‹ Œuvres de M. Le vicomte de Chateaubriand (volume 4)Chapitre 155 sur 201 · I- Il ni; s · texte numérisé non relu

I- Il ni; s

étoit inconnu chez eux ; ils sorloient tous d'une source libre '.

Les Gotlis, comme les Alains, de race Scandinave, leur ressembloient ; mais ils avoient moins contracté les habitudes slaves, et ils inclinoient plus à la civilisation. Apollinaire a peint un conseil de vieillards goths. » Selon (1 leur ancien usase, leurs vieillards se réunis- « sent au lever du soleil ; sous les glaces de Il l'âge , ils ont le feu de la jeunesse. On ne Il peut voir sans dégoût la toile qui couvre leur « corps décharné ; les peaux dont ils sont vêtus Il leur descendent à peine au-dessous du ge- « nou. Ils portent des bottines de cuir de che- « val, qu'ils attachent par un simple nœud au <« milieu de la jambe, dont la partie supérieure « reste découverte -. » Et pourquoi ces Goths étoient-ils assemblés? pour s'indigner de la prise de Rome par un Vandale, et pour éhre un empereur romain !

Le Sarrasin, ainsi que T Alain, étoit nomade; monté sur son dromadaire , vaguant dans des solitudes sans bornes, changeant à chaque instant de terre et de ciel, sa vie n'étoit qu'une fuite ^.

Les Huns parurent effroyables aux Barbares eux-mêmes ; ils considéroient avec horreur ces cavaliers au cou épais, aux joues déchiquetées, au visage noir, aplati et sans harbe, à la tête en forme de boule d'os et de chair, ayant dans cette tête des trous plutôt que des yeux^, ces cavaliers dont la voix étoit grêle et le geste sauvage. La renommée les représentoit aux Romains comme des bêtes marchant sur deux pieds, on comme ces effigies difformes que l'antiquité plaçoit sur les ponts ^. On leur don-

* Le latin dit plus : Omnes generoso semine procreati. (Id., ibid.)

- Apoll., in Avit.

' Errant semper per spatia longe, lateque distenta... Nec idem perferunt diutius cœlum , aut tractus uniiis soli illis unquam placet. Vita est illis seniper in fiiga (AsiM. M4RC., lib. XIV, cap. v.)

* Eo qnod erat eis species pavenda nigredine, sed veliit qiiaedam (si dici fas est) deformis offa, non faciès, habensque magis puncta quam lumina. . . . nam maribus ferro gêna- sécant. . . . hinc inlberbessenescu^t.(JOR- ^■AIVD.,de reb. G' t., cap. XXIV.) Ubi qiioniam ab ipsis na-cendi piimitiis infantum ferro sulcantur altius gêna;. (Amm. Marcell.)

' Prodigiosa; formae' et pandi , ut bipèdes existimes bestias, vel quales in commarginandis pontibus effigiati

noit une origine digne de la terreur qu'ils inspiroient : on les fa isoit descendre de certaines sorcières appelées Aliorunma, qui, bannies de la société par le roi des Goths , Félimer , s'étoient accouplées dans les déserts avec les démons ' .

Différents en tout des autres hommes, les Huns nusoient ni de feu, ni de mets apprêlés; ils se nourrissoient d'herbes sauvages et de viandes demi-crues, couvées un moment entre leurs cuisses ou échauffées entre leur siège et le dos de leur clievaux 2. Leurs tuniques , de toile colorée et de peaux de rats des champs , étoient nouées autour de leur cou ; ils ne les abandonnoient que lorsqu'elles tomboient en lambeaux ■'. Ils enfonçoient leur tête dans des bonnets de peau arrondis , et leurs jambes velues dans des tuyaux de cuir de chèvre ^. On eût dit qu'ils étoient cloués sur leurs chevaux , petits et mal formés , mais infatigables. Souvent ils s'y tenoient assis comme des femmes ; ils y traitoient d'affaires , délibérant , vendant, achetant, buvant, manzeant, dormant sur le cou étroit de leur bête, s'y livrant dans un profond sommeil à toutes sortes de songes ^.

stipites dolantur inconipte. (Amm., lib. XXXI, cap. ir.) * Sicut a nobis dictum est , reperit in populo suo (Filiraer, rex Gothorum ) quasdam magas niulieres quas patrio sermone ^/(orH>H«f/A' is ipse cognominat, casque babens suspectas de medio sui proturbat. longeque ab exercitu suo fiigatas in soiitudinem coegit terrœ. Quas spiritus immundi per eremum vagantes dum vidissent, et earum se complexibus in coitu niiscuissent, genus boc ferocissimum edidere. (Johnakd,, c. XXI\'.) = In bominura autem figura licet insuavi ita viri sunt asperi, ut ueque igni, neqne saporatis indigeant cibis, sed radicibus herbaruni agrestium et seniicruda cujusvis pecoris carne vescantnr, quain inter feniora sua et equorum terga subsertam, fotu calcfaciunt brevi. (Amm., lib. XXXI, cap. 11.) 5 Indumentis operiuntur linteis , vel ex pellibus sil-

vestriuni murium consarcinatis Sed semel

obsoleti coloris tunica coilo iiiserta non ante deponitur aut mutatur, quam diuturna carie in pannulos defluxerit defruslata. (Amm., lib. XXXI. cap. 11.)

* Galeris incurvis capita tegunt , hirsuta crura coriis munientes ha?diiiis. {Id., ibid.) S. Jérôme appelle ces bonnets des tiares, tiara.i galeis. {In epilaph., Nepot.) 5 Verum eqnis propre affixi duris quidem, sed deforniibus , et miil ebriter iisdeni nonnunquam insidentes funguntur numeribus consuetis. Ex ipsis quivis in hac natione pernox et per dies émit et vendit, cibumque sumit et potum, et iiiclinatus c^rvici angustre jamenti, in

IllSTOniQLES.

4yi>

Sans demeure fixe, sans foyer, sans lois, sans liabitudes domestiques, les Huns erroient avec les chariots qu'ils habit oient. Dans ces huttes mobiles , les femmes façonnoient leurs vêlements , s'abandonnoient à leurs maris , accouchoient, allaitoient leurs nourrissons jusqu'à l'âge de puberté. Nul, chez ces générations, ne pouvoit dire d'où il venoit , car il avoit été conçu loin du lieu où il éloit né , et élevé pins loin encore '. Cette manière de vivre dans des voitures roulantes étoit en usage chez beaucoup de peuples . et notamment parmi les Franks. Majorien surprit un parti de celte nation : « Le coteau voisin retentissoit du bruit <' d'une noce ; les ennemis célébroient en dan- « sant, à la manière des Scythes, l'hymen H d'un époux à la blonde chevelure. Après la « défaite on trouva les préparatifs de la fête er- « rante , les marmites , les mets des convives , <i tout le régal prisonnier et les odorantes cou-

" ronnes de fleurs Le vainqueur

<■ enleva le chariot de la mariée -. »

Sidoine est un témoin considérable des mœurs des Barbares dont il voyoit l'invasion. <i Je suis , dit-il , au milieu des peuples cheve- <i lus , obligé d'entendre le langage du Ger- " main , d'applaudir, avec un visage contraint, " au chant du Bourguignon ivre , les cheveux

altum soporem adiis(iue vaiietatem effunditur somiiiorum. ( Amm. Mabcell., lib. XXSI, cap. ii. )

Nec pl".8 Dubigenas duplex natura blformes

Cognalis aptavlt equis

(Clacdus., inRuf.,de Bunn., lib. I.i

* Oinnes enim sine sedibus fixis , abs:|ue lare vel lege aut ritu stabili dispalantur, ;semper fiigientium similes cum carpentis in quibus habitant: ubi conjuges tetra illis vestimenta contexnnt,et coeunt ciiin inaritis, et pariunt et adusque pubertatem nutriunt piieros. Nullîisque apud eos interrogatus respondere unde oritiir potest alibi conoeptus, natusque piocul, et longiiis educatus. {Id., ibid.)

