‹ Œuvres de M. le comte de Montalembert (volume 5)Chapitre 8 sur 94 · XXXIV AVANT-PROPOS · texte numérisé non relu

XXXIV AVANT-PROPOS

métrie la quadrature du cercle , et que les chartes constitutionnelles ne sont que la profession pratique du mensonge.

Ces doctrines ont été données pour base et pour programme à ce qu'on appelait, par une profanation adulatrice, la restauration de la monarchie chrétienne^ et ce qui ne pouvait aboutir, comme je me suis déjà permis de le dire, qu'à une coalition éphémère entre le corps de garde et la sacristie ^.

Et ce n'a point été là l'aberration passagère ou obscure de quelques esprits excentriques, sans écho et sans ascendant. C'a été pendant dix ans la prédication quotidienne et bruyante d'un oracle docilement écouté et religieusement admiré par le clergé français, qui lui avait vu décerner le titre de grande institution catholique.

Qu'on ne nous accuse pas de venir ici exhumer des inimitiés périmées pour exercer d'inutiles représailles. Le système que je signale n*est pas mort avec le nom qu'il portait naguère; il revit tout entier et parle tous les jours avec une superbe impénitence. On voit bien certains hommes obligés de reconnaître que l'événement a tourné contre eux; mais on n'en voit aucun qui avoue que cet événement même est né de leur er-

* « Les principes de i789 s*eD vont et les empereurs catholiques reviennent. » LVnivers du 22 décembre 1855.— «Qui dira combien d^ftmes vont à T Empereur, parce que l'Empereur fait voir qu'il veut Ctre à Dieu? » Ibid., 48 novembre 1858.

* Discoui^ au Corps législatif sur la nouvelle organisation de l'armée. (22 mars 1855.)

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reur, et que rien de ce qui les fait pleurer ou rougir n'eût été possible s'ils n'avaient été d'eux-mêmes le provoquer par un double travail, également empressés à enivrer de leur encens ridicule un maître déjà tout puissant, et à égarer les catholiques par l'extravagance de leurs doctrines. On pourra se taire sur ce passé lorsqu'ils l'auront désavoué, non comme une méprise accidentelle sur un homme, mais comme un système mille fois pire encore que la méprise.

Quand je luttais, à la Chambre des pairs, avec l'assen* timent public du clergé et des catholiques, pour la liberté de l'Ëglise, mes collègues et mes adversaires ne se faisaient pas faute de m'objecter que j'étais dupe de mon inexpérience, et qu'ils se croyaient tenus de refu* ser ou de marchander une liberté qui, une fois acquise et complète, serait déniée, comme un péril ou comme un crime, à tous ceux qui n'acceptent point le joug de l'orthodoxie. Je regimbais alors, avec une bonne foi indignée, contre ce que je croyais une calomnie sans prétexte et sans excuse. Je suis obligé de reconnaître , après la période que nous venons de traverser, que l'objection de nos contradicteurs était fondée et que leur appréhension a été cruellement vérifiée.

Non-seulement la liberté a été reniée, insultée, vilipendée par beaucoup d'entre ceux qui l'avaient réclamée en protestant fièrement qu'ils n'en voudraient pas, si elle leur était accordée à titre de privilège ; mais de plus ils ont béni, acclamé la servitude provisoire qui sem-

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blait leur promettre une domination future. Us ont montré qu'ils aimaient trop le despotisme quand il peut les servir, pour ne pas l'accepter même quand il les gêne. Parce que j'ai refusé de m'associer à ce revirement effronté, parce que je n'ai négligé aucune occasion de protester contre cette trahison, parce que je suis resté fidèle à la liberté dans la mauvaise comme dans la bonne fortune, ces mêmes hommes ont osé prétendre que j'avais quitté mon ancienne voie, que j'avais voulu changer l'assiette et les couleurs du camp catholique. Ils ont osé m'accuser de mobilité, de défaillance et de défection. Ma réponse est dans ces pages. Ce sont les actes de ma vie que j'oppose sans crainte à ces calomniateurs. Qu'on ouvre au hasard ces volumes où je n'ai rien retranché, rien ajouté, rien altéré , ou qu'on les parcoure d'un bout à l'autre, on verra si c'est d'aujourd'hui que j'ai imaginé d'invoquer et de servir la liberté ; si je n'ai pas toujours, depuis les premiers balbutiements de ma parole, associé la défense des institutions libres à celle de l'Église; si jamais j'ai revendiqué pour celle-ci le privilège de la domination ou les faveurs éphémères du pouvoir absolu ; si je n'ai pas toujours eu horreur de la contrainte, de la violence, de la censure, de Tadulation et de l'apostasie, de celle-là surtout, la plus lâche de toutes, qui attend ta défaite des causes qu'on a courtisées et servies pour les accabler sous des insultes posthumes. J'ai toujours dit ce que je voulais et toujours voulu ce que j'ai dit. J'ai le droit d'ajouter que, si d'autres

