‹ Œuvres de M. le vicomte de Chateaubriand (volume 2)Chapitre 33 sur 142 · A PARIS · texte numérisé non relu

A PARIS

A peine le pavillon blanc arboré à Cherbourg ' avoit-il floUé dans les airs, que ce signal de paix en appela un aulre. On aperçut en mer une frégate ayant aussi pavillon blanc ; c'étoit la frégate CEuroias, qui conduisoit à Gaen M^ le duc de Berry ; mais ce prince, ayant découvert dans la rade de Cherbourg le drapeau sans tache , fit tourner la proue vers la première terre de France. La ville de Cherbourg avoit envoyé une députation à Jersey, afin de prier M*' le duc de Berry de vouloir bien débarquer dans son port : le vaisseau chargé de cette députation ne rencontra pas en mer l'Euroias. Les habitants et la garnison de Jersey s'étoient distingués par les marques de respect et d'amour qu'ils avoient données au fils de France : à son départ de leur ile, dix-huit cents coups de canon saluèrent le vaisseau qui portoit le prince dans sa patrie.

Le préfet maritime et les principales autorités de Cherbourg s'avancèrent en mer au-devant de CEuroias. M^ le duc de Berry les reçut sur son bord. L'Eurotas entra dans la rade au bruit des salves d'artillerie, et au milieu des navires pavoises. Le prince, descendu de la frégate angloise , passa à bord du vaisseau amiral (irançois , qui recommença le salut militaire. Ensuite la chaloupe de l'amiral conduisit M»' le duc de Berry au fond du port royal. Elle étoit suivie d'une multitude d'aulres chaloupes et de petits bâtiments qui portoient, avec la suite du prince, les premières autorités et les habitants les plus distingués de la ville. Les quais étoient couverts d'une foule immense qui faisoit retentir l'air des

plus vives acclamations. Le duc de Berry sauta k terre en^criant : France! La révolution vient de répondre à ce cri.

M" le duc de Berry étoit accompagné des comtes de la Ferronnays, de Nanlouiilet, de Mesnard et de Ciermont-Lodève. Le soir, la ville fut illuminée : Louis XVI avoit été reçu dans ce môme port, créé par lui, avec les mômes témoignages d'allégresse. Pour répondre aux transports de la joie publique , M^ le duc de Berry flt relâcher six cents conscrits réfractaires , remettre au capitaine de la frégate angloise des prisonniers de sa nation. C'est ^insi qu'il délivra à Caen d'autres prisonniers françois et espagnols : tout devenoit libre sur le passage d'un Bourbon.

Parti de Cherbourg , le prince s'arrêta quelques instants à Valognes et à Saint-LÔ. Il fut complimenté auprès de Bayeux par le préfet du' Calvados. Ces villes croyoient revoir le bon connétable qui les fit rentrer autrefois sous l'autorité paternelle du sage Charles V. A Bayeux, un militaire se présente au prince, et lui dit : « Monseigneur me reconnoît-il? >» C'étoit un soldat de l'armée de Condé. « Si je vous reconnois, répondit vivement le prince en « s'approchant de lui et écartantses cheveux : vous devez avoir aa « front la cicatrice d'une blessure que je vous ai vu recevoir à « Walden. >» Honneur au prince qui lit si bien sur le front le nom de ses serviteurs !

Un régiment dont l'esprit n'étoit pas encore changé passoit dans les environs de Bayeux. On conseilloit à M*' le duc de Berry de l'éviter. Ce fut au contraire pour le prince une raison de marcher au-devant de ces troupes. Il se présente aux soldats. « Vous « êtes, leur dit-il, le premier régiment françois que je rencontre. « Je viens au nom du roi recevoir votre serment de fidélité. » Les soldats crient : Vive l'empereur! « Ce n'est rien , dit le prince avec « un sang-froid admirable ; c'est le reste d'une vieille habitude. » Il tire son épée , et crie : Vive le roi ! Les soldats françois aiment le courage-, ils répètent aussitôt : Vive le roi!

Le prince fut reçu à Caen avec des démonstrations de joie extraordinaires. Il assista au spectacle : on lui présenta sur le théâtre, après la pièce, les prisonniers qu'il avoit fait mettre en liberté. Ainsi , la première fois que Mk' le duc de Berry parut dans nos jr-ïux publics , ce fut pour essuyer les larmes de quelques François, et la dernière fois pour y répandre son sang.

Le prince rencontra à Lisieux le bravo générai Bordesoulle à la tête de la cavalerie du premier corps de l'armée. A Rouen , il eut encore l'occasion d'admirer les débris de ces vieilles troupes écbap-

TI. à

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péesà tant de combats, et qui scmbloient plutôt succomber soM le poids des victoires que sous celui des revers. M^ le duc de Berry s'avançoit vers Paris , entre deux haies de drapeaux blancs flottant sur les remparts et sur les clochers , aux portes des villes , aux fenêtres des châteaux , des maisons et des chaumières. Partout les rues étoient sablées, les murs ornés de tapisseries, de guirlandes et fleurs de lis d'or ; partout les cloches sonnoient , les canons tiroient, les Te Deum étoient chantés , les cris de vive le roi! vivent les Bourbons! se faisoient entendre. Le prince , objet de tant d'amour, traversoit avec ravissement ces riches campagnes, ce beau pays de France, cette terre natale qui lui étoit plus inconnue que la terre de l'exil. Environné, pressé, porté par la fbule, il disoit, les larmes d'attendrissement dans les yeux : « Je n'en puis plus ; j'en mourrai peut-être , mais je mourrai de joie. » Est-ce de joie qu'il est mort?

Un détachement de gardes à cheval attendoit M** le duc de Berry au delà de Saint- Denis. Hélas ! nous l'avons vu dernièrement passer sur ce chemin dans une tout autre pompe ! Le corps municipal , les maréchaux et les généraux le complimentèrent à la barrière. Monsieur attendoit son fils au château des Tuileries, et le reçut dans ses bras. Tout étoit nouveau pour le jeune prince : Paris, ses jardins, ses monuments; et, parmi tant de François, cet étranger de notre façon ne connoissuit que son père.

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