‹ Œuvres de m. Victor Cousin. 4. ser. LittératureChapitre 47 sur 66 · LETTRES A -PORT-ROYAL · texte numérisé non relu

LETTRES A -PORT-ROYAL

M. Singlin, directeur de M"* de Longueville, lui parlait souvent de Port-Royal, et après la mort du duc son mari, il lui donna pour amie M''^ de Vertus, de l'illustre maison de Bretagne et sœur puînée de M.^^ la duchesse de Montbâzon. Il faut voir dans Villefore et dans les Mémoires de Fontaine (t. Il, p. 272) quelle avait été dans le monde M''« de Vertus, quel éclat elle y avait jeté et combien dut être profonde la piété qui lui fit renoncer à tant de succès et à tant d'agréments. Rien ne fut plus touchant que le commerce de ces deux dames, autrefois si brillantes, et devenues si pénitentes et si solitaires. Les deux amies avaient pour cx)mmun directeur M. Singlin; après sa mort, elles se mirent entre les mains de M. de Sacy ; etquand il futemprisonné à la Bastille, en 1666, M"® de Longueville donna sa confiance à M. Marcel, curé de Saint-Jacques du Haut- Pas. C'étaient déjà de grands liens avec Port-Royal. Lorsque la persécution tomba sur cette maison et dispersa les vertueux solitaires, M"® de Longueville donna un asile dans son hôtel à Arnaud, à Nicole et à Fabbé de Lalane. Enfin ce fut elle qui, avec M. de Gondrin, archevêque de /Sens, entreprit de réconcilier Port-Royal avec Rome, et qui eut la meilleure part à ce qu'on appelle la paix de Clément IX en 1669. Pour les détails, nous renvoyons aux écrivains jansénistes et à Villefore. Celui-ci a connu évidemment la correspondance de M™* de Longueville avec

' Le manuscrit de M. Paris ne contieot aucune de ces lettres,

diverses personnes de Port-Royal , surtout avec la mère Agnès Arnauld S sœur de la mère Angélique et de Tillustre docteur. Mais il a fait encore moins d'usage de cette correspondance que de celle avec les Carmélites; à peine cite-t-il trois ou quatre de ces lettres, tandis qu'il y en a un bien plus grand nombre qui paraîtront ici pour la première fois. Malheureusement la plupart ne sont pas datées, et nous sommes condamnés à les placer dans un ordre assez arbitraire. Elles succèdent à peu près aux lettres adressées aux Carmélites, comme elles seront elles-mêmes remplacées par les lettres à M. Marcel.

Voici d'abord une lettre de M"® de Longueville, probablement adressée ^, comme les suivantes, à la mère Agnès à Port-Royal.

16 may 1661 '.

« M"« de Vertus m'avoit envoyé une autre relation que celle que j'ay reçue de vous. J'ay ajouté en la transcrivant quelque chose qu'il me paroît que vous ne savez pas, qui est que le jour qu'on a fait sortir les novices de P. R., ces MM. de la justice, voyant qu'on ne leur vouloit pas rendre les novices, s'en allèrent prier MM. les grands vicaires de commander à ces religieuses de dévoiler les novices. MM. les grands vicaires répondirent qu'ils ne pouvoient leur faire ce commandement, de sorte que c'a été malgré l'éyêque qu'on a mis ces filles hors de ce monastère. J'ay • mis aussi quelques autres circonstances plus légères mais considérables. Mais voici une méchante rencontre : celui

' Trente- unième abbesse de Port-Royal, élue pour la troisième fois le 57 octobre 1658, morte le 19 février 1671.

' Manque dans le Recueil de M. Périer : elle nous est fournie par le manuscrit de Troyes.

' N'est pas dans Villefore.

par qui je pensois faire tenir cette lettre à M. de St-Ciran n'est point à Paris, et n'y reviendra pas sitôt, de sorte qu'il faut que je l'envoyé par une autre voie qui n'est pas si sûre. Elle l'est pourtant assez pour envoyer cette première lettre, car elle ne fait que conter sans montrer le sentiment de celui qui narre ; ainsi, je Tenvoyeray ; mais pour la seconde, il faut attendre que mon homme soit revenu, et en attendant vous la grossirez de ce qui arrivera, et quoyque je sois aux champs, quand il sera tems je vous la demanderay et je l'envoieray. Voilà la vie de saint Bernard et le papier de la comédie que je vous renvoyé, que M"® de Vertus m'a dit que vous redemandez. Je n'ay point la vie de saint Bernard en quatre tomes, je n'ay que celle-là. Vous m'obligerez fort de m'en envoyer une autre, et plus encore de vous souvenir de moy devant notre Seigneur que je supplie du fond de mon cœur de bénir vos souffrances et d'avoir pitié de son Église. Je seray bien aise d'avoir un écrit de la comédie. »

