‹ Œuvres de m. Victor Cousin. 4. ser. LittératureChapitre 31 sur 66 · ACADÉMIE DES SC. MOR. ET POL. DISCOURS DU PRÉSID · texte numérisé non relu

ACADÉMIE DES SC. MOR. ET POL. DISCOURS DU PRÉSID

mêmes devant la raison publique, depuis que leur principe avoué est le développement le plus libre et le mieux assuré de toutes les facultés humaines. L'économie politique recherche quelles sont les véritables sources du bien-être et de la prospérité pour les États et pour les particuliers. L'histoire enlin, j'entends l'histoire générale et philosophique, appuyée sur les travaux accumulés de l'érudition et de la critique, interroge tous les grands événements, toutes les grandes époques, pour leur arracher le secret des lois qui gouvernent le monde moral , soutiennent l'humanité et l'élèvent sans cesse au milieu du perpétuel renouvellement des générations et des empires.

Le lien de ces grandes études est manifeste ; elles ne soQt en réalité que les branches diverses d'une seule et même science, celle de l'homme.

Qui pourrait contester à une telle science ses droits et sa dignité? Qui oserait dire à l'humanité qu'il ne lui a point été donné de se connaître ?

Une fois la légitimité de la science de l'homme ébranlée, que deviendrait celle de toutes les autres sciences? L'esprit humain, condamné à s'ignorer lui-même, répandrait ses propres ténèbres sur toutes les connaissances dont il est le principe et l'instrument.

Les sciences vraiment dignes de ce nom se reconnaissent à deux signes éclatants, leur durée et leur progrès.

Ce qui dure toujours doit avoir une racine immortelle : ce qui brille un jour et s'évanouit n'est qu'un fantôme de l'imagination ou du cœur. Où sont aujourd'hui tant de fausses sciences qui, plus d'une fois, ont abusé l'humanité 1 Ecloses dans la nuit de l'esprit humain et dans les rêves de quelques génies égarés, la lumière de la raison, en se levant, les a fait disparaître ; l'état passager du monde

qui leur avait donné naissance les a emportées sans retour. Il n'en a point été ainsi de la science de l'homme. Dans quel pays un peu civilisé, à quelle noble époque de rhistoire ne la rencontrez-vous pas I Elle accompagne Thumanité dans toutes ses vicissitudes; elle grandit et s'accroit avec elle. Platon et Aristote s'élèvent à côté de Périclès et d'Alexandre ; Descartes et Leibnitz ont respiré le même air que Richelieu, Louis XIV et Pierre-le-Grand, et la dernière révolution philosophique est contemporaine de la révolution française.

Grâce à ses succès toujours croissants, la science de l'homme a conquis enfin le rang qui lui appartient parmi les sciences dont s'enorgueillit notre siècle. Mais combien de mauvais jours n'a-t-elle pas-traversés pour arriver jusqu'à celui-ci ! Pendant combien de siècles ne lui a-t-il pas fallu se cacher sous un vêtement étranger I Les plus libres académies de l'Europe ne l'admettent pas encore pour ellemême : elles lui demandent ou de parler un langage harmonieux, ou de s'allier à une érudition profonde ou au génie des sciences mathématiques. Il était réservé à la révolution française, qui a émancipé l'homme tout entier, d'en émanciper aussi la science, et de créer, au sein de l'Institut de France, une Académie spéciale pour les sciences morales et politiques. Regardez autour de vous : nulle part vous ne trouverez une institution, semblable. Partout les sciences morales ne reçoivent qu'une hospitalité clandestine Ici, et ici seulement, elles paraissent sous leur nom propre et avec les titres qui font leur gloire. L'existence de cette académie est un fait considérable qui atteste un progrès immense.

Mais vous ne l'avez point oublié : l'Académie des sciences morales et politiques, à peine créée par la révolution française-, a été une fois supprimée; elle n'a reparu qu'a-

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vec cette seconde révolution , qui est venue consacrer la première, remettre en honneur ses principes, rétablir ses légitimes résultats.

Les sciences morales et politiques ont retrouvé leurs droits quand le pays retrouvait les siens; et aujourd'hui, comme la liberté elle-même, celle Académie n'a plus qu'à affermir de plus en plus son autorité par les monuments solides d'un zèle réglé et persévérant.

Nous nous efforçons de ne pas manquer à celte tâche, et cette année particulièrement nous pouvons montrer avec quelque confiance les travaux que nous avons exécutés nous-mêmes et ceux que nous avons inspirés.

Le troisième volume de nos Mémoires vient de paraître : chaque section y est représentée par des écrits d'un ordre élevé, et l'histoire de l'Académie, retracée par la plume habile de M. le secrétaire perpétuel, fait connaître de quelles riches communications le zèle de nos confrères n'a cessé d'animer nos séances.

