et à la hiérarchie sociale.

Croire qu'on peut lâcher ou retenir les passions libérales en Europe, les sympathies libérales en Europe, au gré des intérêts ou des besoins de la France , c'est supposer aux peuples de l'Europe une complaisance par trop bénévole. C'est se placer sur la même ligne que ces politiques d'un autre bord qui croient que si Mi. le duc de Bordeaux devenait roi de France , les rois de l'Europe lui donneraient les bords du Rhha et la Belgique pour le^ faire bien venir de ses sujets. {On rit.)

La France recouvrera un jour son ascendant moral en Europe ; à Dieu ne plaise qu'elle l'ait perdu pour toujours ! mais ce ne sera que lorsqu'elle fera une guerre juste, légitime, dont le but sera compris et goûté par les populations de l'Europe.

Mais une guerre faite pour le pacha d'Egypte ou pour la Syrie , ou pour venger les injures de notre diplomatie , laissera indifférent en Europe tout ce qu'elle ne rendra pas hostile. [Mouvement (f approbation.)

On dira peut-être que je juge mal mon pays, que je diminue ses forces, que je lui rends un mauvais service. Je ne le

crois pas, et je me crois plus que personne à l'abri de cet outrage; car, depuis cinq ans que je siège dans cette enceinte, je n'ai jamais cessé de m'élever contre la politique dont nous voyons aujourd'hui les déplorables résultats.

Les concessions, ou, quand il n'y avait pas concession, l'inaction déplorable du gouvernement , je les ai toujours combattues sous M. le duc de Broglie, M. le comte Mole, M. te maréchal Soult, toutes les fois qu'il a été question de politique étrangère, Je leur ai dit : Vous arriverez à un point où vous perdrez tous nos amis sans avoir concilié un seul des implacables ennemis que nous avons parmi les puissances. Eh bien, ce point, nous y voilà !

Comprenez-vous maintenant ce qu'on a gagné à trahir la Pologne par un mensonge, à laisser l'Espagne en proie à l'anardiie, à laisser mutiler la Belgique à nos portes, à quitter le poinfque nous avions sur l'Adriatique ? Qui oserait dire que si, en 1838, on avait conservé Ancône, si, en 1839, on n'avait pas laissé déshonorer, mutiler la Belgique sous le canon de nos forteresses , nous aurions à déplorer aujourd'hui le traité du 15 juillet ?

Nous n'avions donc pas tellement tort, lorsqu'au milieu des murmures de cette Chambre, sous le ministère de M. Mole , nous disions que toujours reculer était une mauvaise politique pour un gouvernement...

M. LE COMTE MoLÉ. Lc ministère du 15 avril u'a fait aucune concession.

M. LB COMTE DE MoNTALEMBERT. Lorsque uous disious par la bouche d'un éloquent ministre ', alors opposant, que le gouvernement de Juillet avait substitué à la bataille delà Boy ne un abaissement continu.

' M. Vitlemain.

Ne croyez pas, Messieurs, (fae je cède ici au triste plaisir de mettre en contradiction avec lui-même un ministre que j'aime , que j'estime, et qui seul, au milieu des quarante ou cinquante ministres de la révolution de Juillet, a eu Tintrépidité de se lever en faveur de la Pologne. Ce n est pas pour le mettre en opposition avec lui-même que je cite ses paroles, mais parce qu'elles sont justes, éloquentes; et je crois qu'aujourd'hui lui-mêine peut en apprécier toute la justesse.

D'ailleurs , Messieurs , ce n'est pas au pouvoir seul que je m'en prends. Je ne suiç, Dieu merci, le courtisan de personne , pas plus du pays que du pouvoir. Or, je ne crois pas que sous la forme de gouvernement dont nous jouissons, le pouvoir puisse se rendre coupable d'une mauvaise politique pendant longtemps, sans que le pays en soit complice et comptable. Oui, c'est au pays lui-même que j'adresserai mes reproches ; c'est au corps électoral qui a permis à ses représentants d'user leur temps, leur énergie , leur considération en misérables luttes personnelles , en jalouses tracasseries, en sordides économies, perdant de vue les intérêts de l'Europe, qui se débattent, se tranchent sans nous, à notre insu, au milieu de notre indifférence. C'est le pays qui a permis qu'on étalât ainsi aux yeux de l'Europe notre misère sociale. Je ne dis ces choâes que parce que je crois que le pays a en lui tout ce qu'il faut pour réparer ces fautes, et que, grâce à la forme de gouvernement que 1830 a garantie, il est maître de ses destinées, maître de ressaisir avec énergie son honneur et sa mission.