2 fors rlpte colle propinquo.

liarbari'Us refonab^it bymen.scnliklsque chorcis F.rudebat fla^o bimilis uova iiupta marllo.

llarbarici vaga fesla tori convi' taque passlm Kercula capllvasque dnpcs, cirroque niadeiite Kirre cnronatos redoleiitla cerla lebeies,

rapll esseda \lctor

NubeiUemque niirum

(Ai'OLiiîi., in Faneg. Major

« graisse's avec dn beurre acide... Heureux vos " yeux, heureuses vos oreilles, qui ne les " voient et ne les entendent point ! heureux <i votre nez , qui ne respire pas dix fois le ma- !■ tin l'odeur empestée de l'ail et de l'oignon ' ! »

Tous les Barbares n'étoient pas aussi brutaux. Les Franks, mêlés depuis longtemps aux Romains , avoient pris quelque chose de lear propreté et de leur élégance. « Le jeune " chef marchoit à pied au milieu des siens ; " son vêtement d'écarlate et de soie blanche " étoit enrichi d'or ; sa chevelure et son teint '■ avoient l'éclat de sa parure. Ses compagnons " port oient pour chaussure des peaux de bêtes " garnies de tous leurs poils ; leurs jambes et " leurs genoux étoient nus ; les casaques bigar- " rées de ces guerriers montoient très-haut, <i serroient les hanches et descendoient à peine " au jarret ; les manches de ces casaques ne " dépassoient pas le coude. Par-dessous ce " premier vêtement se voyoit une saie de cou- '■ leur verte bordée d'écarlate, puis une rhé- " none fourrée, retenue par une agrafe -. Les " épées de ces guerriers se suspendoient à un I' étroit ceinturon , et leurs armes leur servoient " autant d'ornement que de défense : ils te- (' noient dans la main droite des piques à deux 0 crochets ou des haches à lancer ; leur bras « gauche étoit caché par un bouclier aux lim- 'I bes d'argent et à la bosse dorée ^. » Tels étoient nos pères.

Sidoine arrive à Bordeaux , et trouve auprès. d'Euric , roi des Yisigolhs , divers Barbares qui subissoient le joug de la conquête. « Ici se présente le Saxon aux yeux d'azur : ferme sur les flots, il chancelle sur la terre. Ici l'ancien Sicambre , à l'occiput tondu , tire en arrière , depuis qu'il est vaincu , ses cheveux renais-

' Inter crlnlpenas .silum caiervas,

El germanica verbas uitluenîcai, Laudanlem telri) subInde viiilu, Quos Butgundio contât esculentus, Infundens acido comam buhro?

Felices otulos tuos el aures, Fellcemque libet vocare nasum, ('.ni non ailla sordldaeque ceps Ituctaot manenovo deretn apparatng.

(Aroi.Li> .carra. Xli.l

' Sorte de manteau en usige chez 1rs peuples des biirds dunhin.

' Apoli in., lib. IV, Epist.ad Domnit.

liO'ô

KTlDCS

sants sur son cou vieilli ; ici vagabonde THérule aux joues verdàtres, qui laboure le fond de rOcéan , et dispute de couleur avec les algues ; ici le Bourguignon , baut de sept pieds , mendie la paix en flécbissant le genou ' . »

Une coutume assez générale cbez tous les Barlîares étoit de boire la cervoise (la bière) , Teau , le lait et le vin dans le crâne des ennemis. Étoient-ils vainqueurs , ils se livroient à mille actes de férocité ; les tètes des Romains entourèrent le camp de Yarus , et les centurions furent égorgés sur les autels delà divinité de la guerre '-. Étoient-ils vaincus , ils tournoient leur fureur contre eux-mêmes. Les compagnons de la première ligue des Cimbres que défit Marins furent trouvés sur le cbamp de bataille attacbés les uns aux autres ; ils avoient voulu impossibilité de reculer et nécessité de mourir. Leurs femmes s'armèrent d'épées et de bacbes ; burlant , grinçant des dents de rage et de douleur , elles frappoient et Cimbres et Romains, les premiers comme des làcbes, les seconds comme des ennemis ; au fort de la mêlée , elles saisissoient avec leurs mains nues les épées trancbantes des légionnaires , leur arracboient leurs boucliers , et se faisoient massacrer. Sanglantes, écbevelées, vêtues de noir, on les vit , montées sur les chariots, tuer leurs maris, leurs frères, leurs pères, leurs fils; étouffer leurs nouveaux nés , les jeter sous les pieds des cbevaux et se poignarder. Une d'entre elles se pendit au bout du timon de son chariot, après avoir attaché par la gorge deux

istlc Saïonn caerulum \ldenms, Assuelura ante salo,soluin timere.

Hic tonso occiplll, senex Sicamber, Postquom victus est, elicit reirorsum Ceniccni aii veltTem novos cnpillos :

Hic glamls flerulus geuls vagalur, Imos Oieaiii coiens recessus, Algoso pr.ipc coiicolor profuudo.

llic Burgundio seplipes frequenler rieïo popllte supplicat quielem.

IApolun., 11b. Mil, epist. ii.

- Met'.io campi albentia ossa , ut fugerant , ut restiter.iut disjecla vel aggerata- Abjacelwnt fraginiua teioruin , equoruimiue arUis , simul truucis arborum anteiixt ora ; lucis ijiMpinquis birbarœ aix , a|)Ufl qu.is trihunos, ac piitiioruin ordiinim ccntiirioiies niactavcraiit et cladis ejus superstites , pugnaiu aut vincula elapsi, referebant, liic cecidisse legatos illic, raptasaquilas. (Tac;t., jJnn. t, 61.)

de ses enfants à chacun de ses pieds. Faute d'arbres pour se procurer le même supplice , le Cimbre vaincu se passoit au cou un lacs coulant , nouoit le bout de la corde de ce lacs aux jambes ou aux cornes de ses bœufs : ce laboureur d'une espèce nouvelle . jn-essant l'attelage avec l'aiguillon , ouvroit sa tombe '.

On retrouvoit ces mœurs terribles parmi les Barbares du cinquième siècle. Leur cri de guerre faisoit palpiter le cœur du plus intrépide Romain : les Geriuains poussoient ce cri sur le I)ord de leurs boucliers appliqués contre leurs bouches '-. Le bruit delà corne des Goths étoit célèbre : j'en ai parlé.

Avec des ressemblances et des différences de coutumes , ces peuples se distinguoient les uns des autres par des nuances de caractères : « Les Goths sont fourbes , mais chastes , dit « Salvien ; les AUamans, impudiques, mais (I sincères ; les Franks , menteurs , mais hos- « pitaliers ; les Saxons , cruels , mais ennemis (i des voluptés ^. » Le même auteur fait aussi l'éloge de la pudicité des Goths , et surtout de celle des Vandales. Les Taïfales , peuplade de la Dacie , péchoient par le vice contraire. Chez eux , les jeunes garçons étoient forcés de se marier par contrat avec des hommes : la fleur de leur jeunesse se consumoit dans ces exécrables unions ; ils ne pouvoient être délivrés de ces incestes qu'après avoir tué un sanglier ou un ours ^.

Les Huns , perfides dans les trêves , étoient dévorés de la soif de l'or. Abandonnés à l'instinct des brutes , ils ignoroient l'honnête et le déshonnête. Obscurs dans leur langage,

* Plut., in VU. Marii.

- Nec tam voces illae ([uam virtutis concentus videntur. Adfectalur prœcipue aspeiitas soni, et fractuin muimur objectis ad os scutis,quoplenior et gravior vox repercussu int'jmescat. (Tacit., de Moi: Germ., lU.)

' Gotlioruin gens perlida , sed pudica est : Alamanoruni impiidica, sed miiuis peifida : Franci niendaces , sed hospitales; Saxones c:udelitate efleii, sed castitale niirandi. (Salvian., de Gubern- X>Êi, lib. VII, pag 236, Pariï.iis, i608.)

■• Ut apud eos nefandi conciibitus fœdere copulentnr maribus pubères; aetatis viriditatem in eoruni pollutis usibus consuniptiiri. Porro si quis jain adultus apruiii exceperit solus , vel intereinerit ursuni inimanem, colluvione liberatur incesti. (Amm., lib. XXXl, cap. ix.)

iiisTOi;iQLi:s.

i'iOl

libres de loute religion et de toute superstition, aucun respect divin ne les encliaînoit. Colères et capricieux , dans un même jour ils seséparoient de leurs amis sans qu'on eût rien dit pour les irriter, et leur revenoieut sans qu'on eût rien fait pour les adoucir *.

Quelques-unes de ces races éloient anthropophages. Un Sarrasin tout velu et nu jusqu'à la ceinture, poussant un cri rauque et lugubre, se précipite, le glaive au poing, parmi les Goths arrivés sous les murs de Constant inoi)le après la défaile de Valens ; il colle ses le res au gosier de l'ennemi qu'il avoit blessé, et en suce le sang aux regards épouvantés des spectateurs -. Les Scythes de l'Europe monlroient ce même instinct du furet et de la hyène •"' : saint Jérôme avoit vu dans les Gaules les Atticotes , horde bretonne , qui se nourrissoient de chair humaine : quand ils rencontroient dans les bois des troupeaux de porcs et d'autre bétail , ils coupoient les mamelles des bergères et les parties les plus succulentes des pâtres , délicieux festin pour eux ''. Les Alains arrachoient la lêle de l'ennemi abattu , et de la jieau de son cadavre ils caparaçonnoient leurs chevaux ^. Les Budins et les Gelons se faisoient aussi des vêtements et des couvertures de cheval avec la peau des vaincus ^ , dont ils se réservoient la tète". Ces mêmes Gelons se dé-

* Amm. Mabcell., lil). XXXI. cap. ii.

