‹ Œuvres de M. Victor CousinChapitre 2 sur 63 · III · texte numérisé non relu

III

Les habitants, les savants, Tarmée, le respectaient et le chérissaient à Tenvi : et quand les désastres s*accunoulèrent sur cette vaillante colonie, quand le poignard frappa Kléher le même jour où Desaix tombait à BJarengo, ce fut M. Fourier que la douleur commune voulut avoir pour interprète; noble mission, douloureux discours, où, malgré la résolution de lorateur de soutenir les courages, la tristesse de ses paroles semblait avouer que les funérailles des vainqueurs d'Héliopolis et de Sédiman étaient celles de l'expédition elle-même. Quelle scène. Messieurs ! Représentez-vous à six cents lieues de la patrie, sur les bords du Nil, au pied des Pyramides, en face du désert, Tarmée française réduite à une poignée de braves, ramenée des extrémités de l'Egypte, cernée en quelque sorte autour du cercueil de ses deux meilleurs capitaines, et associant involontairement à ces deux grandes ombres celles de tant de braves qui les avaient précédés. Aujourd'hui même, à la distance de trente années, en lisant ks deux touchants discours ' prononcés par M. Fourier, on ne peut se défendrt' des mêmes sentiments qui l'agitaient ainsi que l'armée entière, et de sentiments bien plus péniblés encore, quand on se demande où sont aujourd'hui tous ceux qui mêlaient alors leurs larmes à la voix de M. Fourier. Combien d'entre eux ne sont pas sortis de rÉg\'pte et dorment dans cette vieille terre 1 Et ct^ux qui échappèrent aux derniers désastres, et ceux aussi qui, une année auparavant, avaient suivi en Europe la fortune de leur général, que sont-ils devenus? Héros d'Ég^^ple! quelle qu'ait été votre destinée, dans quelque lieu que reposent vos cendres, et vous, en bien petit nombre, qui leur avez sunécu, soldats ou savants, qui avez fait |iartit*

' Thid., p. 45-54.

de cette grande expédition et de ces jours héroïques de notre histoire, soyez tous honorés ici dans Tun de vos plus dignes compagnons I Jamais Tlnstitut, jamais la France n'oubliera ce qu'elle doit à votre courage, à vos v^tus, à vos malheurs.

En revoyant le sol moins agité de la patrie, M. Fourier croyait avoir acheté le droit de revenir à ses premières études et de s'y livrer tout entier : son ambition se bornait à une place de professeur de mathématiques. Mais le chef du gouvernement ne consentit point à se priver de ses talents politiques, et l'administrateur du Kaire fut appelé à la préfecture de l'Isère. ^ M. Fourier y remplit dignement le programme et en quelque sorte le mot d'orc^re de cette époque, union et grandeur. A la voix d'un sage, les ressentiments des partis, les jalousies d'intérêt ou d'opinion s'apaisèrent. Sous le compas hardi du savant, ce sentier escarpé des Alpes qui avait conduit Annibal en Italie , devint une route facile aux conquêtes pacifiques du commerce et de l'industrie. De vastes marais, inépuisable foyer de maladies de toute espèce, dévoilaient une partie considérable du département : un zèle habile et persévérant les rendit à la culture et créa trente-sept communes florissantes. L'empire ajouta ses récompenses aux bénédictions du peuple, et les honneurs vinrent chercher M. Fourier. Mais les épreuves de sa vie n'étaient pas terminées. Bientôt il vit chanceler et tomber, se relever un moment et tomber encore celui qu'il avait connu tour à tour général, premier consul, empereur , et au milieu de ces grandes catastrophes, placé entre l'île d'Elbe et Paris, il ne trahit personne et ne servit que la France ^.

' NOTE TROISIÈME, M. Foufier, préfet de Vlsère^ p. 54.

' NOTE QUATRIÈME, 1814 à t8S5, p. 69.

