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Oeuvres de M. le comte de Montalembert

COMMENT LA CHÈRE SAINTE ÉLISABETH REFUSA DE RETOURNER DANS LE ROYAUME DE SON PÈRE, AFIN d’eN TRER PLUS SUREMENT DANS LE ROYAUME DES CIEUX.

Regnum mundi et oninem ornatum sæculi contempsi propter amorem Doniini mei Jeau Chriali qucm vidi , quem amavi , in quem credidi , quem dileif.

Bréviaire romain. Commun des aainlea femmes.

In nidulo meo inoriar.

Job, xmx , 18.

Cependant le roi de Hongrie, le père riche et puissant de cette pauvre infirmière', avait reçu, par les pèlerins hongrois

' Rex potena Hungariæ, pater liujiis paiiperciilœ Eliaabcth... Tlieod. VI, 8. fFuvres. vm. — Sainte Élisahcth. i{, 1

HISTOIRE

qui se rendaient à Aix-la-Chapelle et à d’autres sanctuaires sur le Rhin la nouvelle de l’état de pauvreté et d’ahandon où sa fille se trouvait réduite. Ils lui racontèrent combien ils avaient été choqués d’apprendre que leur princesse vivait sans honneurs, sans cour, et dans un dénûment complet. Le roi fut consterné et ému jusqu’aux larmes par leur récit; il se plaignit à son conseil de l’injure qu’on faisait à sa fille, et résolut d’envoyer un ambassadeur pour la ramener auprès de lui Il confia cette mission au comte Banfi Ce seigneur se rendit en Thuringe avec une suite très-nombreuse^, et s’en vint d’abord à la Wartbourg. Il y trouva le landgrave Henri, à qui il demanda compte de la position extraordinaire de la duchesse. Le jeune prince lui répondit : « Ma sœur est « devenue tout à fait folle, tout le monde le sait : vous le « verrez vous-même *. » Il lui raconta ensuite comment elle s’était retirée à Marbourg, et toutes les extravagances qu’elle y faisait, ne vivant qu’avec des mendiants et des lépreux, et autres détails de cette sorte. Il démontra à l’ambassadeur que la pauvreté d’Élisabeth était tout à fait volontaire, et que, pour sa part, il lui avait garanti la possession de tout ce qu’elle pouvait désirer. Le comte, profondément étonné, se mit en route pour Marbourg. Lorsqu’il y fut arrivé, il demanda à l’aubergiste chez qui il était descendu ce qu’il fallait penser de la dame qu’on nommait Élisabeth, et qui était venue de Hongrie dans ce pays ; pourquoi elle vivait dans la

* Vita Rhyt. § xixiii.

» Ibid.

' Les auteurs contemporains nomment ce comte Pamias ou Pania$, mais nous avons cru devoir adopter la correction proposée par M. le comte Mailalli, savant Hongrois de nos jours.

* Cum multo comitatu. Theod.

* Heine scliwester Ellsbeten... die ist aller welt tœrinn werdcn... Passioiial, r. 62. Slultissimam Ëlisabetli... Kocb, Festung Wartburg.

misère ; pourquoi elle avait quitté les princes de la famille de son mari ; s’il y avait pour cela quelque raison qui üe fût pa» à son honneur', a C’est une dame très-pieuse,» lui répondit l’hôte, « et pleine de vertus : elle est aussi riche « qu’on peut désirer l’être, car cette ville et tout son canton, « qui n’est pas petit, lui appartiennent en toute propriété; et « si elle l’avait voulu, elle aurait trouvé bien des princes pour « l’épouser. Mais, par sa grande humilité, elle veut vivre « ainsi misérablement; elle ne veut habiter aucune des mai- « sons de la ville, pour demeurer auprès deThôpital qu’elle « a bâti, car elle méprise tous les biens du monde. Dieu nous « a fait une grande grâce en nous envoyant une si pieuse « dame : tous ceux qui ont affaire à elle en profitent pour « leur salut. Elle ne se repose jamais dans ses œuvres de «charité; elle est très-chaste, très-douce, très-miséricor- « dieuse, mais surtout plus humble que qui que ce soit » Le comte se fit aussitôt conduire auprès d’elle pai* l’aubergiste. Celui-ci entra d’abord, et lui dit : « Madame, voilà vos « amis qui sont venus vous chercher, à ce que je crois, et

Und fraget den wîrl dcn mère

Vy es umb dy frawe were

Dy Klisabet werc gênant

Und dar komroen aus Hungemlandt...

Ob sy daa lyes umb ire unere...

Yita Rhyt. 1. c.

Sy is fromm and aller tugend woll.*.