» Ex ea enim crinitus quidam, iiudiis omnia prreter pubcin siibraucum et lugubre strepens, ediicto (nigioiie agmini se medio Gotliormn inseruit, <t inlerfecti liostis jngulo labra admovit, elfiisumiiue cruorfm cxsuxit. (/rf., lib. XXXI, cap. XVI.)

' Ipsis ex viibieribus ebibere. (COMP. M i la, rfe Scijlh., Eurip., lib. II. cap. i.)

■• Ouid loquarde caeteris nationibus. tiuiini ipse adolescentulus in Gallia viderim Atticotus, gentein britannicain, humanis vescicarnibus; et qiiuin per silvas porcoruiii grèges et arinentoruiu pecuduniiiiie reperi.mt. pastoriim naten et femiiiarum, et papiHa:> solere abscindere , et bas solas cibonim delicias arbitrari ? (^S. IliEHON, tom. IV, pag. 201 ; ado. Jovhi.. lib. II.)

' Interfectoruin avulsis capitibus deti-actas pelles pro phaleris jumeritisaccommodantbellatoriis (Amm. Maiic, lib. XXI, cap. n.i

« Budini sunt et Geloni perquam feri . (jui dctraclis cutibus hostium, induiiienta sibi etpdsque tegmlaa conficiunt. [M., i>'i(l.)

' Illos, reliqui curpnris; se, capiluin.... (I'omh. .Mei,4, lib. XI. cap. IV.)

coupoieftt les joues ; un visage tailladé , des blessures qui présentoient des écailles livides surmonlées d'une crête rouge , étoieni le suprême honneur '.

L'indépendance étoit tout le fond d'un Barbare, comme la patrie étoit tout le fond d'un Romain, selon l'expression de Bossuel. Être vaincu ou enchaîné paroissoit à ces hommes de batailles et de solitudes chose plus insupj)ortabie que la mort : rire en expirant éloit la marque distinctive du héros. Saxon le grammairien dit d'un guerrier : « Il tomba , rit et « mourut -.1) ]1 y avoit un nom particulier dans les langues germaniques pour désigner ces enthousiastes de la mort : le monde devoit être la con(iiiête de tels hommes.

Les nations entières, dans leur âge héroïque, sont poètes : les Barbares avoient la passion de la musique et des vers ; leur muse s'é' eilloit aux combats , aux festins et aux funérailles. Les Germains exaltoient leur dieu Tuiston ^ dans de vieux cantiques : lorstju'ils s'ébranloient pour la charge, ils entonnoient en chœur le Bardil , et de la manière plus ou moins vigoureuse dont cet hymne retentissoit, ilsprésageoient le destin futur du combat ■*.

Chez les Gaulois , les Bardes étoient chargés de transmettre le souvenir des choses dignes de louanges ^.

Jornandès raconte qu'à l'époque où il écri voit on entendoit encore les Golhs répéler les vers consacrés à leur législateur •■•. Au ban- ([uet royal d'Attila, deux Gépides célébrèrent les exploits des anciens guerriers : ces chansons de la gloire attablée animoient d'un altendrissement martial le visa2:e des convives.

1 liluslrl jani tuin (îonaUir ceisus honore.

Sc[u;iiiieus t't ru lis eliauinum lividu crestij

Or.i geriMis

(AroiLiN., in Paneg. Avit., v. 211)

= Mallkt, Inirud. àl'flisl. du Danetn.. clup. XI\; Sa\. tiHAsni.

' (>b'br;intcarininibus antiquis Tnistoneni Ueuni.

' îiiinl illis ha'c quoqne cariniiia quorum relatii, qiieni lUtrditiiiii vocant.accendunl auinios, fuluraHjue pusna' fortunam ispio caiilu augiirantur. ( Tac. , de Mor. Gnm., m.)

î^ liardi,(|ui de laiidalioiiibiis rcbusfU'.c pticlicis ;tiiderit. (SniAii., lib. M.)

« JoB^A^D . Ib. VIII.

iiOi

liTLJ[)KS

Les cavaliers qui exécutoient autour du cercueil du héros tartare une espèce de tournoi funèbre cliantoient : « C'est ici Attila , roi « des Huns, engendré par son père Mundzucli. « Vainqueur des plus fières nations, il réunit (I sous sa puissance la Scythie et la Germanie, « ce que nul n'a voit fait avant lui. L'une et « l'autre capitale de l'empire romain chance- « loient à son nom : apaisé par leur soumisi< sion, il se contenta de les rendre tributaires. " Attila, aimé jusqu'au bout du destin, a fini « ses jours , non par le fer de l'ennemi , non (( par la trahison domesticpie, mais sans dou- " leur , au milieu de la joie. Est-il une plus « douce mort que celle qui n'appelle aucune « venu;eance ' ? »

Un manuscrit originaire de l'abbaye de Fulde , maintenant à Cassel ^ , a par hasard sauvé de la destruction le fragment d'un poème (eutonique qui réunit les noms d'Hildebrand , de Théodoric , d'Hermanric , d'Odoacre et d'Attila. Hildebrand, que son liis ne veut pas reconnoîti'e , s'écrie : « Quelle destinée est la « mienne ! J'ai erré hors de mon pays soixante " hivers et soixante étés, et maintenant il faut « que mon propre enfant m'étende mort avec « sa hache , ou (jue je sois son meurtrier. »

L'Edda (l aïeule), recueil de la mythologie Scandinave , les Sagga ou les traditions historiques des mêmes pays , les chants des Scaldes rappelés par Saxon le grammairien, ou conservés par Olaiis Wormius, dans sa Littérature tunique , offrent une multitude d'exemples de ces poésies. J'ai donné ailleurs une imitation du poème lyrique de Lodbrog, guerrier scalde et pirate. « Nous avons combattu avec l'épée.

(I Les aigles et les oiseaux

« aux pieds jaunes poussoient des cris de joie.

• Praecipuus Hunnoram rex Attila , pâtre senitr.s Mundzncco, fortissimariim gentimii dominus, qui iiiaiidiia aille se polentia solus scytliira et germanica regii.i possedit , nc'C non utraque ronian;e urbis imperia caplis civitatibiis tenuit , et ne pra?da rc tiqua subdeieut , placalus piecibus.annnum vecligal acccpit. Quuin(iucluTi; oiniiia proventa felicilalis egerit, non vulncre liostiuui. non fraude suoi'uin , sed gentc incoliiini inter gaudia Inetus.sine sensu doloris occubuit. Quis ergo liunc dicatexitum, ipiem nuUus aj^timat vindicandum? (Joul\A^D., cap. XLI.X.) ' Voyez ci-aprôslanote 1, page 303.

« Les vierges ont pleuré

(I longtemps Les heures de

<i la vie s'écoulent : nous sourirons quand il Il faudra mourir '. » Un autre chant tiré de l'Edda reproduit la même énergie et la même férocité.

Hogni et Gunar , deux héros de la race des Nifflungs, sont prisonniers d'Attila. On demande à Gunar de révéler où est le trésor des Nifflungs, et d'acheter sa vie pour de l'or.

Le héros répond :

Il Je veux tenir dans ma main le cœur d'Ho- (I gni , tiré sanglant de la poitrine du vaillant Il héros , arraché avec un poignard émoussé Il du sein de ce fils de roi.

Il Ils arrachèrent le cœur d'un lâche qui s'ap- II peloit Hialli ; ils le posèrent tout sanglant Il sur un plat et l'apportèrent à Gunar.

Il Alors Gunar, ce chef du peuple, chanta : Il Ici je vois le cœur sanglant d'Hialli ; il n'est Il pas comme le cœur d'Hogni le brave; il Il tremble sur le plat où il est placé; il trem- II bloit la moitié davantage quand il étoit dans Il le sein du lâche. »

Il Quand on arracha le cœur d'Hogni de son Il sein il rit ; le guerrier vaillant ne songea pas Il à gémir. On posa son cœur sanglant sur un Cl plat, et on le porta à Gunar.

Il Alors ce noble héros, de la race des Nif- II flungs, chanta : « Ici je vois le cœur d'Hogni Il le brave; il ne ressemble pas au cœur d'Hialli Il le lâche ; il tremble peu sur le plat où on (I l'a placé ; il trembloit la moitié moins quand Il il éioit dans la poitrine du brave.

