A MONSIEUR LE PRINCE DE LA QSTERNA
Mon cher ami,
Le temps a presque emporté le souvenir de la courte révolution piémontaise de 1821, et c^lui du personnage qui joua dans cette révolution le rôle principal. Cet oubli n'a rien d'injuste. Pour durer dans la mémoire des hommes, il faut avoir fait des choses qui durent. Ce n'est point seulement par faiblesse, comme on le croit, que les hommes adorent le succès; il est à leurs yeux le symbole des plus grandes vertus de Tâme, et de la première de toutes,
* Cette lettre, comme on le verra, n'était pas destinée au public. Bile avait été adressée à M. le prince de la Cisterna, au plus fort d'une maladie grave, en 1838. M. de la Cisterna veut bien nous permettre de publier aujourd'hui cet écrit, auquel l'auteur n'a fiin changéj (!•' mars 1840).
j*,* %eu\ dire cette forte sagesse qui ne ^'engage dansaucune entreprise s»n.> t.*ii avoir pesé loules les chances , et sans V^tre assurée qu'elle ne contient rien qui puisse rendre vaines la constance et Ténergie. Le (dus brillant eourage contre l'impossible toucbe peu, et hs plus béroiques sacrifiées perdent en quelque sorte leur prix au service de l'imprudence. Sans doute, la révolution piémontaise était par-dessus tout un mouvement militaire destiné à arrêter l'Autriche au moment où elle allait passer le Pô, étouffer le parlement napolitain, et dominer l'Italie. La grande faute des chefs de ce mouvement militaire est d'avoir mis sur leur drapeau, par une condescendance mal entendue, la devise d'un liliéralisme excessif et étranger, dont l'inévitable effet devait être de diviser les esprits, de mHM)nt^3nter la noblesse, en qui résidaient la fortune et la puissjuice, et d'inquiéter la royauté. Et puis, le succès d'une prise d'armes de la )uais(iu de Savoie contre l'Au- Irirlic était à deuv conditions : 1** que la FrancCi si elle iH* soiileiiait pas oiiverlemtMit le Piémont, ne le conlralri(>rait pas, et même le servirait sous main ; 2*" que l'arinée na|Njlitai)ie résisterait au moins quelques mois. Or, ces (leuv conditions devaient manquer. En 1821, le gouvernement français inclinait déjà vers la réaction fatale (fui aboutit proniptement au ministère de M. Villèle, et plus tard aux ordonnances de juillet; et tout ce qu'il y avait en Piémont de militaires expérimentés savait bien qu'il riait chimérique de compter sur l'armée napolitaine. La révolution piémontaise était donc condamnée à ne point réussir; (^ll(^ a fait le plus grand mal à ce petit pays, qui doit tout à la sa^'esse mêlée à l'audace, et qui ne peut grandir ol s'accroître que par les mêmes moyens qui depuis trois siècles l'ont fait ce qu'il est devenu. Placée entre TAutriclie et la France, la maison de Savoie ne s'est
él6vée qu'en servant tour à tour Tune contre Tautre, et en n'ayant jamais qu'un seul ennemi à la fois. La monarchie piémontaise est l'ouvrage de la politique; la politique seule peut la maintenir. Peu s'en est fallu que la révolution de 1821 ne la détruisit. Un roi respecté abdiquant la couronne, l'héritier du trône compromis et presque prisonnier, la fleur de la noblesse exilée, le premier général de l'Italie, l'orgueil et l'espoir de l'armée, le général Gifflenga, à jamais en disgrâce; vous, mon cher ami, destiné par votre naissance, votre fortune, et surtout par votre caractère et vos lumières, à représenter si utilement le Piémont à Paris ou à Londres, condamné à l'inaction pour toute votre vie peut-être ; des officiers tels que MM. de Saint-Marsan, de Lisio et de Collegno réduits à briser leur épée ; enfin celui qui vous surpassait tous, permettez-moi de le dire, celui dont l'âme héroïque mieux dirigée et le talent supérieur mûri par l'expérience auraient pu donner à la patrie piémontaise et à la maison de Savoie le ministre le plus capable de conduire ses destinées, M. de Santa-Rosa, proscrit, errant en Europe et allant mourir en Grèce dans un combat peu digne de lui : tels sont les fruits amers de l'entreprise à la fois la plus noble et la plus imprudente. L'Europe se souvient à peine qu'il y a eu en Piémont un mouvement libéral en 1821; ceux qui ont l'instinct du beau distinguèrent dans ce bruit passager quelques paroles qui révélaient une grande âme ; le nom de Santa-Rosa retentit un moment; un peu plus tard, ce nom reparut dans les affaires de la Grèce, et on apprit que le même homme qui avait montré une ombre de grandeur dans sa courte dictature de 1821, s'était fait tuer bravement en 1825 en défendant l'ile de Sphactérie contre l'armée égyptienne ; puis il s'est fait un profond silence, un silence éternel , et le souvenir de Santa-Rosa ne vit
plus que dans quelques âmes dispersées à Turin, à Paris et à Londres.