Und woLlto sy das haben gebabt So wurdeo ir reicber fursten saet...

'Wan Got der thut gutUch dyser stadt Dy eine solche fromme Frau bat...

Ton guten werken sy mimmer gerawet Sy ist keusch barmhertsig und gutig Und ubir aile frawen secht demutig.

Ibid.

HISTOIRE

a qui veulent vous parler'. » L’ambassadeur étant entré dans la hutte, et voyant la Allé de son roi occupée à filer et tenant sa quenouille à la main, fut tellement saisi de ce spectacle, qu’il fit le signe de la croix et fondit en larmes Puis il s’écria : « A-t-on jamais vu la fille d’un roi filer de la laine*?» S’étant ensuite assis à côté d’elle, il lui dit comment le roi son père l’avait envoyé pour la chercher et la ramener dans le pays où elle avait vu le jour; il lui promit qu’elle y serait traitée avec tout l’honneur qui lui était dû, et que le roi la regardait toujours comme sa très-chère fille. Mais elle repoussa toutes ses prières : « Pour qui me prenez- « vous? » lui dit-elle; « je ne suis qu’une pauvre pécheresse « qui n’ai jamais obéi à la loi de mon Dieu comme je le de- « vais *. — Qui vous a réduite à cet état de misère? » lui demanda le comte. — « Personne, » répondit-elle, « si ce n’est « le Fils infiniment riche de mon Père céleste, qui m’a appris, « par son exemple, à mépriser la richesse, et à chérir la pau- « vreté par-dessus tous les royaumes de ce monde *. » Et alors elle lui raconta toute sa vie depuis son veuvage, et ses intentions pour le reste de sa vie, et l’assura qu’elle n’avait à se plaindre de personne, qu’elle ne manquait de rien, et qu’elle était parfaitement heureuse®. Cependant le comte

‘ Der wirt sprach Fraw ewer freuade

Dy sint hier zu euch kommen, .

* Invenit flliam doinini siii regis sedeiitem ad colum et laiiam nere. Et præ admiratioiie signe se erucis consignans... Tlicod, I. c. Do weneyte er und flehcte. Kotlie, p. 1*35.

’ Acclamavit : Numquid liactenus visum est Oliam régis ianam fUsare? Theod.

* Wer wollen ir wenen der ieli sey : ich bin ein arme sunderin und hab die gebot meines Goltes nie alsicli von recht sol. Passional, f. 62.

' Wer ist der jenige, etc...? Diess bat niemand anderst gethan als der reicbeste sohn des liimmlisclien Vafters welcher, etc. Kochem, p. 826.

s Vita Rhyt. 1. c.

insistait toujours : « Venez, » lui dit-il, « noble reine, venez « avec moi, auprès de votre cher père, venez posséder son «royaume et votre héritage. — J’espère bien, » répliquat-elle, « que je possède déjà l’héritage de mon Père, c’est-à- « dire la miséricorde éternelle de notre cher Seigneur Jésus- « Christ*. » Enfin l’ambassadeur la supplia de ne pas faire à son père l’injure de mener une vie aussi méprisable, de ne pas l’affiiger par une conduite aussi indigne de sa naissance. « Dites à mon seigneur père, » lui répondit Élisabeth, « que je me trouve plus heureuse dans cette vie méprisable « qu’il ne peut l’être dans sa pompe royale ; et que, bien loin « de s’affiiger à cause de moi, il doit plutôt se réjouir de ce « qu’il a un enfant au service du grand roi des cieux et de la « terre. Je ne lui demande qu’une chose au monde : c’est de « prier et de faire prier Dieu pour moi; et moi je prierai pour « lui tant que je vivrai *. »

Le comte, voyant tous ses efforts inutiles, la quitta avec une profonde douleur. Et la fille des rois de Hongrie reprit sa quenouille, heureuse de pouvoir réaliser d’avance les sublimes paroles que l’Église consacre au culte de celles qui , comme elle, ont renoncé à tout pour Jésus : T ai méprisé le royaume du monde et toute la pompe du siècle, pour famour de mon Seigneur Jésus-Christ; c’est lui que j’ai vu que j'ai aimé, en qui j'ai cru et que fai préféré

’ Du edie kœnigin far mit uns heim zu deinem lieben rater and besitz dcin reich und sein erb. Do sprach aie : ich hoir ich besitz meines vaters erb unsers lieben Herm J. G. in ewikeit. Passional.

* Saget meinem herrn rater dass ich in diesem meinem rerœchtiichem stand besser zufrieden seye, etc... Korhem.

’ Brériaire romain : répons de l’office des saintes fenunes.

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