Il Que n'es-tu , ô Atli ( Attila ) , aussi loin Il de mes yeux que lu le seras toujours de nos Il trésors ! En ma puissance est désormais le Il trésor caché des Nifflungs ; car Hogni ne Il vit plus.

' Martijr.s, liv. VI.

l'iignaviiniis ensibus

VilîC elapsip suiit hora; ; nidensmoriar.

Le texte Scandinave de cette ode a été pnldié en lettres ruiiiques par Woriuins , Lilt.rtin., png. 197,ef transporté dans le recueil de liionier : elle a vingt-nent

slroidics.

mSTOlilOL Lis.

" J'élois toujoiii:) inquieLquaiKl nous vivions " Ions les deux ; maintenant je ne crains rien ; (■ je suis seul ' . ■>

* Je dois ce diant , tiré de 1 Edda , et le fragment du poème épique du manuscrit de FuUc. à M. Au)pére, dont j'ai parlé dans la préface de ces Eludes. Ou sera Ijien aise d'entt ndre ce jeune littérateur, plein de savoir et de talent, sur un genre d élude qu'il a approfoudi, et qui manquoit à la France. Mon travail auroit paru moins aride aux lecteurs, si j'avois toujours pu l'enrichir de morceaux pareils à Celui qui va terminer dite note.

« La grande famille des nritions gerniani(iues ' c'est M. .-Vuqjére qui parle; peut se diviser en trois branches, la branche gniliique, la branche leutonique et la branche Scandinave.

' Il ne reste d'autre monument des langues gothiques que la traduction de la Bible par L'iphil.is.

« Un plus ancien monument des langues teutoniques est un fragment épique conservé dans nu manuscrit Contenant le livre de la Sagesse et quelques autres traités religieux. Ce manuscrit , originaire de l'abbaye de Fulde, est maintenaut à Cassel, où je l'ai vu. Dans l'inté leur de la couverture, une main inconnue avoit tracé le fragment dont je parle , le tout du huitième siècle ou de la première moitié du neuvième '. Les personnages [ui paroisseut dans ce court morceau, ceux dont on parle, leur situation respective, et les événements aux(|uels il est fait allusion, tout cela appartient à ce grand cycle épique de l'ancienne poésie allemande, dont les ISiebelun'jen et le Lwre des ticros sont des rtfimles plus modernes. Cette pitge du manuscrit (le Cassel est donc le plus ancirn et le |p1us curieux débris de ce cycle. Il nous intéresse à di uble litre, car ce monument germanique est pour nous un monument national. La langue dans laquelle il est écrit est le haut allemand, dont l'idiome des Francs étuit un diulecte. Ce morceau faisoit probablement partie de ces poèmes barbares el dcjà très-anciens au commencement du neuvième sièc.e, tiue Charleraagne avoit fait recueillir, et transcrits de sa [.roprc main ".

« Ce fragment contient le réc t d'une rencontre entre deux guerriers du cycle dont j'ai parlé :1e vieil Hilfiebrand et son (ils Hadeb;and. Hildebrand est l'aiid, le mentor du béros par excedence, de Théodoric. Selon la légende , et non pas selon l'histoire, Théodoric avoit été forcé de laisser son royaume aux mains d'Hermanric,(pii, à l'insligiiion d'Odoacre, s'en étoit emparé. Le béros fugitif av(jit trouvé un a-ile chez le roi des Huns, Attila. Ainsi s'étoit group ■, d'une manière faliuleuse. le souvenir de ces iiuatre noms liistoriciucs restés

* (ii'/mm die Iteijden alleslen deuticlien gediolile. Cassel, 1812, pug. iA.

" l.'opinloii ."-l .sou»enl énoiiCi'C que Cliaricniagne npsnoit Piis ccnre poinrnil hlcii (-Ire une IjiIjIc, \oiii re que dil de lui un coiiUniporuiii : Item barhara el anliiiui-itima caimina i/uihun velrruin arliit el hella crinlahantur stripsil memoria-i/ue munddvit. iEi.imi., Vila Car. Ma'jiii, liip. .\MX.)

Ce dernier trait e.st d'une tendresse sul)linie.

Ce caractère de la poésie héroïque primitive

est le même jiarmi tous les peuples barbares ;

confusément dans la mémoire des peuples. L'usurpateur étant mort, Théodoric revenoit dans ses états avec le vieil Hildebrand , quand celui-ci rencontre son lils lladebrand , qui étoit resté à Bern Vérone^ Ils ne se connoissoient ni l'un ni l'autre Ici commence le fragment dont le grand style rappelle l'école homérique. » « J'ai ouï dire que su provo(|uèrent dans une rencon- > tre Hildebrand et Hadcbrand, le père et le lils. Alors • les béros arrangèrent leur sarrau ' de guerre, se coii-

0 vrireiit de leur vêtement de bataille, et pardes.sus cei- « gnirent leurs glaives. Comme ils lançoient les chevaux « pour le combat, Hildebrand, Ids d'Herebrand, parla : " c'étoit un homme noble, d'un es|)rit prudent. Il de- « manda brièvement qui étoit son père parmi la race des « hommes, ou : De quelle famille es- tu? Si tu ne me « rapprends je te donnerai un vêtement de guerre à a triple fil ; car je conuois, ô guerrier ! toute la race des « homim s.

« lladebrand. fils d'Hildebrand, répondit: Deshom- » mes vieux et sages dans mon pays, (jui mnin:eiiant « sont morts, m'ont dit que mon père s'appelait Hilde- « brand :je m'appelle lladebrand. Un jour il s'en alla

1 vers l'est ; il l'uyoit la haine d'Odoacre (Othachr, ; il « étoit avec Théodoric (Theothrich; et un grand nom- « bre de ses héros. Il laissa seuls, dans son pays, sa jeune « épouse , son fils encore petit , ses armes qui n'avoient « plus de maître; il s'en alla du coté de l'est. Depuis, « ijuand Commencèrent les maliieurs de mon cousin « 'Ihéodoiic, (piand il fut un homme sans amis, mon « père ne voulut plus rester avec Odoacre. .Mon père « étoit connu des guerriers vaillanis: ce héros intrépide « combattoit toujours à la tête de l'armée; il aimoit « trop à combattre; je ne pense pas qu'il soit encore en « vie. — Seigneur des hommes, dit Hildebrand , jamais « du haut dri ciel tu ne permettras un combat sembla- « ble entre hommes du même sang. Alors il ôt i un pré- II cieiix bracelet «l'or, qui entourait son bras, et que le u roi des Huns lui avoit donné. Prends-le, dit-ilàsonfils, « j teledonneen présent.Hadebrand, fils d'Hildebrand, "répondit : C'est 1j lance à la main, pointe contre «[lointe, ((u'on doit recevoir de semblables i)résents. « Vieux Hun: tu es un mauvais compagnon; espion « rusé, tu veux me tromper partes paroles, et moi je « veux te jeter bas avec ma lance. Si vieux, peux-tu for- « ger de tels mensonges? Des hommes de mer, r|ui

• avoient navigué sur la mer des Vendes, m'ont parlé « d'un cond)at dans lc(|uel a été tué Hildebrand . fils "d'Herebrand. Hildebrand, lils d'Herebrand, dit:. le « vois bien à ton armure que lu ne sers aucun chef il- « lustre, et que dans ce royaume tu n'as rien fait de « vaillant. HélasI hélas'. Dieu puissant: (|uellc destinée

• est la mienne ! J'ai erré hors de mon pays soixante hi-

■ Ce mol est d'origine germanique : il csl ici employé dans le Icxlc {saro). le l'ai conser>c , ne sachaiil Comment le renipiarer.

