‹ Œuvres de M. le vicomte de ChateaubriandChapitre 149 sur 149 · DEUXIEME EXTRAIT DE CHARLEVOIX · texte numérisé non relu

DEUXIEME EXTRAIT DE CHARLEVOIX

Il y avoit déjà plusieurs années que les Chichacas, à l'instigation de quelques Anglois , avoient formé le dessein de détruire de telle sorte toute la colonie de la Louisiane , qu'il n'y restât pas un seul François. Ils avoient conduit leur intrigue avec un si grand secret , que les Illinois , les Acansas et les Tonicas, à qui ils n'avoient pas osé le communiquer, parcequ'ils savoient que leur attachement pour nous étoit à toute épreuve , n'en avoient pas eu le moindre vent. Toutes les autres nations y étoient entrées ; chacune devoit faire main basse sur tous les habitants qu'on lui avoit marqués, et toutes dévoient frapper le même jour, à la même heure. Les Tchactas mêmes , la plus nombreuse nation de ce continent, et de tout temps nos alliés, avoient été gagnés, du moins ceux de l'Est, qu'on appelle la grande nation; ceux de TOuest, ou la petite nation, n'y avoient point pris de part, mais ils gardèrent longtemps le secret, et ce ne fut que par hasard qu'ils le découvrirent, et lorsqu'il étoit déjà trop tard pour donner avis à tout le monde de se tenir sur ses gardes.

M. Perrier, ayant appris que les premiers avoient quelque démêlé avec M. Diron d'Artaguette , lieutenant du roi et commandant au fort de la Maubile, fit inviter les chefs de toute la nation à le venir trouvera la ?(ouvelle-Orléaus , leur faisant espérer une entière satisfaction sur tous leurs griefs. Ils y vinrent , et après qu'ils se furent expliqués sur le sujet qui les avoit fait appeler, ils dirent au commandant-général que la nation étoit charmée qu*il lui eût envoyé un officier pour résider dans leur pays , et qu'il les eût invités à le venir voir. Us n'en dirent pas davantage , mais ils s'en retournèrent fort disposés : lo à manquer de parole aux Chichacas à qui ils avoient promis de détruire toutes les habitations qui dé* pendoient du fort de la Maubile; en second lieu, à faire en sorte que les Natchez exécutassent leur projet. C'est ce que les Natchez leur ont

depuis reproché en face et en présence des François , sans qnMls aient osé le nier. On n*a jamais douté que leur dessein n'ait été de nous obliger d'avoir recours à eux , et par ce moyen de profiter et de ce que nous leur donnerions pour les engager à nous secourir, et du butin qu'ils feroicnt sur les Natchez.

Ainsi le commandant-général étoit, sans le savoir, à h veille de voir une partie de la colonie détruite par des ennemis dont il ne se déficit point, et trahi par les alliés sur lesquels il croyoit pouvoir compter, et qui étoient en effet une de ses grandes ressources , mais qui vonloient profiter de nos malheurs. Au reste, il étoit d'autant plus aisé à ceux que les Chichacas avoient mis dans leurs intérêts de réussir dans leurs projets , qu'aucune habitation françoise n'étoit à l'épreuve d'une surprise et d'un coup de main. Il y a voit bien en quelques endroits des forts ; mais , à l'exception de celui delà Maubile, ils n'étoient que de pieux , dont les deux tiers étoient pourris ; et, eussent-ils été en état de défense, ils ne pouvoient garantir de la fureur des Sauvages qu'un petit nombre d'habitations voisines. On étoit d'ailleurs partout dans une sécurité qui auroit mis ces Barbares en état de massacrer tous les François jusque dans les places les mieux gardées , comme il arriva le 28 de novembre aux Natchez , de la manière que je vais dire.

M. de Chépar, qui commandoit dans ce poste, s'étoit un peu brouillé avec ces Sauvages ; mais il parott que ceux-ci avoient porté la dissimulation jusqu'à lui persuader que les François n'avoient point d'alliés plus fidèles qu'eux.

Le jour destiné pour l'exécution du complot général n'étoit point encore venu; mais deux choses déterminèrent les Natchez à l'anticiper : la première est qu'il venoit d'arriver au débarquement quelques bateaux assez bien pourvus de marchandises pour la garnison de ce poste, pour celle des Yazous , et pour plusieurs habitants , et qu'ils vouloient s'en emparer avant que la distribution s'en fit ; la seconde , que le commandant avoit reçu la visite de MM. Kolly père et fils, dont la concession n'étoit pas éloignée de là , et de plusieurs autres personnes considérables : car ils comprirent d'abord qu'en prétextant d'aller à la chasse pour donner à M. de Chépar de quoi régaler ses hôtes, ils pourroient s'armer tous, sans qu'on se défiât de rien. Ils en £rent la proposition au commandant; elle fut agréée avec joie, et sur-le-champ ils allèrent traiter avec les habitants pour avoir des fusils, des balles et de la poudre, qu'ils payèrent comptant.

Cela fait, ils se répandirent, le lundi 28, de grand matin , dans toutes les habitations, publiant qu'ils alloient partir pour la chasse, observant d'être partout en plus grand nombre que les François, ils chantèrent ensuite le calumet en l'honneur du commandant et de sa compagnie; après quoi ils retournèrent chacun à leur poste. Un moment après, au signal de trois coups de fusil tirés consécutivement à la porte du logis de M. de Chépar, ils firent main basse en même temps partout. Le commandant et

M. Kolly furent tués des premiers. Il n'y eut de résistance que dans la maison de M. de La Loire des Ursins , commis principal de la compagnie des Indes, où il y avoit huit hommes : on s'y battit bien. Huit Natcfaez y furent tués , six François le furent aussi ; les deux autres se sauvèrent. M. de La Loire venoit de monter achevai : au premier bruit qu'il entendit , il voulut retourner chez lui ; mais il fut arrêté par une troupe de Sauvages , contre lesquels il se défendit assez longtemps, jusqu'à ce que, percé de plusieurs coups, il tomba mort, après avoir tué quatre Natchez. Ainsi ces Barbares perdirent en cet endroit douze hommes ; mais ce fut tout ce que leur coûta leur trahison.

Avant que d'exécuter leur coup , ils s'étoient assurés de plusieurs nègres, entre lesquels étoient deux commandants. Ceux-ci avoient persuadé aux autres qu'ils seroient libres avant les Sauvages; que nos femmes et nos enfants seroient leurs esclaves , et qu'ils n'auroient rien à craindre des François des autres postes , parceque le massacre se feroit en même temps partout. Il parott néanmoins que le secret n'avoit été confié qu'à un petit nombre.

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