‹ Œuvres de M. Le vicomte de Chateaubriand (volume 4)Chapitre 84 sur 201 · ANNE L · texte numérisé non relu

ANNE L

L'énorinité de cette conduite ouvrit eiiiiu les yeux à queliiues-uns des tyrans. 'J'iiéraniènes , quoique facile , avoit au fond du couraire et du penchant à bien faire : ces atrocités le lirent frémir. Il s'y <);)[)Osa avec magnanimité, et sa perte fut résolue '. Talliende même, détesté de Robespierre , se vit sur le i)oint de succomber sous une dénonciation ; mais , plus beureux ou plus adroit que l'Atliénien , il détourna le poijiuard contre l'accusateur même. C'est ainsi que les cliances disposent de la vie desliomnies. Je vais rapporter l'une auprès de l'autre ces deux accusations célèbres; nous y verrons (pie les factions ont toujours parlé le même langage , cherclié à s'accuser par les mêmes raisons , et à s'excuser sur les mêmes principes. Je ne puis donner une meilleure leron aux ambitieux , aux partisans des révolutions , que de leur montrer que dans tous les # siècles elles n'ont eu qu'une issue pour ceux qui s'y sont engagés, la tombe '.

CMAPITUE V

Accusation de Thoramènes ; son di.scours et a;lui de Crilias. Accusation i'e Robcsi.icrre.

.\ abolissant les autorités constituées à Athènes, les Trente avoient laissé subsister le sénat, qui, subjugué par la terreur, ne pouvoit leur faire d'ombrage. Ce fut devant ce tribunal que Critias dénonra Tliéramènes. Le peu})le , dans un morne silence, assistoit en tremblant aii jugement de son dernier défenseur , tandis que les émissaires des "J'yrans, cacliant des poi-

' XE^0PII. . f/ixl. Gifr:, lil». II.

" Ami lies libertés i»ubli,iucs, ennemi des révointions, voila cijinnie ji! inc montre partout et à toutes les époques «le nia vie. Je suis convaineu (|u'avec de la cunstancc et de la raison on peut produire . dans l'ordre p()litii|ue , les réformes néces.s;tires , sans Ixjulevcrser la société , sans aclicter la liberté par des injustices ou des crimes. fN.Éw.j

gnards sous leurs robes , occupoient les avenues et entouroient les juges '.

Les parties étant arrivées, Crilias prit ainsi la parole :

« Séuatpiirs, on accuse notre gouvernement de sévérité , et on ne considère pas que c'est une malheureuse nécessité qui suit la réforme de tout état. Mais Théramcnes , lui , mcmlirc de ce gouvernement, n'est-il pas, en nous faisant ce reproche, plus coupable qu'un autre? Ah! il n'a pas appris d'.iujourd'hui à conspirer! Se disant l'ami du peuple , il étalditlc pouvoir des Quatre-Cents. Jugeant que ceux-ci finiroient par succomber , il les abandonna bientôt et se rangea du parti contraire , d'où il en acquit le surnom de Coihurne. Sénateurs , celui qui trahit sa foi par intérêt seroit-il digne de vivre Oîez par sa mort un chef aux factieux, dont il , entretient les espérances par son audace '. »

Alors Tliéramènes :

" Qui de Critias ou de n:oi , sénateurs , est réellement votre ennemi? Je vous en fais juges. J'ai été de son avis lorsqu'il fit punir les délateurs ; mais je nie suis opposé à ce qu'on proscrivit les honnêtes gens : un Léon de SaLiiiinc, un ?yicias, dont la mort épouvante les propriétaires , un Antqihon ' , dont la condamnation fait encore frémir tous ccuv qui ont bien mérité de la patrie. J'ai réprouvé la confiscation des biens comme injuste, le désarmement des citoyens comme tendant à affoiblir l'état; j'ai opiné contre les gardes étrangères comme tyrauniques , contre le bannissement des Athéniens comme dangereux à la sûreté de l'état. Ceux qui s'emparent de la fortune ces autres , condamnent les innocents au supplice , ne ruinent-ils pas en effet votre autorité , sénateurs? On m'accuse de versatilité : est-ce à Critias à me faire ce reproche ? Ennemi du peuple dans la démocratie, ennemi des hommes vertueux dans le gouvernement du petit nombre, il ne veut de la constitution populaire qu'avec la canaille , de la constitution aristocratique quavec la tyrannie \ «

Critias , s'apercevant que ce discours faisoit

' Xenoph. , lib. II.

fd. , ibid.