:-iO\

il se retrouve ci;ez l"Iro([uois (jui précéda la sDciétc dans les forèls du Canada , comme chez K- Grec redevenu sauvage , (lui survit à la société sur ces montagnes du Pinde oii il n'est resté (jue la muse armée. « Je ne crains pas " la mort , disoit l'Iroquois ; je me ris des tour- <i ments. Que ne puis-je dévorer le cœur de " mes ennemis ! «

• vers et soixante étés. On me plaçoit toujours à la lète « des combattants; dans aucun fort on ne m a mis les ■' cliaînrs aux pieds, et maintenant il faut «pae mon prnx ()re enfant me pourfende avec son glaive , m'étende '' mort avec sa hache, ou que je sois son meurtiier. Il « peut farriver fac lement, si ton bras le sert bien, que K tu ravisses à un honmie de cœur son armure , que tu « pilles son cadavre ; fai^-le. si tu crois en avoir le droit, '( et que celui-là soit le plus infume des Imuimes de « l'Est qui tedétoiirneroit de ce combat, dont tu as un « si grand désir. Bons compagnons qui nous regardez , « jugez dans votre courage qui de nous deuv aujour- " d'iiui peut se vanter de mieux lancer un trait, qui •' saura se rendre maître de deux armures. Alors ils « firent voler l-ursjavel)ts à poiîites tranchantes, qui ' s'arrêtèrent dans leurs boucliers; puis ils s'élancèrent

« l'un sur l'autre. Les haches de pierre résonnoient

>■ Ils frappoient pesamment sur leurs blancs boucliers ; ■I leurs armures étoieut ébranlées, mais leurs corps de-

•< mcuroient immobiles »

« Ici s'arrête le fragment Je cite les premiers vers du texte pour donner idée de l'allemand d'alors; on verra (|u'il étoit beaucoup plus sonore que l'allemand d'aujourd'hui :

Ik glliorta Ihat feggen. Ihat sib urIieUun auon muotiii IlildihraDt enti Balbubranl untar berluiituein. Sunu fatar ungo. Iro taro rilbun , Oarutun se iro gutbaaiiiu, giirtur slb Iro suerl ana, llelidos, uberringa do si lo dero bitu rilum.

« Comme exemple de l'ancienne poésie se inrtinave, je citerai le trait suivant, tiré de l'Edda. Ici nous trouverons autant de grandeur, mais moins de calme; plus de violence et de férocité, niais une férocité sublime. »

Ici M. .4mpère donne le chant de Gunar tel que je l'ai transporté dans mon récit, page 17.)

« Voici, continue le savant traducteur, un échantillon de larlangue Scandinave ancienne, dans LKpielle existe ce morceau remarquable, comme en général tous ceux de l'Edda, par un caractère sombre et grand :

Hlarla sisal mér llavnn i

I hendi lipgja

Blôtbugt ùr bi insli

Scorllbald-rillii

Snxi slilbr-beilo

syni thio tbaus-

skaro tbeir biarta

lijalla ôr briosti

liloibiiot IhiU a bjnU; lan^lbo

(.k baro for gunar.

" iklanga, oiseau (c'est une tèle qui parle " à un aigle dans l'énergique traduction de " M. Fauriel) ; mange, oiseau, mange ma jeu- " nesse ; repais-toi de ma bravoure ; ton aile " en deviendra grande d'une aune, et ta serre " d'un empan '. »

Les lois mêmes étoient du domaine de la poésie. Un homme dun rare talent dans l'histoire , M. Thierry , a fort ingénieusement remarqué que les premihes lignes du proJoqvc de la loi salique semblent être le texte littéral dune ancieime chanson ;. il les rend ainsi d'un style ferme et noble :

« La nation des Franks, illustre, ayant Dieu <| pour fondateur, forle sous les armes, ferme " dans les traités de paix , profonde en conseil , " noble et saine de corps, d'une blancheur et " d'une beauté singulière, hardie, agile et rude " au combat, depuis peu convertie à la foi ca- " tholique, libre d'hérésie ; lorsqu'elle étoit en- « core sous une croyance barbare , avec l'in- <• spiration de Dieu , recherchant la clef de la <i science, selon la nature de ses qualités, défi sirant la justice , gardant sa pitié ; la loi sa- « lique fut dictée par les chefs de cette nation , « qui en ce temps commandoient chez elle. . . <i Vive le Christ qui aime les Francks ! Qu'il " regarde leur royaume.... Cette nation est « celle qui , petite en nombre , mais brave et " forte, secoua de sa tète le dur joug des Ro- <> mains. »

L;i métaphore abondoit dans les chants des scaldes : les fleuves sont la sueur delà ierre et le saiHj des vallées ; les flèches sont les fdies de l'infortune; la hache est la main de l'homicide; l'herbe est la chevelure de la terre; la terre est le vaisseau qui flotte sur les (Ujes; la mer est le champ des pirates , un vaisseau est leur patin ou le coursier des flots.

Les Scandinaves avoient de plus quelques poésies mythologiques. « Les déesses qui prési- '( dent aux combats , les belles Walkyries , « étoient à clieval , couvertes de leur casque et « de leur bouclier. Allons, disent-elles, pou.s- " sons nos chevaux au travers de ces mondes « tapissés de verdure qui sont la demeure des « dieux. "

' Chuits populaires de la Grèct

IllSTOlUOLIiS.

Les premiers préceptes moraux étoient aussi ouufiés en vers à la mémoire : " L'hôte qui " vient ciiez vous a les genoux froids, donnez- " lui du feu. Il n'y a rien de plus inutile que de ■■ trop boire de bière : l'oiseaude l'oubli cl lante " devant ceux qui s'enivrent, et leur dérobe ■ leur âme. Le gourmand mange sa mort. " Quand un homme allume du feu , la mort " entre chez lui avant cjue ce feu soit éteint. " Louez la beauté du jour quand il sera fini. " IN'e vous fiez ni à la glace d'une nuit, ni au " serpent qui dort , ni au tronçon de l'épée, ni " au champ nouvellement semé. »

Enfin les Barbares counoissoient aussi les chants d'amour : « Je me battis dans ma jeu- " nesse avec les peuples de Devonsiheim, je " tuai leur jeune roi ; cependant une fille de « Russie me méprise. »

« Je sais fiiire huit exercices : je me tiens " ferme à clieval, je nage, je glisse sur des pa- " lins, je lance le javelot, je manie la rame; " cependant une fille de lUissie me méprise '. »

Plusieurs siècles après la concpièle de l'empire romain, l'usage des hymnes guerriers continua : les défaites amenoient des complaintes latines dont l'air est quekjuefois noté dans les vieux manuscrits : Angelbert gémit sur la bataille de Fontenay et sur la mort de Hugues, bâtard de Cliarlemagne. La fureur de la poésie étoil telle, qu'on trouve des vers de toutes mesures jusque dans les diplômes du huitième, du neuvième et dixième siècle ^. Un chant teulonique conserve le souvenir d'une victoire lemportée sur les Normands , l'an 881 , [lar Louis, fils de Louis-le-Bègue. « J'ai connu un 0 roi appelé le seigneur Louis, (|ui servoil " Dieu de bon cœur, parce que Dieu le récom- " pensoit... Il saisit la lance et le bouclier, ' monta promptement à cheval, et vola pour " tirer vengeance de ses ennemis ^. » Personne n'ignore que Cliarlemagne avoit fait recueillir les anciennes chansons des Germains.

La chronique saxonne donne en vers le récit d'une victoire remportée par les Anglois sur

' Tri deux Eclcln , les Saijhn -, Woiui., LHl. ritnir.; AIiLLET, Fhsl. de Drntrit;.

■' Voyez entre aiUn s une charte ilc l'an 8ô.>. ' Renan Gnll. et Franc, sa ipi., toin. i.X, pa^. G'J.

les Danois, et l'Histoire de Norvège, l'apotliéose d'un pirate du Danemark , tué avec cinq autres chefs de corsaires siu- les côtes d'Albion ' .

Les nauloniers nonnands célébroient euxmêmes leurs courses; un d'entre eux disoit : Il Je suis né dans le haut pays de Norvège, " chez des peuples habiles à manier l'arc; mais " jai préféré hisser ma voile, l'effroi des la- " boureurs du rivage. J ai aussi lancé ma " barque parmi les écueils, /oiii du séjour des (I hommes. » Et ce scalde des mers avoit raison , puisque les Danes ont découvert le Vineland ou l'Amérique.

Ces rhythnies militaires se viennent terminer à la chanson de I^oland , qui fut comme le dernier chant de l'Europe barbare. « A la ba- « taille d'Hastings, » dit admirablement le grand peintre d'histoire que je viens de citer, « un Normand appelé Taillefer poussa son che- « val en avant du front de la bataille, et en- " tonna le chant des exploits , fameux dans <i toute la Gaule , de Charlemagne et de Ro- <' land. En chantant il jouoit de son épée, la « lançoit en l'air avec force , et la recevoit dans Il sa main droite ; les Normands répétoient ces Il refrains ou crioient : Dieu aide ! Dieu aide '-! »

Wace nous a conservé le même fait dans une autre langue :

Tailliïfir, qui moult bien cliantoit , Sur un elieval qui tost alloit , Dev^inteus ailoit eliantaiit I)i; Karleniagne et de Roilant, Et (i'01i\ier et des va'^sanx Qui moururent à llainselievaux.

Celle ballade héroïque, qui se devroit retrouver dans le roman de Rollanl et d'Olivier, de la bibliothèque des rois Charles V, Vl et VH ', fut encore chantée à la bataille de Poitiers.