A côté de ce volume en paraît un autre, le premier du nouveau recueil consacré aux ouvrages de savants , étrangers ou nationaux, dont l'Académie a voulu honorer les travaux en les publiant avec les siens ; noble institution que nous avons empruntée à l'Académie des sciences, et qui fait de la nôtre le centre et le foyer du mouvement des sciences morales et politiques dans toutes les parlies de la France et de l'Europe. On trouve ici des mémoires venus des bords du Rhin, de l'Italie, de l'Ecosse, avec des dissertations ou profondes ou ingénieuses que nous devons à de jeunes savants de Paris, et même de la province, dont l'Académie peut se féliciter d'avoir suscité le talent et encouragé les premiers efforts.

Parmi ces travaux qui se présentent à l'estime publique, sous la garantie de la vôtre, permettez-moi de distin-

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guer celui d'un jeune Piémontais, M. Pallia, que la science vient de perdre, encore à la fleur de Tâge, au moment où il poursuivait avec ardeur ses recherches sur la philosophie arabe, et lorsque à peine il venait de terminer un premier essai sur Algazali, un des philosophes les plus célèbres de l'école de Bagdad. La tempête politique avait jeté M. Pallia sur celte terre de France qui autrefois avait recueilli Campanella au sortir de sa prison de vingt-sept années. Plusieurs de ses amis, qui portaient une épée, la mirent au service de nobles causes, aujourd'hui triomphantes, alors incertaines. Quelques-uns d'entre eux allèrent arroser de leur sang les champs de la Grèce et ceux du nouveau monde; lui, il est mort aussi au champ d'honneur : car il s'est éteint au milieu des peines de l'exil supporté avec dignité, et dans les luttes d'une pauvreté fière et laborieuse. L'Académie, qui l'avait entendu avec intérét, a voulu publier ses travaux inachevés, et je crois être l'interprète de ses sentiments en rendant ce modeste hommage à une mémoire qu'elle honore et qui m'est particulièrement chère.

Mais c'est surtout dans ses concours annuels que l'Académie cherche à donner une impulsion utile aux sciences qui composent son domaine. Elle ne propose que de grands sujets qui puissent produire de sérieux travaux, et elle tient un peu haut ses couronnes pour exciter une généreuse ambition.

Cette année elle avait à juger quatre concours.

La section de morale avait provoqué l'exaaien de la question délicate de Vabelition de resclatage dam nos colonies. Six mémoires lui ont été adressés : elie a distingué les mémoires n*" 4 et n*" 5, sans tentefeis les juger dignes du prix; et comme la question est passée réceinment des logions ée ta ibeeri^ dans les eoftseîis ()u gou verse-

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prudemment hardie, avait mis au concours cette question : — «Indiquer les moyens de mettre en harmonie le système de nos lois pénales avec un système pénitentiaire à instituer, dans le but de donner de plus efficaces garanties au maintien de la paix et de la sûreté générale et privée, en procurant l'amélioration morale des condamnés. » — De nombreux concurrents ont répondu à notre appel. Cependant, malgré le mérite de plusieurs des mémoires qui ont été envoyés, l'Académie s'est décidée à ne point décerner le prix; mais elle partage la somme qui y est attachée, à titre de récompense et d'encouragement , entre le mémoire n^ 2 dont l'auteur est M. Alauzet, et le mémoire n° 5 qui appartient à M. Moreau (Christophe], inspecteurgénéral des prisons du royaume. Elle accorde une mention honorable au n*" 4 qui a pour auteur M. lefran, de Colmar. L'Académie a voulu reconnaître les recherches exactes et l'esprit judicieux dont les auteurs des mémoires n^ 2 et n° 5 ont fait preuve, en regrettant de n'avoir pas trouvé dans ces deux mémoires plus de force dans la pensée, plus de noblesse et d'élévaèion dans le langage.

La section de philosophie avait ouvert deux concours : l'un sur le cartésianisme, l'autre sur la philosophie allemande, c'est-à-dire sur les deux plus grandes époques de la philosophie moderne. La pensée de l'Académie n'est point douteuse, elle l'a plu« d'une fois marquée dans ses différents programmes. Non, elle n'abandonne point la philosophie spéculative, mais elle croit la servir en invoquant les leçons de l'expérience. En face de questions purement abstraites, on peut aisément s'éblouir et se perdre en rêveries stériles, ou recommencer de vieilles erreurs et rentrer dans des voies depuis longtemps condamnées. Mais quand on se place entre Descartes^ Spinoza, Locke et Leibnitz, ou bien entre le philosophe de Kœnisberg et ses célèbres disciples, on est

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