A LA MÈRE AGNÈS ARNAULD, A P.-R. DES CHAMPS, SUR LE BREVET DE LA SOEUR DOROTHÉE K

Du 24 janvier 1667 •.

« Quand on est aussi peu avancé dans la voie de Dieu que

• je la suis, on est si peu accoutumé à regarder par les yeux

de la foi les différents événements de la vie, qu'il n'est pas

étrange qu'on ail été touché de l'injustice qu'on vient de

vous faire, en vous dépouillant de votre abbaye. Et je pense

' Abbesse intruse de Port-Royal ; elle s'appelait Dorothée Perdereau. Voyez, Recueil de plmieurs pièces pour servir à r histoire de Port-Royal, p. 451.

• N'est pas dans Villefore.

que je VOUS dois faire là-dessus plutôt ma confession que mon compliment, en vous avouant que j'ai senti trop humainement ce qui vient de vous arriver. 11 faut pourtant que je vous dise, pour mon excuse, que j'ai bientôt désavoué mon premier sentiment et qu'un autre plus juste lui a très-promptement succédé. Ce dernier m'a obligée à louer Dieu de tout mon cœur de la grâce qu'il vient de vous faire, en vous mettant au nombre des saintes et illustres personnes qui, après avoir reçu celle de soutenir la vérité, dans un temps où si peu de gens la connoissent, ont encore reçu de sa bonléla miséricorde de souffrir pour elle. Je me réjouis donc avec vous au lieu de vous donner des marques de mon déplaisir, et j'espère que vous serez conviée par cette raison, plus que par toute autre, de me continuer l'amitié que vous m'avez promise, et le secours de vos prières dont j'ai plus de besoin que jamais. »

DE LA MÊME PRINCESSE A LA MÊME

Ce 90 décembre 1667 '.

« Quoique la mort des saints, étant précieuse devant Dieu, ne doive point, ce semble, attirer de larmes, je ne puis néanmoins m'empécher de mêler les miennes à celles que vous répandez sur la perte que vous venez de faire d'une si chère, si sainte et si aimable compagne de vos souffrances, ni perdre cette occasion de vous assurer que mon respect et mon affection pour voire personne et pour votre communauté augmentent à proportion que les ennemis de la vérité vous font sentir les effets de leur colère et de leur haine*. Je vous conjure que ces sentiments, que Dieu me

• N'est pas dans Villefore.

' On ne voit pas quelle peut être la religieuse morte en 1667 dont parle ici madame de Longuevilie.

252 FRÀGHENTS LITTÉRAIRES.

donne, excitent votre charité pour moi et vous obligent de lui demander la force qui m'est nécessaire pour accomplir sa sainte volonté, qui m'a été manifestée par ses serviteurs. Je présume que Ton vous a informée de ce qui a été résolu; et que vous voudrez bien me plaindre un peu de ce que je ne suis pas digne, en quittant le monde, d'aller apprendre chez vous à le haïr et à en être haïe ; mais ce seroit trop pour moi, ou, pour mieux dire, ce seroit trop peu ; car je ne pourrois pas regarder comme une pénitence d'achever le reste de ma vie avec vous^ Ainsi il faut que je me contente de l'union qui est entre nous, dont je vous demande le renouvellement par ce billet aussi bien qu'à ma sœur Angélique S et à celle à qui vous voulez bien dire notre commerce ^. Je vous demande votre bénédiction. »

DB LA MÊME PRINGE86B A LA MÈmS K

Ce 15 février 1669.

Ma très-chère mère,

c( La joie que m'a causée la paix de l'Église n'a point été entière tant que votre maison n'y a pas participé. C'est pourquoi je puis dire que ce n'est que depuis les nouvelles que M' l'évéque de Meaux me manda hier que je reçus

' ViUefore donne cette phrase.