Les poésies nalionalesdes Barbares éloientac-

' Voyez CCS cliantsdans \' llUlo'ne de In coiv^véle de l'/lncjlelerie par les Normands , de M. A. Tliicrrj' , tiim. T, pag. 131 de laS^édit.

^Thiekrï, Histoire de lu ronqiiète de V Angleterre par les ISurmands. toiii. I. [la:?. i213.

' Oi: Gange, voce Cantilena Hollnndi ; Mdm. de l'Jr. dis Inscrip., tom. I, part. i. pajç. ."îl" : Hiit. litt. delà France., tom. VII, Averliss..pa2. 73.

ETUDES

rompagnées du son du fifre, du tambour et de la musette. Les Scythes, dans la joie des festins, faisoient résonner la corde de leur arc '. La cithare ou la guitare étoit en usage dans les (.Taules -, et la harpe dans l'île des Bretons : il y avoit trois choses qu'on ne pouvoit saisir pour dettes chez un honnne libre du pays de Galle: son cheval , son épée et sa harpe.

Dans quelles langues tous ces poëmes étoientils écrits ou chantés? Les principales étoient la langue celtique , la langue slave , les langues leutonique et Scandinave : il est difficile de savoir à fjuelle racine appartenoit l'idiome des Huns. L'oreille dédaigneuse des Grecs et des Uoniains n'entendoit dans les entreliens des Franks et des Tartares que des croassements de corbeaux ^ ou des sons non articulés , sans aucun rapport avec la voix humaine '' ; mais (piand les Barbares triomphèrent, force fut de comprendre les ordres que le maître donnoit à l'esclave. Sidoine Apollinaire félicite Syagrius de s'exprimer avec pureté dans la langue des Germains : Je ris , dit le littérateur [uiéril , en " voyant un Barbare craindre devant vous de " faire un barbarisme dans sa langue '. » Le (luatrième canon dn concile de Tours ordonne que chaque évèque traduira ses sermons latins en langue romane et ludesque ". Louis-le-Débonnaire lit mettre la Bible en vers teutons. Nous savons par Loup de Ferrières que sous Charles-le-Chauve on envoyoit les moines de Ferrières Pruym pour se familiariser avec la la langue germanique ^. On fit connoître à la même époque les caractères dont les ZSormands se servoient pour garder la mémoire de leurs chansons : ces caractères s'appeloient nutstabath ; ce sont les lettres runiques : on y joignit celles qu'Etliicus avoit inventées aupa-

' Oion. Sic.

- l'LiiT. in Df.me'.r.

' Ji;Li\>i. Op.

'Sec alia voce nodiin, iiisi (luoe luiin.iiii serninnis iiiiaginein assigiiabat. (Jouna.nd.. cap. XXIV, de licb. Cet.)

^-lislimari minime polcst.quanto milii ca-teristiue sit l'isui. (]U()lies aiidiu (jinid le prïseiiti fonnidet facerc

iiigiia; siiœ Baibarus b uljarismmn. {lier. Gall. et l-'ioiic. sciip., tom. I, pag. 79i.)

« Conril. Cal t.

• I.LP. FEim., cp. LXX et XCI.

ravant , et dont saint Jérôme avoit donné les signes.

La parole usitée dans les forêts est dès sa naissance une parole complète pour la poésie : sous le rapport des passions et des images, elle dégénère en se perfectionnant. L'homme perd en imaginalicn ce qu'il gagne en intelligence ; enchaîné dans la sociabilité , l'esprit s'effraie d'une expression indépendante, et dépouille sa libre et fière allure. Il n'y a rien d'aussi vivant que le grec d'Homère , depuis longtemps passé avec Llysse et Achille ; ce ne sont pas les langues primitives qui sont mortes, c'est le génie (|ui n'est plus là pour les parler et les entendre.

Quelques monuments des langues de nos ancêtres nous restent ; on est obligé d'avouer (ju'elies étoient plus douces et plus harmonieuses dans leur iige héroïque qu'elles ne le sont aujourd'hui dans leur âge humain. L'évèque des Goths, Ulphilas, traduisit dans son idiome paternel, au quatrième siècle, les Evangiles : conservés jusqu'à nos jours, ils ont été imprimés avec des glossaires et de savantes recherches '. Si vous comparez le teutonique d'Llphilas avec le teutonique du serment de Charles et de Louis , tel que INithard - nous l'a transmis , et avec le teutonique du chant de victoire de Louis , fils de Louis-le-Bègue ^, vous reconnoîtrez qu'à mesure que l'on descend vers l'allemand moderne , la prononciation devient plus rude et plus difficile. Les mots de l'idiome d'Llphilas se terminent trèssouvent par des voyelles, et surtout par la voyelle a ; n-isandoua (existence), Gotha (Dieu), waïdvfuja (puissance), (jodamma { bon ) , etc. Ce gothi(iue a beaucoup de rap- [lort avec le Scandinave du fragment manuscrit de Fulde et du chant de Gunar, tiré de VEdda''. On ne voit pas même , dans le fac-similé du texte d'Llphilas, les lettres «pi' il fut, dit-on, obligé d'inventer pour rendre la prononciation

* L'LPiliLAS. Colhisrhf Bibel nhersy^zvng. (Edit. de Jean Chri-t. Zaliii., V ei>s("nrcls, «?0j.)

^XiTiiAHDi Iliil., lib.lll, pag. 2i7. in Rcr. Cuil. script., loin. vil.

5 /l'fj-. Ccill srript., tom. IX, pag. 90.

' Voyez |)liis liaut , page .oOî et 504, noie 1 , ce cliaiil et Cl' fragment.

IIISTOinOL LS.

de ses compatriotes ; on y remarque seulement quelques lis^atures grecques mêlées aux caractères latins, mais ne présentant pas dans leur agrégation le même pouvoir labial . lingual et guttural qu'elles expriment dans le grec.

D'après un passage d'Hérodote, un système assez plausible assigne aux peuples de la Finlande et de la Gothie une origine asiaticpie ; on les fait descendre d'une colonie des Mèdes , et l'on a trouvé des analogies entre la langue des Perses et celle des Suédois et des Danois. Des noms propres surtout ont paru les mêmes dans les deux idiomes : le Guslctff ou Gustatv des Suédois répond au Gustapse ou Uijataspe des Perses ; OUn. Ohtanxis, OsUnnis, roi de Suède, portent les noms persans d'Otanus, Olslanes et Oatmies. Gibert ', à l'appui de son système ( aujourd'hui étendu et reproduit) , auroit pu remarquer que YEdchi mentionne un peuple conquérant venu de l'Asie dans les régions septentrionales de la Baltique. Le savant Robert Henri, ministre de la communion calviniste à Edimbourg, a enrichi son Histoire d' Angleterre de différents spécimen des dialectes bretons et anglo-saxons à différentes époques : le tableau placé à la fin de ce volume vous donnera une idée des langues que parloient les destructeurs du monde romain.

Passons à la religion des Barbares. Les historiens nous disent que les Huns n'en avoient aucune- ; nous voyons seulement qu'ils croyoient, comme les Turcs, à une certaine fatalité. Les Alains, comme les peuples d'origine celtique, révéroient une épée nue fichée en terre ■'. Les Gaulois avoient leur terrible Dis , père de la Nuit , auquel ils immoloient des vieillards sur le (lolmin, ou la pierre druidique ^; les Germains adoroient la secrète horreur des forêts •". Autant la religion de ceux-ci étoit simple, autant celle des Scandinaves étoit compliquée.

Le géant Ymer fut tué par les trois fils de

* Mcmoires-four servir à l'Histoire des Gonli's .

pas. 241.

- Sine bro. vel Ipge ant ritu stabili. (Amm. Mabc.) ' Gladins haibaiico ritu humi figitur nudus. ( [d. ,

lib. XXXl. cap. IX.)

' TeRTULL. et AtGLST.

" Tacit. de Mor. Germ.

Bore : ddin , Vil et Ve. La chair de Ymer forma la terre, .son sang la mer, son crâne le ciel '. Le soleil ne savoit pas alors où étoit son palais, la lune ignoroit ses forces , et les étoiles ne connoissoient point la place qu'elles dévoient occuper.

Un autre géant appelé INorv fut le père de la Nuit. La Nuit, mariée à un enfant de la famille des dieux, enfanta le Jour. Le Jour et la Nuit furent placés dans le ciel , sur deux chars conduits par deux chevaux ; Hrim-Fax (crinière gelée) conduit la Nuit; les gouttes de ses sueurs font la rosée : Skin-Fax (crinière luuiineuse) mène le Jour ^. Sous cha(|ue cheval se trouve une outre pleine d'air : c'est ce qui produit la fraîcheur du matin.

