CHAPITRE XV
Suite.
L même instant mille j:uillotines sanglantes s (.lèvent à la fois dans toutes les cités et dans tous les villages de la Tiance. Au bruit du ( lUioii et des tambours le citoyen est réveillé 1^ en sursaut au milieu de la nuit, et reçoit '^ l'ordre de partir pour l'armée. Frappé comme l,\ de la foudre, il ne sait s'il veille : il hésite , il „. . regarde autour de lui, il aperçoit les têtes ^É: paies et les troncs liideux des malheureux qui *^'^ n'avoient peut-être refusé de marcher à la première sommation que pour dire un dernier ^v 3*^''Gn à leur famille! Que fera-t-il? où sonties s8;'^l chefs auxquels il puisse se réunir pour éviter la l^v ré(iuisition ' ? Chacun pris séparément se voit
' J'ai tli'jà dit (|iie l'iilée des rc(iiii,silions vient de Sparte. Tous les citoyens étoient oliligés de servir depuis r;ig(.' de vingt ans jus(|irà soixinte. Dans le cas d'urgence, les njis et les ('|tliorcs pou voient mettre les clievaux, les esclaves, les chariots, etc., en réipiisition. i. Voyez l'MTAiiQi E et Xékopiio.n.)
privé de toute défense. D'un côté la mort assurée; de Tautre des trou[)es de volontaires qui, fuyant la famine, la persécution [ et l'intolérance de l'intérieur , vont chercher dans les armées, ivres de vin, de chansons ' et de jeunesse, du pain et de la liberté. Ce citoyen, la guillotine sous les yeux , et ne trouvant qu'un seul asile, part le désespoir dans le cœur. Bientôt rendu aux frontières , la nécessité de défendre sa vie, le courage naturel aux François , l'inconstance et l'enthousiasme dont son caractère est susceptible, la paie considérable »j la nourriture abondante, le tumulte, les dangers de la vie militaire, les femmes , le vin , et sa gaieté native , lui font oublier qu'il a été conduit lu malgré lui ; il devient un héros. Ainsi la persécution d'un côté et les récompenses de l'autre créent par enchantement des armées. Car une fois les premiers exem[)les faits et les réquisitions obéies, les hommes , par une pente imitative naturelle à leur cœur, s'empressent, quelles que soient leurs opinions, de marcher sur les traces des autres.
Voilà bien les rudiments d'une force militaire; mais il falloit l'organiser. Un comité, dont on a dit que les talents ne pouvoient être surpassés que par les crimes , s'occupe à lier ces corps déjoints. Et ne croyez pas que les tactiques anciennes des César et des Turenne soient recherchées : non. Tout doit être nouveau dans ce monde d'une ordonnance nouvelle. Il ne s'agit plus de sauver la vie d'un homme et de ne livrer bataille que quand la perte peut être au moins réciproque ; l'art se réduit à un calcid de masse, de vitesse et de temps. Les armées se précipitent en nombre double ou triple pour les masses : les soldats et l'artillerie voyagent en poste de Wice à Lille, quant aux ^ ilesses ; et les temps sont toujours uns et généraux dans les attaques. On perdra dix mille hommes pour prendre ce bourg; on sera obligé de l'attaciuer vingt fois '- et vingt
I Les hymnes de Tyrtée à Sparte ; ceux de Lebrun et de Chénier en France.
" La paie est de tro[i : souvent les soldais rëj)uhiicaiiis étoient sans paie et s ins vêlements. Les fortunes militaires n'ont couimcneé que sous l'empire. (N. Kd.)
- A .Sparte, lorsfpi'un premier combat avoit (St(5 désavantageux, le général étoit obligé d'en livrer un antre. iXÉNOi'iiON, Hi.-,l. de. In Grèce.)
Çr
Al\
jours de suite ; mais ou le prendra. Quand le sang des hommes est compté pour rien , il est aisé de faire des conquèles. Les déserteurs et les espions ne sont pas sûrs ? c'est au milieu des airs que les ingénieurs vont étudier les parties loibles des armées , et assurer la victoire en dépit du secret et du génie. Le télégraphe fait voler les ordres , la terre cède son salpêtre , et la France vomit ses innombrables légions.
ClIAriTllE XVI.
Suite.
IIIÎVOLLTIONS ANClIi.NNIiS.