Je suis une de ces ftmes; mes relations avec Santa-Rosa ont été bien courtes, mais intimes. Plus d'une fois j'ai «Hp tenté d'écrire sa vie, cette vie à moitié romanesque, à moitié héroïque ; j'y ai renoncé. Je ne viens point disputer à l'oubli le nom d'un homme qui a manqué sa destinée; mais plusieurs personnes, et vous en particulier, qui portez un intérêt pieux à sa mémoire, vous m'avez souvent demandé de vous raconter par quelle aventure moi, professeur de philosophie, entièrement étranger aux événements du Piémont , j'avais été lié si étroitement avec le chef de la révolution piémontaise, et quels ont été rots rapi)orts véritables avec votre cher et infortuné compatriote. Je viens fain* VAi ({uo vous désirez. Je m'abstiendrai (le (4»u(es considérations ^'énérales , [K)litiqiies et pbiktst»phiques. Il ne s'agira que de lui et de moi. Ce n'est point ici une composition historique , c'est un simple tableiiu d'intérieur tracé pour quelques amis fidèles, pour réveiller quehfues sympathies , réchauffer quelques souvenirs, et servir de t<'xte à quelifues tristes conversations dans un cerchî de jour en jour plus resserré. Le public, je le sais, est indiiïérent et doit l'être à ces détails tout à fait domestiques entre deux hommes dont l'un est depuis longtemps oublié et Tautre le sera bientôt ; mais dans cette longue maladie qui me ccmsume, et dans la sombre inaction à laquelle elle me condamne, j'éprouve un charme mélancolique à revenir sur ces jours à jamais évanouis; j*aime à rattacher ma vie languissante à cet épisoiie animé de m jeunesse. J'évocfue un moment devant moi Tombre de notre ami avant d'aller le rejoindre : tristes pages écrites pour ainsi dire entre deux tombeiiu\ et destinées ellesmêmes à mourir cwlr^ \os mains.
SArrrA-KOSA. 359
Dans le mois d'octobre 1821, suspendu de mes fonctions de professeur suppléant de Thistoire de la philosophie moderne ù la Faculté des lettres, et menacé dans mon enseignement de Técole normale, qui elle-même fut bientôt supprimée, confiné dans une humble retraite située à côté du jardin du Luxembourg, j'avais été, pour surcroit de disgrâce, à la suite d'un travail opiniâtre sur les manuscrits inédits de Proclus, atteint d'un violent accès de cette maladie de poitrine qui pendant toute ma jeunesse effrayait ma famille et mes amis. J'étais à peu près dans r^tat où vous me voyez aujourd'hui. Je ne sais comment alors il me tomba sous la main une brochure intitulée : De la révolution piéinontamy ayant pour épigraphe ce vers d'Allieri : Sta la fona jm* lui y per me sta il vero. Mon voyage en Ttalie dans Tété et l'automne de 1820, mon attachement à la cause libérale euroi)éenne, le bruit des dernières affaires du Piémont et de Naples, m'intéressaient naturellement à cet écrit; et pourtant malade, fuyant toute émotion vive, surtout toute émotion politique, je ne lus cette brochure que comme on lirait un roman, sans y chercher autre chose qu'une distraction à mes ennuis et le spectacle des passions humaines. J'y trouvai en effet un véritable héros de roman dans le chef avoué de cette révolution, le comte de Santa-Rosa. La figure de cet homme domine tellement les événements de ces trente jours,.quc seule elle me frappa. Je le vis d'abord, partisan du système parlementaire anglais, ne demander pour son pays que le gouvernement constitutionnel, deux chambres, môme une pairie héréditaire; puis, quand le fatal exemple des Napolitains et l'adoption de la constitution espagnole eurent entraîné tous les esprits, ne plus s'opcuper que d'une seule chose, la direction militaire de la révolution, et, porté par les circonstances à une véritable dictature^ di^-
ployer une énergie que ses ennemis eux-mêmes ont admirée, sans s'écarter un seul moment de cet esprit de modération chevaleresque si rare dans les temps de révolution. Je me rappelle encore et je veux reproduire ici Tordre do jour qu'il publia le 23 mars 1821, au moment màneoù la cause constitutionnelle semblait désespérée :
« Charles-Albert de Savoie, prince de Carignan, revéto par sa majesté Victor-Emmanuel de Tautorité de régent, m'a nommé, par son décret du 21 de ce mois, ripent du ministère de la guerre et de la marine. ,
c( Je suis donc une autorité légitimement constituée, et il est de mon devoir, dans les terribles circonstances où se trouve la patrie, de faitre entendre à mes compagnons d'armes la voix d'un sujet affectionné à son roi et d'un loyal Piémontais.
