COMPIÈGNE
Le Roi étoit annoncé au chflteau de Gompiègne pour le 29 avril : une foule de personnes arrivoient continuellement de Paris; toutes étoient , comme du temps de^Henri lY , affamées de voir un Roi, Les troupes en garnison ici ■ étoient composées d'un régiment suisse et de divers détachements de la garde à pied et à cheval. On voyoit sur les visaçes, dans l'attente du Souverain , un certain
< CompMfoe.
mélange d'étonnement , de crainte, d'amour et de respect. Des courriers se succédoient d'heure en heure , annonçant rapproche du Roi. Tout à coup on bat aux champs ; une voiture attelée de six chevaux entre dans la cour où se trouvoient rangés sur deux lignes des soldats suisses et les gardes nationaux de Gompiègne; ceux-ci portoient, en guise de ceinture, une large écharpe blanche ; des lanciers de la garde se tenoient à cheval à l'entrée de la cour,* et les grenadiers à pied éloient placés au vestibule. La voiture s'arrête devant le perron ; on l'entoure de toutes parts : on en voit descendre non le Roi , mais un vénérable vieillard soutenu par son fils : c'étoient M. le prince de Gondé et M. le duc de Bourbon. De vieux serviteurs de la maison de Gondé, qui étoient accourus à Gompiègne, poussent des cris en reconnoissant leurmattre, se jettent sur ses mains et sur son habit , qu'ils baisent avec des sanglots. Ces princes n'étoient que deux , et tous les yeux cherchoient en vain le troisième I Le comte de Lostanges s'étant nommé au prince de Gondé, le prince lui a répondu : Ah! oui, le comte de Louanges! vous étiez colonel de mon régiment d'Engkient et il lui Jette les bras autour du cou. Le prince a monté l'escalier du vestibule , appuyé sur le bras de son fils , entre les grenadiers de la garde : J'ai vu , et tout le monde a vu comme moi , ces braves soldats couverts de blessures , portant la décoration de la Légiond'Honneur, une large cocarde blanche dans leurs bonnets de peau d'ours , pleurer en rendant le salut des armes aux deux Gondé , à ces représentants de l'ancienne gloire de la France, comme ces grenadiers eux-mêmes sont les dignes témoins de notre nouvelle gloire. Il est impossible de décrire la joie et la douleur que l'on ressentoit à la vue des deux derniers rejetons du vainqueur de Rocroy, de ces princes si braves, si illustres, si malheureux : ils étoient tout près de ce Gbantilly qui n'existe plus : mais quand l'héritier manque , qu'importe l'héritage ?
Enfin , le Roi lui-même est arrivé. Son carrosse étoit précédé des généraux et des maréchaux de France , qui étoient allés audevànt de Sa Majesté. Ce n'a plus été des cris de vive te Roi! mais des clameurs confuses dans lesquelles on ne distinguoit rien que les accents de l'attendrissement et de la Joie. Quand le Roi est descendu de sa voiture , soutenu par Madame , duchesse d'Angoulôme , la France a cru revoir son père. Ni le Roi , ni Madame , ni les maréchaux , ni les soldats ne pouvoient parler. On ne s'exprimoitque par des larmes. Les moins attendris crioient encore : Vive le Boil vive noire pire! et c'est tout ce qu'ils pouv(»ent dire,
Le Roi portoit un habit bleu , distingué seulement par une plaque et des épaulettes ; ses jambes étoient enveloppées de larges guêtres de velours rouge , bordées d*un petit cordon d'or. Il marche difficilement , mais d'une manière noble et touchante ; sa taille n'a rien d'extraordinaire^ sa tète est superbe ; son regard est à la fois celui d'un Roi et d'un homme de génie. Quand il est assis dans son fauteuil, avec ses [{uétresà l'antique , tenant sa canne entre ses genoux , on croiroit voir Louis XIY à cinquante ans.
Madame étoit vêtue d'une simple robe blanche; sa tête étoit couverte d'un petit chapeau blanc à l'angloise. Si quelque chose sur la terre peut donner d'idée d'un ange par la beauté , la mo* destie, la candeur, c'est certainement la fille de Louis et d'Antoinette : ses traits sont un mélange heureux de ceu^ de son père et de sa mère ; une expression de douceur et de tristesse annonce dans ses regards ce qu'elle a souffert ; on remarque jusque dans ses vêtements , un peu étrangers , des traces de son long exil. Elle ne cessoit de répéter en pleurant et en riant à la fois : Que je suis heureuse d'être au milieu des bons François ! paroles bien dignes d'une Princesse qui regrettoit, dans le palais de l'étranger, les prisons de la France.