^Sf\ \\r>is que les armées se "'■imposent, les prisons se remplissent de tous les propriétaires de la lance. Ici , on les noie par milliers ' ; là , on ouvre les portes des cacliols pleins de victimes, çS^^^et l'on j decharire du canon à mitraille'-. Le ' ^ ' coutelas des guillotines tombe jour et nuit. Ces f) machines de destruction sont trop lentes au 'j^^^^'l gré des bourreaux ; des artistes de mort en W^ ^"È inventent qui peuvent trancher plusieurs têtes d'un seul coup ^. Les places publiques inondées de sang deviennent impraticables ; il faut changer le lieu des exécutions : en vain d'immenses carrières ont été ouvertes pour recevoir les cadavres , elles sont comblées ; on demande à en creuser de nouvelles''. Vieillards de quatrevingts ans, jeunes filles de seize, pères et mères, sœurs et frères, enfants, maris, épouses, o meurent couverts du sang les uns des autres. Ainsi les Jacobins atteignent à la fois quatre fins principales vers l'établissement de leur république : ils détruisent l'inégalité des rangs, nivellent les fortunes, relèvent les finances par la confiscation des biens des condanmés , et s'attachent l'armée en la berçant de l'espoir de posséder un jour ces propriétés.
' V Nantes. (Voy. lejvoccx de Carner.)
\ Lyon.
' A Arras.
■* V.jyoi l05 Message..'; à In Con-ciiti <i?.
Cependant le peuple , qui n'est plus entretenu que de conspirations, d'invasion , de trahisons , effrayé de ses amis même et se croyant sur une mine toujours prête à sauter, tombe dans une terreurstupide. Les Jacobins l'avoient prévu ". Alors on lui demande son pain et il le donne , .son vêtement et il s'en dépouille , sa vie et il la livre sans regret '. Il voit au même moment se fermer tous ses temples, ses ministres sacrifiés et son ancien culte banni sous peine de mort -. On lui apprend qu'il n'y a point de vengeance céleste ' , mais une guillotine ; tandis que par un jargon contradictoire et inexplicable , on lui dit d'adorer les vertus , pour lesquelles on institue des fêtes où de jeunes filles vêtues de blanc et couronnées de roses entretiennent sa curiosité imbécile , en c'nantant des hymnes en l'honneur des dieux •*. Ce maliieureux peuple , confondu , ne sait plus où il est , ni s'il existe. En vain il se cherche dans ses antiques usages, et il ne se retrouve plus. 11 voit , dans un costume bizarre^, une nation étrangère errer sur les places publiques. S'il demande ses jours de fêtes ou de devoirs accoutumés , d'autres appellations frappent son oreille. Le jour de reposa disparu. Ilcompteau moins que le retour fixe de l'année ramènera l'état naturel des choses , et apportera quelque soulagement à ses maux : espérances déçues ! Comme s'il éloit condamné pour jamais à ce nouvel ordre de misère , des mois ignorés semblent lui dire que la révolution s'étend jusqu'au cours des astres ; et dans cette terre de prodiges , il craint de s'égarer au milieu des
•■" Les Jacobins n'avoient ri:'n prdvu; ils tuoiciit pour tupr. La révolution étoit un combat entre le ])as>é et l'avenir : le champ de carnaf^c étoit partout ; on ne .songeoitim'à triomplier sans s'inquiéter de ce que l'on feroit après la victoire. (N. Éd.)
' Réquisitions de Sparte.
-' Pour y substituer le culte de la Grèce.
^ L'atliéismc de la Convention est bien connu.
* linilés de Lacédémone et de toute la Grèce. A Sparte, on plaroit h statue de la Mort à c.Mé de cclli,' du Sommeil ; ce cpii a \)u inspirer aux .lacobns l'idée de l'inscription qu'ils vouloient graver sur les tombeaux : La mori est l'éternel sommeil. (PAtSi^., lib. IH, cap. xviii.)
" Le bonnet des hommes et la presque nudité des femmes sont encore originairement de Sparte, quoique j'en donnerai d'autres exemples. ( Mel'iis., niisicll. I.acon.. lib. I. cap. xvi:.)
rues de la capitale , dont il ne reconnolt plus les noms *.