' Ce ne peut être la grande madame Angélique Arnauld, car elle est morte le 10 août 1661 ; il s'agit évidemment de la mère Angélique de Saint-Jean Arnauld d'Andilly, à laquelle la duchesse de Longueville écrivit plus tard, comme nous le verrons, lorsqu'elle fut élue abbease en 1678.

' II est probable qu'il s'agit de la mère Madeleine de Saint- Agnès de Ligny, qui fut élue abbesse en 1661, et demeura abbesse sans nouvelle élection pendant la persécution jusqu'en 1669.

* Villefore donne cette lettre.

une satisfaction toute pure de cet heureux commencement dont la miséricorde de Dieu a favorisé son Église. Je le loue de tout mon cœur de ce qu'il vous a donné la force de souffrir pour la justice, et de ce qu'il met une heureuse fin aux souffrances dont vous avez édifié tous ceux à qui il avait donné de l'amour pour la vérité. Comme personne n'en a été plus touché que moi tant qu'elles ont duré, personne aussi n'apprend votre délivrance avec plus de consolation. Je suis persuadée que vous me faites la grâce de n'en pas douter, et que vous ne me refuserez pas celle de me continuer le secours de vos prières, afin que j'accomplisse plus fidèlement que je n'ai fait jusqu'ici la volonté de Dieu sur moi selon tous ses desseins et selon mes obligations. Vous voulez bien que cette lettre-icy soit pour toute votre communauté, mais en particulier pour la mère abbesse, la mère prieure et ma sœur Angélique. Je leur demande à toutes, comme à vous, leurs prières pour mon fils le comte de Saint-Paul de Bourbon K »

DE LA MÊME PRINCESSE A LA MÊME ^

Du Bouchet, ce 99 mai.

(( Je suis si obligée à faire les petites choses que je fais pour essayer de vous servir, que je suis vraiment honteuse quand vous m'en remerciez, et ce m'est un si grand honneur d'être unie à une si sainte communauté que la vôtre, et à une si sainte cause que celle qui a attiré la persécution sur elle, qu'il me semble qu'on doit plutôt se réjouir avec moi quand je puis paroître au nombre de vos amis p«^r de

' Depuis duc de Longueville.

• N*est pas dans Villefore.

petits offices que me remereier de ce que j'essaye de vous les rendre. C'est pourquoi, ma chère Mère» je vous supplie de ne plus me traiter ainsi et de me re^iarder désormais comme un membre de votre corps, quoique je sois très* indigne d'une qualité que je mérite si peu en un sens, si ce n'est par mon affection trè&«incère pour votre sainte mai«son et pour votre personne. J'espère -que je vous verrai bientôt si cela ne vous incommode point, comme vous le direz sans façon à Uilaire,qui m'en rendra compte à Paris; mais si vous voulez bien commencer a me regarder comme une de vos filles» j'ose espérer que vous ne vous incomn^o* derez point pour moi. )>

DB U UÈm PRINCESSE A U MlUa K

Ce 10 juin.

«Je vous dois tout ceque je puis faire pour vous, ma obère Mère, ainsi vous ne devez jamais me remercier de rien. Je suis pourtant ravie de votre reconnoissance puisqu'elle excitera votre charité et votre amitié pour moi, qui me sont si nécessaires et si précieuses que rien ne me doit plus réjouir que leur augmentation. Il ne tiendra pas à moi que je ne vous voie bientôt, mais je ne vous puis dire quand. Je mande les raisons de mon incertitude à mademoiselle de Vertus.

Mes compliments à nos mères» s'il vous plaît. i>

DE LA MÊME PRINCESSE A LA MÊME ^

De Trie, ce 2 août.

« Comme je ne reçus votre dernière lettre que les derniers

* N*est pas dans Yillerore.

* N'est pas dans Villefore.

