LIVRE 111. - TABLEAl DE LA FRANCE
Ir Tond. Ici la Seine et Paris, là Londres et la Tamise. Mais l'Angleterre présente à In France sa partie germanique ; elle retient derrière elle les Celtes de Galles, d’Ecosse et d’Irlande. La France, au contraire, adossée à ses provinces de langue germanique (Lorraine et Alsace), oppose un front celtique à l’Angleterre. Chaque pays sc montre à l’autre par ce qu’il a de plus hostile.
L’Allemagne n’est point opposée à la France, elle lui est plutôt parallèle. Le Rhin, l’Elbe, l’Oder, vont aux mers du Nord , comme la Meuse et l'Escaut. La France allemande sympathise d'ailleurs avec l’Allemagne, sa mère. Pour la France romaine et ihéricnne, quelle que soit la splendeur de Marseille cl de Bordeaux, elle ne regarde que le vieux monde de l’Afrique et de l'Italie, et d’autre part le vague Océan. Le mur des Pyrénées nous sépare de l’Espagne, plus que la mer ne la sépare cllc-méme de l’Afrique. Lorsqu’on s’élève au-dessus des pluies et des nuées jusqu’au port de Vénasque, et que la vue plonge sur l’Espagne, on voit bien que l’Europe est Unie ; un nouveau inonde s’ouvre; devant, l'ardente lumière d’Afrique; derrière, un brouillard ondoyant sous un vent éternel.
En latitude, les zones de la France se marquent aisément par leurs produits. Au nord , les grasses et basses plaines de Belgique eL de Flandre avec leurs champs de lin et de colza, cl le houblon, leur vigne amère du Nord. I)e Reims à la Moselle com-
1 Arthur Young , Voyage agronomique, t. II de la traduction , p. 180. • La France peut sc diviser en trois parties principales, dont la première comprend les vignobles; la seconde, le maïs; la troisième, les oliviers. Ces plants forment lea trois districts : 1» du nord , où il n’y a pas de vignobles ; du centre , où il n’y a pas de mais ; 3» du midi , où Pou trouve les vignes , les oliviers et le mais. La ligne de démarcation entre les pays vignobles et ceux ou l’on ne cultive pas la vigne, est, comme je l’ai moi-même observé à Coucy, k trois lieues du nord de Soissons; h Clermont dans le Beauvoisis , à Beaumont dans le Haine, et à Ilcrbignai près Gucrande, en Bretagne. * — Cette limitation , peut-être trop rigoureuse, est pourtant généralement exacte.
Le tableau suivant des importations dont le règne végétal s’est enrichi en France , donne une haute idée de la variété infinie de sol et de climat qui caractérise notre patrie :
« Le verger de Charlemagne, à Paris, passait pour unique , parce qu’on y voyait des pommiers , des poiriers, des noisetiers, des sorbiers et des châtaigniers. La pomme de terre , qui nourrit aujourd’hui une si grande partie de la population , ne nous est venue du Pérou qu’à la Gn du seizième siècle. Saint Louis nous a apporté la renoncule inodore des plaines de la Syrie. Iles ambassadeurs employèrent leur autorité à procurer A la France la renoncule des jardins. C’est à la croi-
mence In vraie vigne et le vin ; tout esprit en Chain* pagne , bon et chaud en Bourgogne, il sc charge, s'alourdit en Languedoc pour se réveiller à Bordeaux. Le mûrier, l'olivier, paraissent à Montau ban; mais ces enfants délicats du Midi risquent toujours sous le ciel inégal de la France *. En longitude, les zones ne sont pas moins marquées. Nous verrons les rapports intimes qui unissent , comme en une longue bande, les provinces frontières des Ardennes, de Lorraine, de Franche-Comté et de Dauphiné. La ceinture océanique, composée d’une part de Flandre , Picardie et Normandie , d’autre part de Poitou et Guienne , flotterait dans son immense développement, si elle n’était serrée au milieu par ce dur nœud de la Bretagne.