En même temps (lue tous ces changements déransent la tête du peuple , les notions les plus étranges viennent bouIe\ erseï" son cœur. La fidélité dans le secret , la constance dans i'aniitié, l'amour de ses enfants, le respect pour la religion, toutes les choses que depuis son enfance il souloit tenir bonnes et vertueuses, ne sont, lui dit-on, cpie de vains noms dont les tyrans se servent [tour cnciiaîner leurs esclaves. Un républicain ne doit avoir ni amour, ni fidélité, ni respect que pour la patrie -. Résolus d'alt rer la nation jusipie dans sa source, les Jacobins , sachant que l'éducation fait les hommes , obligent les citoyens à envoyer leurs enfants à des écoles militaires , où on va les abreuver de fiel et de haine contre tous les autres gouvernements. Là , préparés par les jeux de Lacédémone à la conquête du monde ^, on leur apprend à se dépouiller des plus doux sentiments de la nature pour des vertus de tigres, qui ne leur nourrissent que des cœurs d'airain.
Tel étoit , ballotté entre les mains puissantes de cette faction , ce peuple infortuné , transporté tout à coup dans un autre univers , étonné des cris des victimes et des acclamations de la victoire retentissant de toutes les frontières , lorsque Dieu , laissant tomber un regard sur la France, fit rentrer ces monstres dans le néant''.
* Les changements des noms des rues, des mois , etc., sont trop coimus pour avoir licsoin de noies.
2 Ici cxidemment toute la morale de F. ycnrgue pervertie et pliéeà leur vue. ( Pi.lt., in Lycorrj.)
5 Les gymnases. On sait (|ui; le caractère dominant de Sparte étoit la haine des autres peuples et l'e.'iprit d'ambilion. « Où fixerez-vous vos frontières? » disoit-on à Agésilas. « Au bout de nos piques , » répoiidoit-il. Les François diront : a A la pointe de nos baïuiineUes. »
' J'ai vu rire de la minutie avec laqnell;- les François ont essayé de changer leur costume, leurs nianiirc.'i, leur langage ; m.iis le dessein est vaste et médité. Ceux ipii .savent l'influence (pi'ont sur les hommes des mots en apparence frivoles , lorsqu'i s nous rappellent d'anciennes mœurs, des plaisirs ou des peines, sentiront la profondeur du projet.
Que si d'ailleurs on considère que ce sont les Jacobins qui ont donné à la France d( s armées nombreuses, braves et disciplinées; que ce sont eux (jui ont trouvé moyen de les payer, d'approvi>ionner un grand pays sans ressources et entouré d'ennemis; que ce furent
CIIAFITRE XVII.
Fin dîisiiiet.
ELs furent les Jacobins.
On a beaucoup parlé deux et peu de gens les ont connus. La plupart se jettent dans les déclamations , publient les crimes de celte société ,
sans vous apprendre le
principe général qui en dirigeoit les vues. 11 consistoit ce principe dans le système de perfection vers lequel le premier pas à faire étoit la restauration des lois de Lycurgue. ÎVoiis
eux qui créèrent une marine comme par miracle , et conservèrent i)ar intrigue et argent la neutralité de quelques puissances; que c'est s .us leur règne que lis grandes découvertes en histoire n.ilurellesesont faites, et les grantls généraux se sont formés; (pi'entin ils avoient donné la vigueur à un corps épuisé, et organisé, pour ainsi dire, l'anaicliie : il faut nécessain ment convenir (|Tie ces monstres éciiappts de l'enfer en avoient apporté tous les talents.
Je n'ignore pas que , depuis leur chute , le parti ré^ gnant s'fst efforcé de les repré.'senter comme ineptes et ignorants; l'S Cani-pcignes du Pichegni , dernièrement publiées à Paris , tendent à prouver qu'ds ne fjisoient que détruire sans organiser. Ce livre, par sa modération , fait honneur à son auteiu'; mais je n'ai pas présenté des conjectures, j'ai ras.sendjlc d( s faits. Au reste, on peut juger de la vigueur de ce parli par les secou.»-ses ((u'il donne encore au gouvernement. Les Jacobins sont évidemment la seuli- faction républicaine qui ait existé en France : toutes celles qui l'ont précédée ou suivie exceplé les Brissotins ne l'ont point été.
Après tout je n'ai pas la folie d'avancer ipieles Jacobins prétendissent ramener expressément le siècle de Lycurgue en France. La plupart ne surent même jamais qu'il eut existé unhonuncde ce nom. J'ai seulement voulu dire ipie les chefs de ce i)arti \isoient à une réforme sévère, dont ils aui oient sans doute après fait leur profit, et ((ue Sparte leur en fouruissoit un plan tout tracé. J'écris sans esprit de système '. Je ne cherche point de ressemblance où il n'y en a point , ni ne donne à de ccrt.iins rapports des événements plus d'importance qu'ils n'eu méritent. La foule des leçons devant moi est trop grande poiu- avoir besoin de recourir à des remarques frivob's. J'ai souvent r gretti'; qu'un sujet si maé;niru|uene soit pas tombé en des mains plus habiles (pie les miennes.