« Le prince régent a abandonné la capitale la nuit du 21 au 22 de ce mois, sans en prévenir la junte nationale ni ses propres ministres.
« Qu'aucun Piémontais n'accuse les intentions d'un prince dont le cœur libéral, dont le dévouement à la cause italienne ont été jusqu'ici l'espoir de tous les gens de bien. Un petit nombre d'hommes, déserteurs de la patrie et serviteurs de r Autriche, ont sans doute trompé, par un odieux tissu de mensonges, un jeune prince qui n'a point l'expérience des temps orageux.
« Une déclaration, signée par le roi Charles-Félix, a paru en Piémont ; mais un roi piémontais au milieu des Autrichiens, nos inévitables ennemis, est un roi captif: rien de ce qu'il dit ne peut ni ne doit être regardé conune venant de lui. Qu'il nous parle, sur un sol libre, et nous lui prouverons alors que nous sommes ses enfants.
«Soldats p'\èmoivUv^> %^tdQ& nationales, voulez-vous
la guerre civile? voulez-vous Tinvasioii des étrangers, la dévastation do vos campagnes, l'incendie, le pillage de vos villes et de vos villages? Voulez-vous perdre votre gloire, souiller vos enseignes? Continuez. Que des Piémontais armés se lèyont contre des Piémontais armés? que des poitrines de frères heurtent des poitrines do frères ?
<x Commandants des corps, officiers , sous-officiers et soldats, il n'y a plus qu'un moyen do salut : ralliez-vous à vos drapeaux , entourez-les , saisissez-les , et courez les planter sur les rives du Tésin et du Pô. Le pays des Lombards vous attend , ce territoire qui dévorera ses ennemis à l'aspect de votre avant-garde. Malheur à celui que des opinions différentes sur les institutions de son pays éloigneraient de cotte résolution nécessaire ! il ne mériteniit point de conduire des soldats piémontais, ni l'honneur d'en porter le nom.
<x Compagnons d'armes , cette époque est européenne. Nous ne sommes point abandonnés : la France aussi soulève sa tète trop humiliée sous le joug du cabinet autrichien ; elle va nous tendre une main puissante.
c( Soldats et gardes nationales, des circonstances extraordinaires exigent des résolutions extraordinaires. Si vous hésitez, plus de patrie, plus d'honneur, tout est perdu. Peosez-y, et faites votre devoir, la junte et les ministres feront le leur. Votre énergie rendra son premier courage à Charles-Albert, et le roi Charles-Félix vous remerciera un jour de lui avoir conservé son trône. »
Enfin, quand tout fut perdu, Santa-Rosa négocia avec M. le c^mto de Mocenigo, ministre de Russie auprès de la cour de Turin, pour obtenir une pacification générale, à la condition d'une amnistie (tt de qm^lques améliorations intérieures, offrant, a ce prix, de renonciT à l'ii\vv\\A\^
pour lui-niénie et pour les autres cheEs oonslîtutionDels, et de se bannir volontairement pour mieux assurer la piix et le bonheur de la patrie.