Parvenu dans l'appartement qui lui étoit préparé, le Roi s'est assis au milieu de la foule. On lui a présenté les dames qui se trouvoient à Compiègne : il a adressé à chacune d'elles les paroles les plus obligeantes. La même présentation a eu lieu pour Madame. Le Roi, un peu fatigué et prêta se retirer, a dit à MM. les maréchaux et généraux : Messieurs, je suis heureux de me trouver au mUieu de vous; et il a ajouté , avec un accent qu'il auroit fallu entendre : Heureux et FIER ! Il reprit ensuite : J'esphre que la France sera désormais assez heureuse pour n'avoir plus besoin de vos talents; mais dans tous les cas, a-t-il ajouté en se levant avec une gaieté noble qui rappeloit le descendant de Henri lY, tout goutteux que je suis , je viendrai me mettre au milieu de vous ; et il a traversé le groupe aux cris répétés de vive le Roi !
Le diner a été servi à huit heures. Le Roi , Madame , M. le prince de Condé et M. le duc de Bourbon, MM. les maréchaux et généraux , les gentilshommes de service auprès du Roi , les dames de Madame, duchesse d'Angoulême, madame de Montboissier, fille de M. deMalesherbes, mesdames les duchesses de Duras, madame la comtesse de Simiane , et quelques autres personnes de distinction invitées par ordre de Sa Majesté, étoient à table. La foule étoit si grande dans le salon , que l'on pouvoil à peine servir.
Au milieu du diner, le Roi a pris un verre de vin , et a dit à MM. les maréchaux et généraux : Meuieurs, buvom à l'armée. Après le diner, Sa Majesté est retournée dans le salon. Tout le monde vouloit se tenir debout. Le Roi a fait asseoir MM. les maréchaux et généraux a sa droite. Ces braves capitaines ont paru singulièrement touchés de cette bonté du Souverain : ils se rappeloient que TÉtranger, sans égards pour leur ftge , leurs travaux et leurs blessures , les forçoit à se tenir debout devant lui des heures entières, comme s'il eût cherché le respect dans les maux qu'il faisoit souffrir à ses seA^iteurs. On sait que le Roi joint à l'esprit le plus remarquable la mémoire la plus étonnanle^ il a donné des preuves de ces rares qualités en causant avec les personnes qui Tenvironnoient. En voyant marcher avec difficulté le maréchal Lefebvre , un peu tourmenté par la goutte , il lui dit : Hé bieni maréchal, est-ce que vous êtes des nôtres? Il a dit au maréchal Mortier : Monsieur le maréchal, lorsque nous n'étions pas amis, vous avez eu pour la reine, ma femme, des égards qu'elle ne nia pas laissé ignorer, et je m'en souviens aujourd'hui. S'adressant au maréchal Marmont : Vous avez été blessé en Espagne, et vous avez pensé perdre un bras ? « Oui , sire , a répondu le maréchal ; mais je l'ai retrouvé « pour le service de Yolre Majesté. » Les maréchaux Macdonald , Ney, Moncey, Serrurier, Brune, le prince de Neuchàtel, tous les généraux , toutes les personnes présentes ont obtenu pareillement du Roi les paroles les plus aflectueuses ; et il n'y avoit point de cœur qui ne fût subjugué. Le Roi sans armes pouvoitdire , comme on l'a dit de Henri ï V, qu'il régnoil sur la France , •
Et par droit de conquête et par droit de naissance.
On entendoit de tous côtés : // verra comme nous le servirons! Nous sommes à lui pour la vie. Tous les intéressants exilés revenus avec leur maître de la terre étrangère , tous les officiers de l'armée se serroient la main comme des frères, se disant : Plus de factions, plus de partis, tous pour Louis XVIII ! Telle est en France la force du Souverain légitime , cette magie attachée au nom du Roi. Un homme arrive seul de l'exil , dépouillé de tout , sans suite , sans gardes, sans richesses : il n'a rien à donner, presque rien à promettre. Il descend de sa voiture , appuyé sur le bras d'une jeune femme \ il se montre à des capitaines qui ne l'ont jamais vu , à des grenadiers qui savent à peine son nom. Quel est cet homme? C'est le fils de saint Louis ! c'est le Roi ! Tout tombe à ses pieds , l'armée , les grands , le peuple , un million de soldats brûlent de ▼I. w
mourir pour lui ; on sent qu'il peut tout nous demander , nos en^ fants , notre vie , notre fortune ; qu'il ne nous reste plus en propre que l'honneur, seul bien dont nous ne pouvons pas disposer, ei dont un Roi de France n'exigera jamais de nous le sacrifice.