jours de mon séjour à Paris, je ne pus y répondre parce que j'étois dans les embarras qui sont inévitables quand on s'en va d'un lieu où on a des affaires et où il y a bien du monde, J'avois prié mademoiselle de Vertus de prévenir la mère abbesse ^ de ma part et de lui témoigner combien j'étois fâchée de ne pouvoir entrer dans ses sentiments sur le sujet de son élection, et de ce que la part que je dois prendre au bonheur d'une maison que je regarde désor<mais comme la mienne m'empéchoit de pouvoir participer à son déplaisir. Je prie Notre-Seigneur de le lui adoucir, et je ne doute pas que sa résignation n'ait déjà fait en elle un effet contraire à celui qu'avoit produit son humilité. Je vous rends grâce, ma chère Mère, du soin que vous conti-* nuez de prendre de soulager mes peines; elles ont été assez sensibles tout le temps que j'ai été à Paris, et il est certain que mes péchés passés et présents m'ont imposé chacun selon leur différence un poids fort accablant, et surrtout le peu de rectification de ma vie passée m'a donné de grandes terreurs. Je crois toujours que Dieu finira ma vie devant que d'avoir commencé sérieusement à entrer dans la voie où je pourrai croire que je satisfais à sa justice, ayant porté de fort grandes impressions de frayeur de toutes les créatures et m'appliquant ces paroles : qu'elles s'élèveront toutes contre les insensés au jour du jugement et que je n'aurai point de temps. Je veux dire, en un mot.

' La mère Madeleine de Sainte-Agnès de Ligny ayant été élue en 4661, et la mère Angélique de Saint-Jean Arnauld d'Andilly en 1678, longtemps après la mort de la mère Agnès Arnauld à laquelle celte lettre est adressée, il s'ensuit qu'il ne peut être ici question que de la mère Henriette-Marie Sainte-Madeleine de Farjis d' Angènes, élue le 13 juillet 1669, celle qui, avec Jacqueline Pascal, s'affligea tant de la signature du formulaire. Voyez t. II, p. 830 et 340.

256 FRAGMENTS TJTTÉRAIRES.

que je mourrai devant que de pouvoir me retirer. Cetle pensée me fait une horreur épouvantable, regardant ma retraite chez vous comme une marque qui me fera voir que Dieu ne m'aura pas abandonnée, et que ce qui paroît en moi aux hommes un retour vers lui n'est pas une pure illusion devant lui. J'ai même assez de raisons, que je ne puis confier au papier, qui fondent en moi, si ce n'est cette opinion toute formée, au moins cette crainte. Elles ne sont pas seulement appuyées sur mes misères présentes, mais sur certaines ignorances dans lesquelles Dieu a permis que les plus éclairés de ceux qui ont eu connoissance de ma vie passée, soient tombés pour la rectification de cette même vie, ne m'étant avisée que depuis deux ou trois mois des choses que je dois faire pour satisfaire la justice de Dieu. Je ne vous en puis dire davantage ; mais priez Dieu qu'il me fasse exécuter tout ce que je dois faire, et par conséquent qu'il ne me prenne pas auparavant que d'être avec vous ; car c'est là le terme et le but de toute ma confiance en la miséricorde de Dieu. Depuis que je suis ici, c'est-àdire, hors des distractions du monde, j'ai un peu moins senti de peines, c'est-à-dire sensiblement; car celles que la raison me doit donner ne finissent pas, et je n'en attends la délivrance ou du moins le soulagement que chez vous. Il n'est pas besoin que je vous conjure que cette lettre-icy ne soit du tout que pour vous, non plus que toutes les autres que je vous envoyerai. Vous voulez bien (fue jo fasse mes nHM)mmandations à nos mères et sœurs de ma connoissance. M'étant informée de madame de Sablé si elle ne savoit rien des dispositions d'une de vos converses, qui est demeurée à Paris malgré elle, voici ce que j'en ai su. Cette bonne fille a^anl un très-grand désir de retourner vous trouver, et ces filles de Paris ayant un trèsgrand besoin d'elle, elles lui tournèrent ce désir qu'elle

avoit de les quitter dans leurs extrêmes besoins en espèce de scrupule, du moins elles la réduisirent à vouloir bien ne se pas juger elle-même pour se déterminer à demeurer chez elles ou à aller chez vous, et à s'en soumettre à quelqu'un ; ce quelqu'un a été monseigneur l'archevêque, qui l'a fixée à demeurer à Paris. Je ne sais pas néanmoins si en la fixant extérieurement, il l'a fait intérieurement, car madame de Sablé n'en sait rien. Il me semble que ce fut la mère de Ligny qui me pria d'essayer de savoir des nouvelles de cette fille, mais toujours si ce ne fut pas elle, ce fut une autre de nos mères. J'ai trouvé le petit écrit sur le pseaume fort beau et fort solide. »

A !.A MÈRE ANGÉLIQUE DE ST-JEAiN ARNAULD d'ANDILLY SUR

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