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qui naguère m approuvaient et m'excitaient voulaient autre chose, ils auraient dû m'en prévenir plus tôt. Aux yeux de mes pieux détracteurs, mon vrai crime, mon crime impardonnable est de n'avoir pas suivi l'exemple de ceux qui ont jeté le masque. Mais ma défense est toute simple : je n'ai pas pu jeter de masque, parce que je n'en ai jamais porté. J'ai gardé mon visage: et j'ai même le tort de le vouloir montrer sans autres variations que celles de Tâge, afin de bien constater à quel point l'unité et la droiture de ma vie m'autorisent à repousser les palinodies dont je suis condamné à être le témoin indigné.

En achevant cette revue rétrospective d'une carrière publique, commencée d'assez bonne heure pour avoir pu finir à l'âge où bien d'autres ont à peine entamé la leur, je crois comprendre pourquoi elle a rencontré des juges si prévenus et des critiques si sévères. Comme l'a dit, en me défendant, un grand orateur et un grand homme de bien, dans une occasion solennelle pour moi, mais dont le régime actuel de la presse m'interdit de parler, la mobilité de nos contemporains pardonne volontiers la fidélité, les regrets, le dévouement à des princes et à des pouvoirs tombés ; mais elle ne comprend pas celui qui, n'étant inféodé à aucune dynastie et à aucun parti, s'attache uniquement à des idées , à des institutions, à des croyances, à la cause idéale qu'il a embrassée dès sa jeunesse et lui sacrifie tout le reste. Aucune animosité n'égale celle qui enflamme les rené-

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gats et les courtisans du succès contre celui qui refuse de se laisser aller au courant des opinions en \ogue, et de se prosterner devant les faits accomplis. Un homme qui veut rester debout en montrant par son attitude, par sa parole et quelquefois même par son silence, qu'il y a autre chose au monde que la victoire et le vainqueur du jour; un homme qui se console de n'avoir jamais vécu sous un gouvernement de son choix, en ne demandant à tous les pouvoirs successifs que de le laisser vivre, mais vivre avec honneur, par l'âme et par Tesprit, sans que son indépendance le réduise à l'ilotisme; cet homme-là parait entiché d'une ambition insolente, et acquiert des titres à une impopularité formidable. Ce dévouement exclusif à la justice et à la vérité, cette constance désintéressée vous exposent même à passer pour inconstant, inconséquent et quinteux. Le pays, le parti, le prince que vous avez aimé, défendu, servi, devient infidèle à la cause qui vous le faisait aimer. Hier, il était juste et humain ; vous étiez fier de lui : aujourd'hui il commet une iniquité ; vous le combattez. Hier, il était inconnu, opprimé, persécuté ; vous lui ayez tendu une main secourable. Aujourd'hui il triomphe, et il abuse de son triomphe : vous l'abandonnez ; vous courez aux vaincus parce que le droit est passé de leur côté. Et Ton vous accuse d'avoir changé ! Noble tourment, d'ailleurs, et inconnu aux âmes basses: noble privilège des cœurs honnêtes. La vie en est troublée^ mais l'honneur et la conscience s'en nourrissent.

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Je confesse, d'ailleurs, que je ne suis pas tout à fait étranger à ces instincts rétifs que les sophistes repus de nos jours reprochent aux ennemis vaincus de César, et avec lesquels^ disent-ils, on ne s'élève jamais très-haut. J'aurais joui du succès tout comme un autre ; mais j'ai su m'en passer, a Une âme un peu haute, » dit Yauvenargues, « aime à lutter contre le mauvais destin : a le combat lui plaît sans la victoire. » Nul, du moins, après m'avoir lu, ne me transformera en factieux ou en ambitieux. J*ai sans cesse changé d'adversaires, jamais de cause ni de drapeau. J'ai toujours cru à la victoire de la vérité par les seules armes de la discussion et de la liberté : j'y crois encore. J'ai toujours voulu ce que je veux encore aujourd'hui : la religion sans contrainte matérielle, l'autorité sans arbitraire, la liberté sans désordre. En soutenant l'ordre social, j'ai toujours réservé les droits de la liberté ; en réclamant la liberté, je ne lui ai sacrifié aucun des grands principes qui sont la base de l'ordre social. J'ose dire qu'un désir profond d'équité a toujours subsisté au milieu de mes plus vives polémiques. J'ai toujours défendu les faibles contre les forts et les forts contre eux-mêmes. On trouvera que je me suis souvent trompé, mais non que j'aie jamais voulu tromper qui que ce soit. Et surtout nul ne pourra dire que j'ai conspiré avec la fortune et attendu, pour servir les idées ou les personnes, qu'elles fussent victorieuses et toutes-puissantes.

Au moment où j'abandonne ces pages, qui sont l'his-

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