On l'a dit, Pari», Rouen, le Havre, sont une même ville dont la Seino eut la grand' rue. Éloignezvous au midi de celle rue magnifique, où les châteaux touchent aux châteaux , les villages aux villages ; passez de la Seine Inférieure au Calvados, et du Calvados à la Manche, quelles que soient la richesse et la fertilité de la contrée, les villes diminuent de nombre, les cultures aussi ; les pâturages augmentent. Le pays est sérieux; il va devenir triste eL sauvage. Aux châteaux altiers de la Normandie vont succéder les bas manoirs bretons. Le costume semble suivre le changement de l'architecture. Le bonnet triomphal des femmes de Caux, qui annonce si dignement les lillcs des cunqué-
saile du trouvère Thibaut , comte de Champagne et de Brie, que Provins doit ses jardins de roses. Constantinople nous a fourni le marronnier d'Inde au commencement du dix-septième siècle. Nous avons longtemps envié k la Turquie, la tulipe, dont nous possédons maintenant neuf cents espèces plus belles que celles des autres pays. L'orme était k peine connu en France avant François I«% et l'artichaut avant le seizième siècle. Le mûrier n’a été planté dans nos climats qu'au milieu du quatorzième siècle. Fontainebleau est redevable de ses chasselas délicieux, à Pile de Chypre. Nous sommes allés chercher le saule pleureur aux environs de Bobylnne; l'acacia dans la Virginie; le frêne noir et le thuya, au Canada; la belle-de-nuit , au Mexique; l'héliotrope, aux Cordilières ; le réséda , en Égypte ; le millet altier, en Guinée; le ricin cl le micocoulier, en Afrique; la grcnadillc et le topinambour, au Brésil ; la gourde et l'agave, en Amérique; le tabac, au Mexique; l’amomon , à Madère; l'angélique , aux montagnes de la Laponie; l'hémérocalle jaune , en Sibérie; le balsamine, «lans l'Inde ; la tubéreuse, dans Pile de Ceilan ; Pépinevinette et le chou-lleur, dans l’Orient; le raifort, A la Chiuc; la rhubarbe, en Tartarie; le blé sarrasin, en Grèce; le lin de la Nouvelle-Zélande, dans les terres I australes. «Depping, Description de U France ; !.I,p.5l.
— fojr. aussi de Caudolle, sur la Statistique végétale de I la France , et K. de Humbolt , Géographie botanique.
ranls de l’Angleterre, s’évase vers Caen, s'aplatit dés Villedieu ; à Saint-Malo , il se divise , cl ligure ! au vent, tantôt les ailes d’un moulin, tantôt les | voiles d'un vaisseau. D’autre part, les habits de peau commencent à Laval. Les forêts qui vont s’épaississant, la solitude de la Trappe, où les moines mènent en commun la vie sauvage , les noms expressif; des villes, Fougères et Rennes (Rennes veut dire aussi fougère), les eaux grises de la Mayenne et de la Villaine, tout annonce la rude contrée.
C’est par là . toutefois, que nous voulons commencer l’étude de la France. L’alnée de la monarchie, la province celtique, mérite le premier regard. De là nous descendrons aux vieux rivaux des Celles, aux Rasqucs ou Ibères, non moins obstinés dans leurs montagnes que le Celte dans scs landes et ses marais. Nous pourrons passer ensuite aux pays mélés par la conquête romaine cl germanique. Nous aurons étudié la géographie dans l’ordre chronologique, et voyagé à la fois dans l'espace et dans le temps.
