‹ Œuvres de M. le vicomte de ChateaubriandChapitre 74 sur 149 · LIVRE QUATRIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE QUATRIÈME

L'Ange protecteur de l'Amérique , qui montoit vers le soleil, avoit découvert le voyage de Satan et du Démon de la Renommée : à cette vue, poussant un soupir, il précipite le mouvement de ses ailes. Déjà il a laissé derrière lui les planètes les plus éloignées de l'œil du monde ; il traverse ces deux globes que les hommes plongés dans les ténèbres de l'idolâtrie profanèrent par les noms de Mercure et de Vénus. Il entre ensuite dans ces régions où se forment les couleurs du soleil couchant et de l'aurore ; il nage dans des mers d'or et de pourpre ; et sans en être ébloui , les regards fixés sur l'astre du jour, il surgit à son orbite immense.

Uriel l'aperçoit; après l'avoir salué du salut majestueux des Anges , il lui dit :

« Esprit diligent , que le Créateur a placé à la garde d'une des « plus belles parties de la terre, je connois le sujet qui vous amène : « tandis que vous remontiez jusqu'à moi , l'Ange de la Croix du u Sud descendoit sur ce soleil , pour m'apprendre qu'il avoit vu i< Satan et sa compagne s'élancer du pôle du midi. J'aurois déjà « communiqué cette nouvelle aux Archanges des soleils les plus « reculés , si je n'avois aperçu deux illustres voyageuses qui vien- « nent comme vous de la terre , et qui bientôt arriveront à nous; « elles continueront ensuite leur route vers les tabernacles éter- « nels. Reposez -vous donc en les attendant ici; il n'y a point « d'Ange qui ne soit effrayé de la course à travers l'infini. Les « deux saintes pourront se charger de votre message ; elles témoi- « gneront de votre vigilance , et vous redescendrez au poste où « vous rappelle l'audace du Prince des ténèbres. »

L'Ange de l'Amérique répondit : « Uriel , ce n'est pas sans raison « que Ton vous loue dans les parvis célestes ; vos paroles sont « véritablement pleines de sagesse , et les yeux dont vous êtes « couvert ne vous laissent rien ignorer. Vous daignerez donc « rendre compte de mon zèle? Vous savez que les flèches du Très- » Haut sont terribles , et qu'elles dévorent les coupables. Puisque « les deux patronnes des François s'élèvent aux sanctuaires su-

« blimes , dans le môme dessein qui m'a conduit à l'astre dont vous « dirigez le cours , je vais retourner à la terre. J'aurai peut-être « à livrer des combats , car Satan semble avoir pris une force « nouvelle. >»

Uriel repartit : « Ne craignez point cet Archange ; le crime est « toujours foible, et Dieu vous enverra sa victoire. Votre em- «c pressement est digne d'éloges; mais vous pouvez vous arrêter « un moment pour délasser vos ailes. »

En parlant ainsi , l'Ange du soleil présenta à celui de l'Amérique une coupe de diamant pleine d'une liqueur inconnue \ ils y mouillent leurs lèvres ; et les dernières gouttes du nectar, tombées en rosée sur la terre, y Grent naître une moisson de fleurs.

L'Ange de l'Amérique, regardant les champs du soleil, dit à Iffiei : << Brûlant Chérubin , si toutefois ma curiosité n'est point n déplacée, et qu'il soit permis à un Ange de mon rang de conu noître de tels secrets , ce qu'on dit de l'astre auquel vous prési- « dez est-il vrai , ou n'est-ce qu'un bruit né de l'ignorance hu- « maine? »

Uriel avec un sourire paisible :

« Esprit rempli de prudence , votre curiosité n'a rien d'indiscret , i< puisque vous n'avez pour but que de glorifier l'œuvre du Père, « cet œuvre que le Fils conserve et que l'Esprit vivifie. Je puis *s aisément vous satisfaire.

u Non , cet astre qui sert de marchepied à l'Eternel ne fut point tt formé comme se le figurent les hommes. Lorsque la création u sortit du néant à la parole éternelle, et que le Ciel eut célébré M le soir et Iç matin du premier jour , la clarté émanée du Saint « 4es saipts faisoit seule la lumière du monde.

« Mais cette lumière , toute tempérée qu'elle pouvoit être, trop u forte encore pour l'univers , menaçoit de le consumer. Emmanuel « pria Jéhova de reployer ses rayons, et de n'en laisser échapper «( qu'un seul \ le Fils prit ce rayon dans sa main , le rompit , et du « brisement s'échappa une goutte de feu que le Fils nomma Soleil.

(c Alors brilla dans les cieux ce luminaire qui lie les planètes ce autour de lui par les fils invisibles qu'il tire sans interruption de « son sein inépuisable. Je reçus l'ordre de m'asseoir à son foyer , « moins pçur veiller à la marche des sphères que pour empêcher % leur destruction : car , lorsque Jéhova , rentré dans la profondeur u de son immensité , ap[](èlle à lui ses deux autres Principes , lors- « qu*il enfante avec eux ces pensées qui donnent la vie à des milu lioAs d'ames et de mondes , dans ces moments de conception du

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