Il lui était réservé de souffrir encore avec elle. Tombé dans la disgrâce, réduit à une honorable pauvreté, le dignitaire de Teropire vint demander un asile à l'Institut, et rinstitut lui tendit la main. Mais ceux qui persécutaient Monge, ne pouvaient épargner M. Fourier: la sanction royale fut refusée à sa nomination. L'Académie des Sciences répondit à cet acte par une nomination nouvelle faite à l'unanimité, et cette fois, grâce à de loyales interventions, sa voix généreuse fut entendue *.

Ici finissent. Messieurs, les aventures, les longues agitations de la vie de M. Fourier. La science l'avait recueilli ; il ne vécut plus que pour elle. Il trouva dans son sein cette paix profonde après laquelle il soupirait depuis si long-temps. Il ne s'occupa plus que de rassembler et de mettre en ordre ses travaux épars. Le^ temps qu'il dérobait à la géométrie, il le donnait aux lettres qu'il avait toujours aimées. Familier avec les chefs-d'œuvre de l'antiquité et de la littérature française, il avait fait une étude approfondie de l'art difficile de faire parler à la raison un langage digne d'elle, et cet art, il l'avait pratiqué en maître dans la belle Préface digne de servir de frontispice au grand ouvrage de la Description de l'Egypte ^. Aussi quand l'Académie des Sciences perdit Delanibre, elle confia son héritage à M. Fourier. On peut dire avec la vérité la plus scrupuleuse qu'il n'y avait pas unequalité de son esprit et de son caractère qui ne le destinât à cette noble magistrature, et l'étendue de ses connaissances qui embrassaient toutes les parties des sciences ainsi que leur histoire, et l'impartialité supérieure de son intelligence secondée par sa modération naturelle, et le vif sentiment de la dignité de l'esprit ho-

' Ibid., p. 66.

• NoTK sRPTiàMR, IVorauj sur VÉg^te, p. 81.

DISCOURS DE RÉCEPTION A L'ACADÉMIE. t3

main , et Talliance si rare d'un vaste savoir et d'une imagination élégante. Moins piquant, mais plus profond que Fontenelle» aussi précis et plus orné que d'Alembert, aussi riche en vues générales, mais plus pur, plus délicat, plus artiste que Condorcet, l'auteur de l'Éloge d'Herschell est au premier rang des plus heureux interprètes des sciences. L'Académie Française voulut partager un aussi beau talent avec l'illustre compagnie à laquelle elle avait déjà emprunté Laplace et M. Cuvier. Ce nouveau lien l'attacha plus intimement encore à l'înstitut. Il vivait en quelque sorte dans son sein. Ce n'est pas qu'il eût perdu ce vif intérêt, cette tendre sollicitude pour les destinées de la patrie et de l'humanité, qui jadis l'avait jeté au milieu desaffaires. L'âge et le malheur n'avaient pas glacé son cœur, mais il croyait avoir payé sa dette à la vie active, et c'<'ist du port qu'il contemplait les orages. Il aimait toujours le monde, mais il vivait dans la solitude. Il se plaisait à y recevoir, avec quelques amis éprouvés, des jeunes gens passionnés pour les sciences ou pour les lettres. Aucun d'eux ne le visitait sans en recevoir d'aimables encouragements et des conseils utiles. 11 répandait autour de lui comme un parfum d'honnêteté et de bon goût. On ne pouvait le fréquenter, je le sais par expérience S sans aimer davantage et les sciences qui apprennent à connaître la nature, et ces études auxquelles il se plaisait à rendre leur antique nom d'humanités, parce qu'en effet elles sont comme les nourrices de l'humanité et les institutrices de la vie. Ce qui nous frappait surtout en lui, sans parler de la finesse de son esprit et de la richesse de sa mémoire, c'était son exquise bienveillance et son admirable désintéressement. C'étaient là ses deux vertus naturelles : il les prati-

' NoTK ciNQUiftiiR, Met relations avec M. Fourier, p. 68.