Cette noble conduite me frappa vivement, et pendint quelques jours je répétais à tous mes amis : Measieun, il y avait un homme k Turin. Mon admiration ndoabh quand on m'apprit que le héros de ce livre en était aussi Fauteur. Je ne pus me défendre d'un sentiment de nspeot en voyant dans le défenseur d'une révolution malhMK reuse cette absence de tout esprit de partie cette loyamê magnanime qui rend justice à toutes les intentions, et dav les douleurs les plus poignantes de l'exil ne laisse pereer ni récriminations injustes ni amers ressentiments. L'eih thousiasme pour une noble cause porté jusqu'au denier sacrifice, et en même temps une modération pleine de dignité, sans parler du rare talent marqué à toutes les pagv de cet écrit, composaient à mes yeux un de ces beaux etractères cent fois plus intéressants à mes yeux qu« k$ deu.v révolutions de Naples et du Piémont ; car si le philosophe en moi cherche dans les événements contemporains le mouvement des principes éternels et leur manifestation visible, l'homme aussi ne cherche pas avec moins d'ardeur rhumanité dans les choses humaines. Et quel trait plus admirable d'un caractère humain que l'union de la mMration et de Fénergie I Cet idéal que j'avais tant rêvé seablaitse présenter à moi dans M. de Santa-Rosa. Od medil (ju'il était à Puris; je voulus le connaître, et un de dm amis d'Italie me l'amena un matin. Je venais de cracher du sang, et les premières [mroles que je lui dis fureni celles-ci : (( Monsieur, vous êtes le seul homme que, dav mon état, je désire connaître encore. » Combien de fois depuis nous sommes-nous rappelé cette première entrevue^ moi mouranl, Wv eowÀ^diVSiVié à mort^, caché sous un
étranger 9 sans ressources et presque sans pain! Sans insister sur les détails de notre conversation, il me suffira de vous dire que je trouvai plus encore que je n'avais attendu. A sa mine, à sa démarche, dans toutes ses paroles, je reconnus aisément le feu et Ténergie de Tauteur de la proclamation du 23 mars, et en même temps ma triste santé parut lui inspirer une compassion affectueuse qui se marquait  tout moment par les soins les plus aimables. En me voyant dans cet état critique, il s'oublia lui-même et ne pensa plus qu'à moi. Notre longue conversation, dont U fit tous les frais, m'ayant laissé ému et très-faible, le soir il revint savoir de mes nouvelles, puis il revint le lendemain, puis le lendemain encore, et, au bout de quelques Jours, nous étions Tun pour l'autre comme si nous avions passé toute notre vie ensemble. Le nom qu'il avait pris était celui de Gonti ; il était logé tout près de moi, rue des Francs-Bourgoois-Saint-Michel , vis-à-vis la rue Racine, dans une chambre garnie bien près des toits, avec un de m amis de Turin qui , sans avoir pris aucune part à la révolution et sans être compromis, avait ([uitté volontairement son pays pour le suivre. Quel est donc cet homme avec lequel on préfère l'exil aux douceurs de la patrie et de la famille? U est impossible d'exprimer le charme de ion commerce. Ce charme était \)Out moi , je le répète, lans l'union de la force et de la bonté. Je le voyais toujours prêt, à la moindre lueur d'espérance, à s'engager lans les entreprises les plus périlleuses, et je le sentais beureux de passer obscurément sa vie à soigner un ami souffrant. Son cœur était un foyer inépuisable de sentiments affectueux. Il était bon jusqu'à la tendresse pour tout le monde. Rencontrait-il dans la rue, en venant chez moi, quelque malheureux? il partageait avec lui le denier du pauvre. Son hôtesse, une vieille femme (\\y^\^w% ^xi-
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corcy était-cllc un peu malade ? il la soiguaîl comme s'il eût été de sa famille. Quelqu'un avait-il besoin de ses conseils? il les prodiguait, et tout cela par un instinct irrésistible dont il n'avait pas môme la conscience. Aussi étaitil impossible de le connaître sans Taimer. Je doute que jamais créature humaine, même une femme, ait été autant aimée. Il avait à Turin un ami auquel il avait pu confier sa femme et ses enfants, et un autre l'avait accompagné dans l'exil. Voici du sentiment qu'il inspirait une preuve bien frappante. Autrefois, tout enfant, servant à l'armée des Alpes, dans le régiment de son père, on lui avait donné ])our camarade un enfant de son pays, qui depuis avait quitté l'armée et le Piémont, et avait perdu de vue son jeune maître ; mais il lui en était resté un souvenir profond, et un jour, dans son grenier de la rue des Francs- Bourgeois, le noble comte, tombé dans la misère, avait vu arriver tout à coup le pauvre Bossi, limonadier à Paris, qui, ayant appris par les journaux les aventures de son jeune oflicier, n'avait pas eu de repos qu'il n'eût découvert sa demeure, et il venait lui offrir ses économies. Plus tard, combien de fois, en me rendant le matin à la prison de Santii-Bosa, n'ai-je pas trouvé à la porte de la salle Saint- Martin Bossi ou sa femme avec un panier de fruits, attendant des heures entières qu'on leur ouvrît la porte, se glissant avec moi et remettant leur offrande au prisonnier avec le respect d'un ancien serviteur et la tendresse d'un véritable ami !