Un chemin ou un pont conduit de la terre an firmament : il est de trois couleurs et s'appelle l'arc-en-ciel. Il sera rompu quand les mauvais génies , après avoir traversé les (leuves des enfers , passeront à cheval sur ce pont.

La cité des dieux est placée sous le cl^ène Ygg-Drasill^ qui ombrage le monde. Plusieurs villes existent dans le ciel.

Le dieu Thor est fils aîné d'Odin ; Tvr est la

Texte scaiidin n e :

Or vrais lioldl

Var iOrp vm skutpvd.

En orsvclla seer.

Eu or baust himla.

Traduction latine:

Ex Ymeris carne Terra créa la est; Ex sanguine uulcm mare;

Ex cranio autein cœlum.

( Eddasœmundar hiiiHs froda, 58. Ilafiiiœ, (787 I Skn-Faxi I juba splcndcns) voraliir Qui serrnuni trahit Diem super bumanum genus.

llTim-Fuxi IJul)a pruinosus) vocalur

Qui l'ingulas trahit

NiKtos super bincfiranumina.

De lupatisstjliare iaclt guitus

Quo>is mnne.

Inde M'iiii ros In ronvalles.

I Edda , pag. 8 et 0. ) Subtus iib arbore Sg<.-\n»i\\\\.

Qui rurret

Per aciculuni Ypg-Drasilli.

oOS

i-niJDi^s

divinité des victoires. Heindall aux dents d'or a été engendré par neuf vierges. Loke est l'artisan des tromperies. Le loup Fenris est fils de Loke ' ; enchaîné avec difficulté par les dieux , il sort de sa bouche une écume qui devient la source du fleuve Yam( les vices).

Frigga est la principale des déesses guerrières , qui sont au nombre de douze ; elles se nomment Walkyries : Gadur , Rosta et Skulda (l'avenir), la plus jeune des douze fc'es, vont tous les jours à cheval clioisir les morts ^.

Il y a dans le ciel une grande salle, le Valhalla , où les braves sont reçus après leur vie. Cette salle a cinq cent quarante portes; par chacune de ces portes sortent huit cents guerriers morts pour se battre contre le loup •''. Ces vaillants squelettes s'amusent à se briser les os , et viennent ensuite dîner ensemble : ils boivent le lait de la chèvre Heidruna qui broute les feuilles de l'arbre Lœrada ■*. Ce lait est de l'hydromel : on en remplit tous les jours une cruche assez large pour enivrer les héros décédés. Le monde finira par un embrasement.

Des magiciens ou des fées, des prophétesses, des dieux défigurés empruntés de la mythologie grecque , se retrouvoient dans le cidte de certains Barbares. Le surnaturel est le naturel même de l'esprit de l'homme : est-il rien de plus étonnant que de voir des Esquimaux assemblés autour d'un sorcier sur leur mer solide , à l'entrée même de ce passage si longtemps cherché, qu'une éternelle barrière de

* S:vOB. Edda, fab. XXI.X.

' Id., itnti.

3 Quiiigenla oslioruni

Et ultra quadraginta',

lia pulo In Vathalla esse :

Octingeotl Einlieriorum

Exeunt simul per unum oslluni .

Cum contra Inpum ptjgnaiiira iniit

I Eilila sœmundar hiiins fioila, png. 5:!.) ■4 fleidruim vocatur capra

Quœ stal supra auliini OdinI

Et piibulum sibi carpit ei Lœradi r.imis :

Cralcrera illa (quotidle) liuplcblt

Liquidi illius nielonis.

Nou poils est iste pulus deGct-re. |W., ibid.)

Voyez aussi Mallet, Inlrod. à V ffUUiire de. Danemark, et les Monuments de ta mythologie des anciens Srandinaves , pour servir de preuve à cette introduction, par le même auteur, in 4^. Copenhaffue. 1766.

glace ferraoit au vaisseau de l'intrépide capitaine Parry ' ?

De la religion des Barbares descendons à leurs gouvernements.

Ces gouvernements paroissent avoir été en général des espèces de républi(iues militaires dont les chefs étoient électifs , ou passagèrement héréditaires par l'effet de la tendresse , de la gloire , ou de la tyrannie paternelle. Toute l'antiquité européenne du paganisme et de la barbarie n'a connu que la souveraineté élective : la souveraineté héréditaire fut l'ouvrage du christianisme ; souveraineté même qui ne s'établit qu'au moyen d'une sorte de surprise, laissant dormir le droit à côté du fait.

La société naturelle présente les variétés de gouvernement de la société civiUsée : le despotisme, la monarchie absolue, la monarchie tempérée , la république aristocratique ou démocratique -. Souvent même les nations sauvages ont imaginé des formes politiques d'une complication et d'une finesse prodigieuses , comme le prouvoit le gouvernement des Murons. Quelques tribus germaniques , par l'élection du roi et du clief de guerre , créoient deux autorités souveraines indépendantes l'une de l'autre ; combinaison extraordinaire.

Les peuples sortis de l'orient de l'Asie différoient en constitutions des peuples venus du nord de l'Europe : la cour d'Attila offroit le spectacle du sérail de Stamboul ou des palais de Pékin, mais avec une différence notable; les femmes paroissoient pul)liquement chez les Huns; Maximin fut présenté à Cerca, principale reine ou sultane favorite d'Attila ; elle étoit couchée sur un divan ; ses suivantes brodoienl assises en rond sur les tapis qui couvroient le plancher. La veuve de Bléda avoit envoyé en présents aux ambassadeurs de belles esclaves.

Les Barbares, qui en raison de quelques usages particuliers ressembloient aux sauvages que j'ai vus au Nouveau-Monde , différoient d'eux essentiellement sous d'autres rapports. Une centaine de Hurons , dont le chef tout nu portoit un chapeau bordé à trois cornes , ser-

^ Secontl voyage (lu capitaine Parry pour découvrir ic passage au nord-ouest de rAmériiiue.

- Voyez le f'aijagi'. en Amérique.

HISTOIIIQIES.

.'jOD

voient autrefois le gouverneur françois du Canada : les pourroit-on comparer à ces troupes de race slave ou germanique , auxiliaires des troupes romaines? Les Iroquois , au temps de leur plus gi-ande prospérité , n'armoient pas plus de dix mille guerriers : les seuls Gotlis metloient , comme un excédant de leur conscription militaire , un corps de cinquante mille hommes à la solde des empereurs ; dans le (juatrième et le cinquième siècle les légions entières étoient composées de Barbares. Attila réunissoit sous ses drapeaux sept cent mille combattants, ce qu'à peine seroit en étal de fournir aujourd'hui la nation la plus populeuse de l'Europe. On voit aussi dans les charges du palais et de l'Empire , des Franks , des Goths , des Suèves, des Vandales : nourrir, vêtir, équiper tant d'hommes , est le fait d'une société déjà poussée loin dans les arts industriels; prendre part aux affaires de la civilisation grec- (jue et romaine suppose un développement considérable de l'intelligence. La bizarrerie des coutumes et des mœurs n'infirme pas cette assertion : l'état politique peut être très-avancé chez un peuple , et les individus de ce peuple conserver les habitudes de l'état de nature.

L'esclavage étoit connu de toutes ces hordes ameutées contre le Capitole. Cet affreux droit, émané de la conquête , est pourtant le premier pas de la civilisation : l'homme entièrement sauvage tue et mange ses prisonniers ; ce n'est qu'en prenant une idée de l'ordre social , qu'il leur laisse la vie afin de les employer à ses travaux.

La noblesse étoit connue des Barbares comme l'esclavage : c'est pour avoir confondu l'espèce d'égalité militaire, qui naît de la fraternité d'armes , avec l'égalité des rangs , que l'on n'a jamais pu douter d'un fait avéré. L'histoire prouve invinciblement que différentes classes sociales existoient dans les deux grandes divisions du sang Scandinave et caucasien. Les Goths avoient leurs Ases ou demi-dieux : deux familles dominoient toutes les autres, les Araali et les Baltes.

Le droit d'aînesse étoit ignoré de la plupart des Barbares ; ce fut avec beaucoup de peine que la loi canonicpie parvint à le leur faire adopter. Non-seulement le partage égal subsistoit chez eux , mais quelquefois le dernier né

d'entre les enfants , étant réputé le plus foible, obtenoit un avantage dans la succession. « Lors- " que les frères ont partagé le bien de leur (I père , dit la loi gallique , le plus jeune a la (I meilleure maison , les instruments île labou- « rage , la chaudière de son père , son couteau » et sa cognée '. w Loin ((ue l'esprit de ce qu'on appelle la loi salique fût en vigueur dans la véritable loi salique, la ligne maternelle éloit appelée avant la paternelle dans les héritages et les affaires résultant d'iceux. On va bientôt en voir im exemple à propos de la peine d'homicide'-. Le gouvernement suivoit la règle de la famille; un roi, en mourant, partageoit sa succession entre ses enfants , sauf le consentement ou la ratification populaire : la loi politique n'étoit dans sa simplicité que la loi domestique.