quait sans effort, parce qu'elles faisaient. comme partie de lui-môme. Dans toutes les situations, il avait vécu comme il l'aurait fait dans la cellule de Técole d'Auxerre, coutenl d'une modeste aisance et sans souci du lendemain. Sous l'empire, il faisait deux parts de ses revenus, la première pour sa famille qui s'honorait de ses bienfaits, la seconde pour ses expériences; quant à lui-même et à sou avenir, il n'y pensait point : 18 lô le trouva presque sans ressources, et il n'a laissé ni dettes ni fortune. Il aimait tendrement les hommes et leur rapportait ses travaux les plus élevés comme ses moindres démarches. C'était par amour des hommes qu'il aimait les sciences, ce moyen si puissant de leur être utile. Son patriotisme était aussi de l'humanité. Il regardait comme un devoir de ne négliger aucun moyen d'être utile, et quand, abandonné par la fortune, affaibli par l'âge, il n'avait plus rien à donner, plus de services à rendre, l'aménité de ses manières et sa politesse affectueuse réfléchissaient encore l'inépuisable bonté de son cœur. Il y avait de la profondeur jusque dans sa politesse, parce qu'elle tenait à la fois à une nature excellente et à une philosophie élevée. En un mot, c'était un véritable sage , une intelligence supérieure avec une âme sensible.

C'est au milieu de cette paisible solitude, en possession d'une vraie gloire , de la vénération publique (H d'une bonne conscience, plein de nobles souvenirs et occupé de nobles travaux, qu'il s'est éteint tout a coup à l'entrée de la vieillesse.

Sans doute, sa carrière aurait dû être plus longue ^pour les sciences qu'il aurait encore agrandies, et pour ses amis qui trouvaient un si grand charme dans son commerce ; mais en elle-mAme elle est pleine et achevée, et quand je la considère sous tous ses aspects, elle me parait heureuse.

Oui, M. Fourier a été heureux, car Dieu lui avait donné une âme noble et un beau génie. 11 a pu jouir de la beauté de Tordre du monde et se pénétrer de la sagesse inûnie de son auteur dans Tétude et la méditation de Tun des phénomènes les plus vastes de la nature ; il a connu, il a compris Lagrange ; et ce qui vaut mieux encore, il a pu lire dans Tâme d'un CafTarelli, d'un Desaix, d'un Kir^hier ; et dans ce commerce héroïque, il a appris que la vertu, la liberté, la patrie ne sont pas de vains noms, et que tes trahir ou en désespérer jamais est une faiblesse impie. Il a vu les plus vaillantes épées au service des meilleurs desseins. Il a assisté à l'immortalité de ses amis; lui-même il a dû avoir le pressentiment de la sienne. Si plus d'une fois il a gémi sur les malheurs de la patrie, il a cru à la puissance des lumières et au progrès irrésistible de la raison : il a vécu et il est mort dans cette foi.

Il ne lui a manqué que de vivre assez pour assister au grand spectable qui lui aurait rappelé les plus beaux jours de sa jeunesse. Il est mort quelques semaines avant celle qui ne périra pas dans l'histoire. Nos pères. Messieurs, ont fait la révolution française, et ce serait une insulte à leurs mânes de vouloir recommencer leur ouvrage ; mais ils nous avaient laissé l'honneur et comme imposé le devoir d'achever la révolution qu'ils nous léguaient, en lui donnant un gouvernement digne d'elle. Les deux puissances immortelles de la France, le roi et le peuple, le génie de la monarchie et l'esprit des masses, se sont rencontrées : elles ne se sépareront plus. Ces généreuses insliuitions, achetées par tant de sang et de larmes, sont enfin remises à la garde d'un prince loyal et dévoué à la patrie. Reposons-nous à l'ombre du trône national, dans une concorde puissante qui nous permette d'ajouter à la liberté un

16 FRAGMEirrS LITTÉRAIRES.

peu de gloire, car c'est une parure qui lui sied bien, et il n'est si doux d'aimer la France et de la servir que parce qu'on sent que ses intérêts se confondent avec ceux de l'humanité et que sa grandeur est l'espérance du monde.

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