' Antiphon, proscrit par les Trente , avoit entretenu à ses frais deux galùres au service de la jiatrie durant la guerre du Péloponése. (,Vid. Xenopu. , lue. cil.)

* Xekoph. , Hist. Grœc. ;lib. II.

15 1-: V 0 1, l T 1 i ) N s K'SCA F. N N K S .

impression siu* le sOnat , appela ses satellites : « Voilà, dit-il, des patriotes ([ui ne sont pas disposés à laisser échapper le coupable. En vertu de ina souveraineté , j'efface Théramènes du rôle des citoyens, et le condamne à mort. — Et moi , s'écrie celui-ci , s'élançant sur Tautel, je demande que mon procès me soit fait selon la loi. ISe voyez- vous pas. Athéniens. (;u'il est aussi aisé d'efl'acer votre nom du rôle (les citoyens, que celui de ïhéramènes'? » Oitias ordonne aux assassins de s'avancer ; on arrache Tl cramènes de l'autel - ; le sénat , sous !e coup de poii^nard , est obliiié de garder le silence " ; Socrate seul s'oppose courageusement , mais en vain , à l'infâme décret *. Le malheureux collè:j:ue de Critias , entraîné par les gardes , clierchoit, en passant à travers la foule , à attendrir le peuple ^ ; mais le peuple se souvienl-il des bienfaits ^ ? Arrivé aux cachots

* Xenoph. , IJist. Grœc. , lit». II.

' [d., ibid.

-' Id., ibid.

' Dioi). Sic. , lib. XI. ; Xenopd. , Memor. » Xenoph. , Ifist. Grœc. , lib. H.

"Cela me rappelle b réflcxiMn touchante de Velleiiis l'atcrculus sur Pompée , ([ui . croyant trouver un asili riiez uu roi comblé de ses bienfaits , n'y trouva que la mort. — S,d i/«(.v . dit l'historien , beni'/iciorum serval memoriam? /lut (juis ullamcalamitosis deberipulal (jiuli'Uii? Jut i,uar.d) fortuna non mutai fidem ? Les fastueuses pyramides d'Egypte , bâties parles efforts réunis de tout un peuple; l'humble tombeau desabl; <iu grand Pompée, élevé furtivement surili' même rivage par la piété d'un vieux soldat , durent offrir à César deux monuments bien extraordinaires de la vanité des choses humaines. Les peintres devroient cherclier dans 1 histoire des sujets de tableaux (jui réuniroieut à la fois Li majesté de la morale et la grandeur delà nature. L:.' tombeau du rival de César pourroit offrir cette double pompe. Une mer agitée, les ruines de Carihage à moitié ensevelies dans le sable et sous le jniic mirin, Marius contem|ilant l'orage, appuyé dans une attitude pensive sur le tronçon d'une colonne où 1 on dislingue peulctre, en caractères puni{|ues , les premières lettres brisées du nom d'Annilial : voilà le sujet d'un second tableau non moins sublime que le premier. L histoire des Suisses eu fournit un troisième. Le peintre représenteroit les trois grands libérateurs de IHelvétie, vêtus de leurs simpb's habits de pay>ans, assemblés secrètement dans un lieu désert au bord d'un lac solitaire , et délibérant de la liberté de leur patrie au milieu des montagnes, des torrents, des forets; le silenee de la nature les environne, et ils n'ont pour téuiuiii de leur sainte union (jue le l>ieu qui entassa ces Alpes glacées, et déroula ce luTOainent sur leurs tctes.

des Trente, Théramènes but avec intrépidité la ciguë, et en jetant en l'air les dernières gouttes coinriie à un festin: « Voilà, dit-il, pour le beau Critias '. »

N'est-ce pas là la Convention? N'est-ce pa.s ainsi que ses membres se sont tant de fois traînés dans la boue , qu'ils se sont couverts d'accusalions infâmes, tandis que l'opinion étoit enchaînée par des tribunes pleines d'assassins? Le philosophe y voit plus : il remanpie que partout où les révolutions ont été durables , jamais de pareilles scènes ne les déshonorèrent. Que conclut-il de cette observation?