En résumé, je crois que cette question d'Orient sera un jour le tombeau de la paix et je m'en félicite [Mouvement)^ de la paix telle que nous l'avons depuis dix ans ; mais je ne crois pas le moment assez opportun ni le motif assez légitime pour faire la guerre à toute l'Europe. Je crois à la force, à la gran-

deur, au courage invincible ie mon pays, mais je ne crois pas que ces armes redoutables puissent être employées impunément pour une cause injuste. Je crois que la France peut encore faire vibrer le cœur du monde, mais non pas pour une question qui lui soit purement personnelle , pour une question d'honneur national plus ou moins bien entendue.

Enfin , puisqu'il faut descendre à ces questions de personnes dont je parlais tout à Theure, j'ai été partisan du ministère du l" mars, et je regrette son départ, malgré ses fautes, parce qu'il avait plus à cœur que tout autre la dignité nationale , parce que je ne vois à sa place que des successeurs qui ont été ses prédécesseurs, et qui ont fait encore plus de fautes que lui. Je termine ici. Messieurs, avec la douloureuse certitude d'avoir soulevé contre mes paroles tous les préjugés et tous les partis, mais avec la douce et fière conviction de n'avoir sacrifié à aucune passion, à aucune peur, à aucune coterie. [Marques réitérées (f approbation.)

(Extrait du 3Ê<miieur du 18 novembre 1840.)

Dans la séance du 18 novembre^ M. Guizot, ministre des affaires étrangères, répondit à M. le comte de Montalembert. Son discours contenait le passage suivant :

0 La grande politique, Tintérét supérieur de TEurope et de toutes les puissances en Europe, c'est le maintien de la paix, partout, toujours; le maintien de la sécurité dans les esprits, comme de la tranquillité dans les faits. Cela importe non-senlement au bien-être ma* fériel, mais au bien politique et moral, au progrès politique et moral de tous les peuples en Europe.

« On a hier qualifié cette politique d'égoïste et de mesquine. Je regrette de différer essentiellement d'opinion sur ce point avec l'honorable et sincère comte de Montalembert. C'est avec une conviction également profonde, également sincère, que je dirai qu'à mon avis c'est là la politique la plus haute , la plus morale , la plus universelle; et s'il me permettait de parler son langage, je dirai la

D'ORIENT. m

plus catholique qui soit possible de notre temps. {Très-bien!) M. de Montalembert n'ignore pas que depuis cinquante ans un immense ébranlement agite le monde; les plus grands, les plus salutaires résultats sont sortis de cet ébranlement, et notre patrie en particulier y a fait les plus utiles, les plus glorieuses conquêtes. Mais Tébraniement a été grand, il a coûté cher. Les résultats acquis ont grand besoin d*étre consolidés. Les maux que l'ébranlement a coûtés et laissés ont grand besoin d'être guéris. Pour consolider les résultats acquis, pour guérir les maux qui subsistent, la paix, la longue durée de l'ordre, un état de choses tranquille, régulier, c'est le vrai, peutêtre le seul remède. »

M. le comte de Montalembert lui répliqua :

Les expressions dont M. le ministre s'est servi en me répondant m'ont trop péniblement frappé et me paraissent trop graves en elles-mêmes pour que je n'éprouve pas le besoin d'y répondre en deux mots, et cela, non-seulement pour me justifier moi-même, mais pour justifier l'opinion que j'ai émise hier sur la politique générale du Gouvernement. La paix partout, la paix toujours, voilà ce que M. le ministre des affaires étrangères a dit... (Dénégations.) Vous l'avez entendu, vous y avez applaudi. (Non, non!)

J'espère que ni M. le ministre des affaires étrangères ni la Chambre ne me sauront mauvais gré de leur fournir l'occasion de réparer une omission ou un malentendu qui m'a blessé au cœur, lorsque je les ai vus placer au premier rang des bienfaits d'un pays la paix, la paix toute seule, sans lui donner pour compagnes la justice et l'honneur.

M. LE MINISTRE DES AFFAIRES ÉTRANGÈRES. Mals C'CSt SOUS-eutcndu.

M. LE COMTE DE MONTALEMBERT. C'cst sous-cutendu, dit M. le ministre; s'il en est ainsi, il ne doit pas m'en vouloir de lui fournir l'occasion de le déclarer, car si sa pensée avait été enregistrée dans la mémoire du pays et dans la mémoire de l'étranger telle qu'il Tavait exprimée d'abord ici, elle aurait, à mon avis, eu les plus graves dangers. Je crois que jouer ainsi les destinées de la société sur une seule carte, sur celle de la paix, c'est compromettre l'existence morale de la paix, c'est fournir une arme aux ennemis de nos institutions et de l'ordre établi , c'est leur dire : Poussez à la guerre, car la guerre est la ruine du pouvoir, de son propre aveu. (l^émes réclamations.) Je proteste, quant à moi, contre cette exaltation absolue de la paix sans d'énergiques correctifs. [Rumeurs diverses.)

ŒuTret. 1. — Diieoan. i. 17

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