• Tous les tiommcs qui ont embrassé un s-, siomc ont la pré- Icntlon de n'en pas avoir; je senlols si bien la lolblcsse du niiv-ii que je le d(-sa\oue ici formellement. ( \. Lu.}
REVOLUTIONS ANCIENNES
avons trop donné aux passions et aux circonstances. Un trait distinclif de notre révolution, c'est qu'il faut admettre la voie spéculative et les doctrines abstraites pour infiniment dans ses causes. Elle a été produite en partie par des gens de lettres qui , plus iiabitants de l\ome et d Athènes que de leur pays, ont clierclié à ramener dans l'Europe les mœurs antiques', l'ar cette légère esquisse , j ai essayé de donner un lil aux écrivains qui viendront après moi. Que de choses me resleroient encore àdire! mais le temps , ma santé , ma manière , tout me précipite vers la fin de cet ouvrage.
< Que ceci soit dit sans prétondre insulter aux gens fie lettres de France. La difiérence d'opinion ne nVenipèchera jamais de respecter les talents. Quand i! n'y aui-oit ipie les rapports ((ue j'ai entretenus autrefois avec plusieurs de ces houiincs célèbres , c'en s-roit assez pour nie commander h décence. Je me souviendrai toujours avec reconnoissance cpie quelques-uns d'entre eux, qui jouissent ajuste titre d'une grande réputation , tels que M. de La Harpe , ont bien voulu , en des jours plus heureux, encourager les faillies essais d'un jeune liomnie cpii n'avoit d'antre mérite qu'un peu de 6easit)ilité. Le malheur rend injuste. Nous antres émigrés avons tort de déprécier la littérature de France. Outre l'auteur que je \iens de nommer, on y compte encore Bernardin de Saint-Pierre , Marmontel , Fontanes. Parny, Lebrun, Ginguené, Flins, Lcmierre, CoUin d'Harleville, etc., etc. J'avoue que ce n'est pas sms émotion ((ue je rappelle ici ces noms, dont la plupart reportent à ma mémoire d'anciennes liaisons et des temps de bonheur qui ne reviendront plus. Je remanpie avec jilaisir (jue UH. Fontanes, Lebrun et plusieurs autres, semblent avoir redoublé de talents en proportion des maux qui afiligent leurs compatriotes. Ou diroit ipie ce seroit le sort de la poésie (pie de briller avec un nouvel éclat parmi les débris des empires , t;omme ces espèces de Heurs qui se plaisent à couvrir les ruines.
D'un autre côté, les gens de lettres restés en France ontmistro|) d'aigreur dans leurs jugements des gens de lettres éudgrés. Je n'ai pas le bonheur de connoitre ceux-ci autant que Irs premiers; mais IMM. Peltier, Uivaroi , etc. , occupent une place distinguée dans notre littérature. MM d'Ivernuis et Mallet-du-Pau ne sont pas à la vérité François; cependant couune ils écrivent dans cette langue, ain<i cpie le fit leur illustre eompatriotc Jean-Jacipies. les émigrés peuvent s honorer de leurs grands talents. La plupart des membres (le l'Asseudilée constituante , les Lally, les Mounicr, les Monll'isicr. oui écrit d'une manière qui fait autant d honneiu- à leur esprit <iu'à leur C(rur. Je voudrois qu'on fût juste; comment l'être avec dis passions*?
• Je ne renie point les sentiments de bienveilliinrc cl de modi'ralion c»piiinés dans cette note : je réformcrois teiilcmenl (lueîq'ies .jngcmeiUs. N lin.l
Ainsi , dès notre premier début dans la carrière, tout fourmille autour de nous de leçons et d'exemples. Déjà Athènes nous a montré nos factions dans le règne de Pisistrate et la catastrophe de ses fils; Sparte vient de nous offrir dans ses lois des origines étonnantes. Plus nous avancerons dans ce vaste sujet , plus il deviendra intéressant. Nous avons vu l'établissement des gouvernements populaires chez les Grecs; nous allons parler maintenant du génie comparé de ces peuples et des François, de létat des lumières , de 1 influence de la révolution républicaine sur la Grèce , sur les nations étrangères , enfin de la position politique et morale des mêmes nations à cette époque.