LIVRE IV
Elles suivent la roule tracée en losange de lumière par les esprits des Justes qui , dégagés des chaînes du corps, s'envolent au séjour des joies éternelles. Sur cette roule passoient et repassoient d^ âmes délivrées, ainsi qu'une grande multitude d'Anges : ces Anges descendoient vers les mondes pour exécuter les ordres du Très-Haut, ou remontoient à lui , chargés des prières et des vœux des mortels.
Bientôt les Saintes arrivent à cette terre qui s'étend au-dessous de la région des étoiles et d'où l'on découvre le soleil , la lune et les planètes tels qu'ils sont en réalité, sans le milieu grossier de l'air qui les déguise aux yeux des hommes. Douze bandes de difTérentes couleurs • composent cette terre épurée , dont la nôtre est le sédiment matériel : l'une de ces bandes est d'un pourpre étincelant, l'autre d'un vif azur, une troisième d'un blanc de neige; ces couleurs surpassent en éclat celles de notre peinture, qui n'en sont que les ombres.
Catherine et Geneviève traversent cette zone sans s'arrêter, et bientôt elles entendent cette harmonie des sphères que l'oreille ne sauroit saisir, et qui ne parvient qu'au sens intérieur de l'ame. Elles entrent dans la région des étoiles qu'elles voient comme autant de soleils, avec leurs systèmes de planètes tributaires. Grandeur de Dieu ! qui pourra te comprendre? Déjà les Saintes s'approchent de ces premiers mondes placés à des distances que la balle poussée par le salpêtre mettroit des millions d'années à franchir; et cependant les deux vierges ne sont que sur les plus lointaines limites du royaume de Jéhova , et des soleils après des soleils émergent de l'immensité, et des créations inconnues succèdent à des créations plus inconnues encore !
Un homme qui , pour comprendre l'inQni , se plaçant en imagination au milieu des espaces , chercheroit à se représenter l'étendue suivie de l'étendue , des régions qui ne commencent et ne finissent en aucun lieu , cet homme, saisi de vertiges , détounieroit sa pensée d'une entreprise si vaine : tels seroient mes inutiles efforts , si j'essayoisde tracer la route que parcouroient Geneviève et Catherine. Tantôt elles s'ouvrent une voie au travers des sables d'étoiles ; tantôt elles coupent les cercles ignorés où les comètes promènent leurs pas vagabonds. Les deux Saintes croient avoir fait des progrès , et elles ne touchent encore qu'à l'essieu commun de tous les univers créés*.
Cet axe d'or vivant et immortel voit tourner tous les mondes
> Platon. — > iMd.
autour de lui dans des révolutions cadencées. A distance égale , le long de cet axe, sont assis trois Esprits sévères : le premier est l'Ange du passé , le second T Ange du présent , le troisième l'Ange de l'avenir. Ce sont ces trois Puissances qui laissent tomber le t^ps sur la terre, car le temps n'entre point dans le ciel et n'en descend point. Trois Anges inférieurs , semblables aux fabuleuses Sirènes pour la beauté de la voix , se tiennent aux pieds de ces trois premiers Anges et chantent de toutes leurs forces : le son que rend l'essieu d'ordumonde en tournantsur lui-môme accompagne leurs hymnes. Ce concert forme cette triple voix du temps qui raconte le passé, le présent et l'avenir, et que des sages ont quelquefois entendue sur la terre, en approchant l'oreille d'un tombeau durant le silence des nuits.
Le char subtil de l'ame vole encore : les épouses de Jésus^hrist abordent à ces globes où se pressent les âmes des hommes que l'Eternel créa par sa seconde idée, après avoir pensé les anges'. Dieu forma à la fois tous les exemplaires des âmes humaines , et les distribua dans diverses demeures, où ils attendent le moment qui les doit unir à des corps terrestres. La création fut une et entière : Dieu n'admet point de succession pour produire.
Les chastes pèlerines furent émues au spectacle de ces âmes égales en innocence qui dévoient devenir inégales par le péché , les unes restant immaculées , les autres portant la marque des clous avec lesquels las passions les attacheroient un jour au sang et la à chair \
Par delà ces globes où sommeillent les âmes qui n'ont point encore subi la vie mortelle , se creuse la vallée où elles doivent revenir pour être jugées, après leur passage sur la terre. Les Saintes aperçoivent dans la formidable Josaphat le cheval pâle monté par la Mort, les sauterelles au visage d'homme, aux dents de lion , aux ailes bruyantes comme un chariot de bataille. Là paroissent les sept Anges avec les sept coupes pleines de la colère de Dieu \ là se tient la femme assise sur la hôte de couleur écarlate, au front de laquelle est écrit mifstère. Le puits de l'Abîme fume k l'une des extrémités de la vallée, et l'Ange du jugement, approchant peu à peu la trompette de ses lèvres, semble prêt à la remplir du souille qui doit dire aux morts : » Levez-vous! »
En sortant de la mystique vallée , Geneviève et Catherine entrè-
» Doctrines de quelques Pitres de l'Églige.
» Plusieurs Pères de l'Église ont soutenu ces doctrines , qui ne sont pas ici règle de foi, mais matière de poésie.