Chez plusieurs tribus germaniques la possession étoit annale; propriétaire de ce qu'on avoit cultivé, le fonds , après la moisson, retournoit à la communauté ^. Les Gaulois étendoient le pouvoir paternel jusque sur la vie de l'enfant ; les Germains ne disposoient que de sa liberté-*. Au pays de Galles, le Pencénedlt ou chef du clan gouvernoit toutes les familles ^. Les lois des Barbares , en les séparant de ce que le christianisme et le code romain y ont introduit , se réduisent à des lois pénales pour la défense des personnes et des choses. La loi salique s'occupe du vol des porcs, des bestiaux, des brebis , des chèvres et des chiens , depuis le cochon de lait jusqu'à la truie qui marche à la tête d'un troupeau , depuis le veau de lait jusqu'au taureau , depuis l'agneau de lait jusqu'au mouton, depuis le chevreau jusqu'au bouc , depuis le chien conducteur de meutes

' Leg. TFal., lib. II, cap. xvii.

- On trouve une très-bonne note sur la succession de la Terre xaliqw, art. V du titre Lxii, dans la nouvelle traduction des lois des Franlvs par M. J.F.-A. Peyré. J'aime à rendre d'autant plus de justice à cet estimable auteur, iju'on a peu ou point parlé de son travail, auquel M. Isanibert a jdint une préface. On ne sauroit trop encouragfr ces études sérieuses, qui coûtent tant de peine et rapportent si peu de gloire. I ' Arva per annos mutant, (tact., de nfor. Germ. , cap. XXVI.;

* C,£SAB., de Bell. Ga/Z., lib. VI, cap. iix.

'- Leg. TValL, pag. IG4.

Ki{ [)KS

jusqu'au chien de berger. La loi gallique défend de jeter une pierre au bœuf altaclié à la charrue , et de lui trop serrer le joug ^

Le cheval est particulièrement protégé : celui qui a monté im cheval ou une jument sans la permission du maître est mis à r<.mende de quinze ou de trente sous d'or. Le vol du cheval de guerre d'un Frank, d'un cheval hongre, d'un cheval entier et de ses cavales , entraîne une forte composition-. La chasse et la pèche ont leurs garants : il y a rétribution pour une tourterelle ou un petit oiseau dérobés aux lacs où ils s'étoient pris , pour un faucon happé sur un arbre , pour le meurtre d'un cerf privé qui servoit à embaucher les cerfs sauvages , pour l'enlèvement d'un sanglier forcé par un autre chasseur , pour le déterrement du gibier ou du poisson cachés, pour le larcin d'une barque ou d'un filet à anguilles. Toutes les espèces d'arbres sont mises à l'abri par des dispositions spéciales ; veiller à la vie des forêts ^ , c'étoit faire des lois pour la patrie.

L'association militaire , ou la responsabilité de la tribu et la solidarité de la famille , se retrouvent dans l'institution des co-jurants ou compurgateurs : qu'un homme soit accusé d'un délit ou d'un crime , il peut , selon la loi allemande et plusieurs autres , échapper à la pénalité , s'il trouve un certain nombre de ses pairs pour jurer avec lui qu'il est innocent. Si l'accusé étoit une femme , les compurgateurs dévoient être femmes ^.

Le courage étant la première qualité du Barbare , toute injure qui en suppose le défaut est punie ; ainsi , appeler un homme lepus, lièvre, ou CONCACATLS, embrené, amène une composition de trois ou de six sous d'or ^ ; même tarif pour le reproche fait à un guerrier d'avoir jeté son bouclier en présence de l'ennemi.

La barbarie se montre tout entière dans la

< Leg. JVidl., lib. UI, cap. ix.

- Lex Salie, lit. XXV. — Lex Ptip., lit. XLH. ' Lex Salie, tit. vm. — Lex JR/p , tit. LXVI'I.

< Leg. JFnll.

' Lex Salie, lit. XXXII.

RenarJ se pense qu'il fera, Et comment le chuiichiera.

{Roman du Renarl, apudCang. gloss., vnre Concac]

législation des blessures ; la loi saxonne est la plus détaillée à cet égard : quatre dents cassées au devant de la bouche ne valent que six schillings ; mais une seule dent cassée auprès de ces quatre dents doit être payée quatre schillings ; longle du pouce est estimée trois schillings , et ime des membranes du nez le même prix '.

La loi ripuaire s'exprime plus noblement : elle demande trente-six sous d'or pour la mutilation du doigt qui sert à décocher les flèches - : elle veut qu'un mgénu paie dix-huit sous d'or pour la blessure d'un autre ingénu dont le! sang aura coulé jusqu'à terre ''. Une blessure à la tête, ou ailleurs, sera compensée par trente-six sous d'or s'il est sorti de cette blessure un os d'une grosseur telle , (ju'il rende un son en étant jeté sur un bouclier placé à douze pieds de distance ^. L'animal domestique qui tue un homme est donné aux parents du mort avec une composition ; il en est ainsi de la pièce de bois tombée sur un passant. Les Hébreux avoient des règlements semblables.

Et néanmoins ces lois , si violentes dans les choses qu'elles peignent , sont beaucoup plus douces en réalité que nos lois : la peine de mort n'est prononcée que cinq fois dans la loi salique et six fois dans la loi ripuaire ; et , chose infiniment remarquable! ce n'est jamais, un seul cas excepté, pour châtiment du meurtre : l'homicide n'entraîne point la peine capitale, tandis que le rapt , la prévarication , le renverseuicnt d'une charte, sont punis du dernier supplice ; encore pour tous ces crimes ou délits y a-t-il la ressource des co-jurants.

La procédure relative au seul cas de mort en réparation d'homicide est un tableau de mœurs. Quiconque a tué un homme et n'a pas de quoi payer la composition, doit présenter douze co-jurants , lesquels déclarent que le délinquant n'a rien ni dans la terre , ni hors la

' Lfx nriglo-saxonic, pag. 7.

- Si secunilus digitus. iinde sagittatur. (Lex Ripuar., tit. V, art. XII.)

5 Ut sangiiis excat, terram tangat.(/rf., tit.II, art. xu.)

*0s exinrte exierit, quod . super viam duodecim peilum in scuto jactum,sonaverit.(ipa:iîipMar., tit. LXX art. I.)

IIlSTORIQtKS.

terre , au-delà de ce qu'il offre pour la composition. Ensuite l'accusé entre ciiez lui, et prend de la terre aux cpiatre coins de sa maison ; il revient à la porte, se tient debout sur le seuil, le visage tourné vers l'intérieur du lo^îis ; de la main gauche il jette la terre par-dessus ses épaules sur son plus proche parent. Si son père , sa mère et ses frères ont fait l'abandon de tout ce qu'ils avoient, il lance la terre sur la sœur de sa mère ou sur les fils de cette sœur, ou sur les trois plus proches parents de la ligne maternelle '. Cela fait, déchaussé et en chemise , il saute à l'aide d'une perche par-dessus la haie dont sa maison est entourée ; alors les trois parents de la ligne maternelle se trouvent chargés d'acquitter ce qui manque à la composition. Au défaut de parents maternels, les parents paternels sont appelés. Le parent pauvre qui ne peut payer jette à son tour la terre recueillie aux quatre coins de la maison , sur un parent plus riche. Si ce parent ne peut achever le montant de la composition , le demandeur oblige le défendeur meurtrier à comparoître à quatre audiences successives ; et enfin, si aucun des parents de ce dernier ne le veut rédimer , il est mis à mort : de vita compouat. De ces précautions multipliées pour sauver les jours d'un coupable , il résulte que les Barbares traitoient la loi en tyrans et se prémunissoient contre elle; ne faisant aucun cas de leur vie ni de celle des autres , ils regardoient comme un droit naturel de tuer ou d'être tués. Un roi même, dans la loi des Saxons, pouvoit être occis; on en étoit quitte pour payer sept cent vingt livres pesant d'argent. Le Germain ne concevoitpas qu'un être abstrait, qu'une loi pût verser son sang. Ainsi, dans la société commençante, l'instinct de l'homme repoussoit la peine de mort , comme dans la société achevée la raison de riiomme l'abolira : cette peine n'aura donc été établie qu'entre l'état purement sauvage et l'état complet de civilisation, alors que la société n'avoit plus l'indépendance du premier état , et n'avoit pas encore la perfection du second.

' Voilà l'esemple de la préférence dans la ligne maternelle.

SECONDE PARTIE

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