La pauvre et dure Bretagne, l’élément résistant de la France, étend ses champs de quartz et de schiste, depuis les ardoisières de Chàtcaulin près Brest, jusqu’aux ardoisières d’Angers. C’est là son étendue géologique. Toutefois, d’Angers à Rennes, c’est un pays disputé et flottant, un border comme celui d’Angleterre et d’Ecosse , qui a échappé de bonne heure à la Bretagne. La langue bretonne ne commence pas même à Rennes , mais vers Elvcn , Pontivy , Loudcac, et Châtelaudren. De là, jusqu’à la pointe du Finistère, c’est la vraie Bretagne, la Bretagne brelonnante, pays devenu tout étranger au nôtre, justement parce qu’il est resté trop fidèle à notre état primitif; peu français, tant il est gaulois ; et qui nous aurait échappé plus d’une fois, si nous ne le tenions serré, comme dans des pinces et des tenailles , entre quatre villes françaises d'un génie rude et fort : Nantes et Saint-Malo, Rennes cl Brest.
Et pourtant celte pauvre vieille province nous a sauvés plus d’uue fois; souvent, lorsque la patrie était aux abois, et qu’elle désespérait presque, il
1 f'oy. plus haut, liv. I,c. 3.
* Ibid.
* Il a percé bien loin sur une ligne «Iroite , sans regarder ii droite ni à gauche ; et la première conséquence de cet idéalisme qui semblait donner tout à l'homme, lut, comme on le sait, l'anéantissement de l'homme liant la vision de Nalcbranchc et le panthéisme de Spiuota.
4 Ce sont deux faits que je constate. Mais que ne faudrait-il pas ajouter, si l’on voulait rendre justice h ces
s’est trouvé des poitrines et des têtes bretonnes plus dures que le fer de l’étranger. Quand les hommes du Nord couraient impunément noscôles et nos fleuves, la résistance commença par le Breton Noménoé ; les Anglais furent repoussés au quatorzième siècle par Duguesclin ; au quinzième, par Richemont ; au dix -septième , poursuivis sur toutes les mers par Duguay-Trouin. Les guerres de la liberté religieuse, et celles de la liberté politique, n'ont pas de gloires plus innocentes et plus pures que Lanouc, et l.alour d’Auvergne, le premier grenadier de la république. C’est un Nantais, si l’on en croit la tradition, qui aurait poussé le dernier cri de Waterloo : La gante meurt et ne »e rend pan.
Le génie de la Bretagne, c’est un génie d'indomptable résistance cl d’opposition intrépide, opiniâtre, aveugle; témoin Moreau, l’adversaire de Bonaparte. La chose est plus sensible encore dans l’histoire de la philosophie et de la littérature. Le Breton 1 Pélage, qui mil l’esprit stoïcien dans le christianisme et réclama le premier dans l’Église en faveur de la liberté humaine *, eut pour successeurs le Breton Abailard, et le Breton Descaries. Tous trois ont donné l’élan à la philosophie de leur siècle. Toutefois, dans Descaries même, le dédain des faits, le mépris de l’histoire et des langues, indique assez que ce génie indépendant, qui fonda la psychologie et doubla les mathématiques, avait plus de vigueur que d'étendue *.
Cet esprit d’opposition, naturel à la Bretagne, est marqué au dernier siècle et au nôtre par deux faits contradictoires en apparence. La même partie de la Bretagne (Saint-Malo, Dinan et Sainl- Bricuc) qui a produit, sous Louis XV, les incrédules Duclos, Maupcrtuis et la Medrie, a donné, de nos jours, au catholicisme son poète et son orateur. Chàteaubriand et la Mennais.
Jetons maintenant un rapide coup d’œil sur la contrée.
A scs deux portes, la Bretagne a deux forêts, le Bocage normand et le Bocage vendéen; deux villes, Saint-Malo et Nantes, la ville des corsaires et celle des négriers 4. L’aspect de Saint-Malo est singulièrement laid et sinistre ; de plus, quelque chose de
deux villes héroïques, et leur payer tout ce que leur doit la France?
Nantes a encore une originalité qu'il faut signaler : la perpétuité des familles commerçantes, les fortunes lentes et honorables, l'économie et l'esprit de famille ; quelque âpreté dans les affaires, parce qu'on veut faire honneur à ses engagements. Les jeunes gens s'jr observent, et les mœurs r valent mieux que dans aucune ville maritime.