Une des époques les plus mémorables de notre révolution est sans doute celle de la cUute de Robespierre. Ce tyran , auquel U ne restoit plus qu'un degréà franchir pour s'asseoir sur le trône , résolut d'abattre la tète du modéré 'J'allien , de même que Critias s'étoit défait tle Tiiéramènes. Il reparut à la Convention après une longue absence. On auroit dit que le froid de la tombe coUoit déjà la langue du^misérable à son palais ; obscur , embarrassé , confus , il sembla parler du fond d'un sépulcre. Une autre circonstance non moins remarquable , c'est que son tliscours , dont on avoit ordonné l'impression par la plus indigne des Hatteries , n'étoit pas encore sorti de la presse, que déjà ^l'homme tout-puissant qui l'avoit prononcé avoit péri du dernier sui>plice. 0 aHitudo!

Enfin le jour des vengeances arriva. On conçoit à peine conunent Robespierre , qui devoit connoilre le genre humain , fil dénoncer aux Jacobins les députés qu'il vouloit perdre : c'étoit les réduire au désespoir , et les rendre yiar cela même formidables. Ils allèrent donc à la Convention , résolus de périr , ou de renverser le despote. Celui-ci exercoit un tel empire sur ses lâches collègues , qu'ils n'osèrent d'abord l'attaquer en face, mais, s'encourageant peu à peu les uns les autres , l'accusation prit enfin un caractère menaçant Robes[)ierre veut parler, les cris de à bas Je tijran ! retentissent de toutes parts, l'allien, sautant à la tribune : « Voici, dit-il , un poignard poiu' enfoncer dans le sein du tyran , si le décret d'accusation est rejeté. >> Il ne le fut pas. Barrère , abandonnant son ami

* XESOPn. , Hist. Grœc . lib. II.

iSi

et se portant lui-inènie pour délateur , fit penclier la balance contre le malheureux Robespierre. On l'arrête. Délivré parles Jacobins, il se réfugie à l'Hôtekle-Mlle, où il essaie vainement d'assemliler un parti. Mis hors de la loi par un décret de la Convention , déserté de toute la terre , il ne put même échapper à ses ennemis par ce moyen qui nous soustrait à la persécution des honmies , et la fortune le trahit jus(iu"à lui refuser un suicide. Arraché par les gardes de derrière une table où il avoit voulu attenter à ses jours , il fut porté, baigné dans son sang , à la guillotine. Robespierre sans doute n'offroit par sa mort qu'une foible expiation de ses forfaits ; mais quand un scélérat marche à Téchafaud , la pitié alors compte les souffrances et non les crimes du coupable ■'•

CllAlMTUl' M.

Guerre des émigrés. Exécution à Eieusiuc. ?»îas acres du 2s?ptem: re.

Pi\Ès l'exécution deTliéramènes , aucun citoyen , hors le seul Socrate , n'osa s'opposer auxmesuresdesTrente.

Cependant les émigrés , chassés au dehors de la tyrannie, n'avoient pu trouver un lieu ou reposer leur têle. Lacédémone menaçoil de sa puissance (juiconque re-

*Il faut encore que je fasse remarquer pour l a ccnlièrae fois cnie l'/;w«» est Touvnige d'un émigré. On voit que cet ('-misré ne savoit rien ou presque rion des hommes auxquol-; la France alors éloit assujettie; il prend pour des personnages di- vulgaires factieux déjà rentrés dans leur obscurité naturelle. Mais les comparai- S'ins sont ici moins clioijuantes, parce que Crilias et Théramènes sont eux-mêmes des acteurs communs et sans nom. Ce n'étoienl pas pourtant des esprits bien vio- ')^ lents (juc ces exilés qui éprouvoicut de la pitié même [ our Robespierre. (N. f.n.'»

cevroit ces infortunés < ; c'est ainsi que la Convention a poursuivi les François expatriés , et que plusieurs états ont eu la lâcheté d'obéir. Thèbes - et Mégare seules donnèrent le courageux exemple que l'Angleterre a renouvelé de nos jours , et se firent un devoir d'accueillir l'humanité souffrante.

Bientôt les fugitifs se réunirent sous Thrasybiile, citoyen distingué par ses verlus. Leur petite troupe , grosse seulement de soixantedix héros , s'empara du fort Phylé. Les Trente y accoururent a^ ec leur cavalerie , furent repoussés avec perte , et, craignant un soulèvement dans Athènes . se retirèrent à Éleusine '.

La manière dont ils en usèrent avec les habitants de cette ville (apparemment soupçonnés d'attachement au parti contraire) rappelle une des scènes les plus tragiques de la Révolution françoise. Ayant fait ériger leur tribunal sur la place publique, on publia que chacpie citoyen eût à venir inscrire son nom, sous prétexte d'un enrôlement. Lorsque la victime s'étoit présentée , on la faisoit passer par une petite porte qui donnoit sur la mer, derrière laquelle la cavalerie se trouvoit rangée sur deux haies. Le malheureux étoit à l'instant saisi, et livré au juge criminel pour être exécuté^: à quelques différences près, on croit voir les massacres du 2 septembre.

'Elle ordonna même qu'on les li\Tât aux Trente, et condamna à cinq talents d'amende quiconque leur donneroit un asile.

' Tlièbes poussa la générosité jusqu'à faire'un édit contre ceux qui refuscroient de prêter main-facte à un émigré athénien.

» Xenoph. , Hist. Grœn. , lib. II.

* Ceci demande une explication. Xénophon , qui rapporte ce fait dans le second livre de son Histoire, ne dit pas expressément jioJtr élre exécuté ; il dit que le général de la cavalerie livra les citoyens au juge r riminel ; que le lendemain les Trente assemblèrent les troupes, et leur déclarèrent qu'elles dévoient prendre part .1 ïàconctnmnation des liabitantsd'Éleusine, puisiju'elles partageoient avec eux (les Trente) la même fortune. N'est-ce pas là un langage assez clair ? Quel jucs auteurs que j'ai déjà cités ont porté le nombre des suppliciés à Athènes à environ quinze cents; mais Xénophon f.iit dire à Cléocrite , dans un discours , (jue les Ti-ente ont fait périr plus de citoyens en quelques mois de paix (pie la guerre du Péloponèse en vingt-sept années de combats. S'il y a ici de l'exagération , il faut aussi qu'il y

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R liVOLUTlONS A N Cl f-.N .N !• S.

Thrasybule , ayant augmenté son parti, savança jusqu'au Pirée , dont il se saisit * . L'opinion commençoit à se tourner vers lui , et l'on se sentoit attendrir en voyant cette poignée «.riionnètes citoyens lutter contre une tyrannie puissante. Il n'y eut pas jusqu'à l'orateur Lysias qui n'envoyât cinq cents hommes^ aux émigrés d'Athènes . Les Trente avec leur armée se hâtèrent de venir déloger Thrasybule. Celui-ci rangea aussitôt en bataille ses soldats , infiniment inférieurs en nomln'e à ceux de Critias ; et posant à terre son bouclier : « Allons, mes amis , s'écria-t-il en se montrant à ses compagnons d'infortune, allons, combattons, pour arracher par la victoire nos biens , notre famille , notre pays , des mains des tyrans. Heureux qui jouira de sa gloire , ou recouvrera la liberté par la mort ! l\ien de si doux que de mourir pour la patrie^! »

Les fugitifs , à ces mots, se précipitèrent sur les troupes ennemies. Le combat étoit trop inégal pour que le succès fût longtemps douteux. D'un côté la vengeance et la vertu ; de l'autre le crime et sa conscience. Les tyrans furent renversés : Critias y perdit la vie , et le reste des Trente , épouvanté , se renferma dans Athènes''.

Après l'action , les soldats des deux partis se parlèrent ; ceux qui combattirent sous Critias éloient du nombre des cinq mille habitants qui , comme je l'ai dit , avoient seuls conservé le droit de citoyens. Cléocrite , attaché au parti de Thrasybule , leur fit sentir la folie de se déchirer pour des maîtres. Les Trois-Mille % mécontents de leurs anciens tyrans , en élurent dix autres , qui ne se conduisirent pas moins criminellement que les premiers. Les Trente et leur faction s'enfuirent à Éleusine ''.

ait quelque chose de vrai. D'ailleurs il seroit peut-être possible de montrer que l'expression grecque renferme le sens que je lui donne . si je voulois ennuyer le lecteur par une dfssertation grammaticale. Il est donc , après tout , tiès-raisonnablfi de conclure qu'il y eut un massacre à Mpusine.

' Xe>oph. , flisl. GroT. , lib. tl.

' Ju.sT. , lib. V, cip. IX.

' \E\OPH. , Hist. Grœc. ,lib. H.

' Id., ibkl.

" Lisez les Cinq-Mille. 'N.Éi».^

• Xe^oiii... Him. Crirc lili. U.

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