Depuis la fin d'octobre 1821 jusqu'au l*^"" janvier 1822, nous vécûmes ensemble dans la plus douce et la plus profonde intimité. Pendant tout le jour, jusqu'à cinq ou six heures du soir, il restait dans sa petite chambre de la rue des Francs- Bour^'(îois, occu|>é à lire et aussi à préparer un oinrn;jje sur \es v^ovwevxw^vevewv^ vvwvsXviviùoRuels au XTX'
siècle. Après son diner et la nuit venue, il sortait de sa oelluloy gagnait la rue d'Enfer, où je demeurais, et passait la soirée avec moi jusqu'à onze heures ou minuit. De mon côtù, j'avais arrangé ma vie à peu prrs comme lui : je |)assais la journée dans les médicaments et dans Platon ; le soir je fermais mes livres et recevais mes amis. Santa- Rosa avait la passion de la conversation, H il causait à merveille ; mais j'étais si languissant et si faible que je ne pouvais supporter l'énergie de sa parole. Elle me donnait la fièvre et une excitation nerveuse qui se terminait par des abattements et pres<iu(^ des défaillances. Alors l'homme énergique, à la voix ardente, faisait place à la créature la plus afTectneuse. Combien de nuits n'a-t-il pas passées au chevet de mon lit avec ma vieille gouvernante I Dès ({ue j'étais mieux, il se jetait tout habillé sur un sofa, et malgré ses chagrins, avec sa bcmnci conscience et une santé incomparable, il s'endormait en quelques minutes jusqu'à la pointe du jour.
Je dois faire ici son portrait. Santa-Rosa avait à peu près quarante ans; il était d'une taille moyenne, environ cinq pieils deux pouces. Sa tête était forte, le front chauve, la lèvre et le nez un peu trop gros, et il portait ordinairement des lunettc^s. Rien d'élégant dans les manières ; un ton mâle et viril sous des formes d'ailleurs infîniment polies. Il était loin d'être bvim ; mais sa figure, quand il s'animait, (U il était toujours animé, avait quelque chose de si passionné, qu'elle en devenait intéressante. Ce qu'il y avait de plus remarquabh; en lui était une force de corps extraordinaire. Ni grand ni petit, ni gras ni maigre, c'était un véritable lion pour la vigueur et pour l'agilité. Pour peu qu'il cessât de s'observer, il ne marchait pas, il bondissait. Il avait des muscles d'acier, et sa main était un étau où il enchaînait les plus robusle^. le V^\ \>\\vi\v5x.
presque sans effort, les tables les plus pesantes. Il était capable de supporter les plus longues fatigues, et il semblait né pour les travaux de la guerre. Il aimait passionnément ce métier. Il aVait été capitaine de grenadiers, el personne n'avait plus reçu que lui de la nature, au physique comme au moral, ce qui fait le vrai soldat. Son geste était animé, mais sérieux; toute sa personne et son seul aspect donnaient l'idée de la force.
Je n'ai jamais vu de plus touchant spectacle que celui h de cet homme si fort, qui avait tant besoin d'air pour di- \¥x later sa poitrine, de mouvement pour exercer ses mem- liap bres robustes et son inépuisable activité, se métamorpho- |tii sant en une véritable sœur de charité, tantôt silencieux, tantôt gai , retenant sa parole et presque son souffle pour ne pas ébranler la frêle créature à laquelle il s'intéressait. La bonté de la faiblesse n'est guère séduisante, car ou se dit : C'est peut-être de la faiblesse encore; mais la tendresse de la force a un charme presque divin.
Nous avions au fond les mêmes opinions , et il n'a pas peu contribué à m'affermir dans mes bonnes croyances. Comme moi, il était profondément constitutionnel, ni servile ni démocrate , sans envie et sans insolence. Il n'avait aucune ambition ni de fortune ni de rang, et le bienétro matériel lui était indifférent; mais il avait l'ambition de la ;<l()ire. De même en morale il chérissait sincèrement la vertu, il avait le culte du devoir, mais aussi le besoin d'aimer et d'être aimé , et l'amour ou une amitié tendre était nécessaire à son cœur. En religion , il passait en Italie pour un homme d'une grande piété, et en effet il était plein de respect pour le christianisme, dont il avait fait une étude attentive. Il était même un peu théologien. h^> Il me racontait qu'en Suisse il argumentait contre les(|ï. théologiens pro\tô^\di\\\&> v^\ àL^\^vÀ^\\.V^ ^^vhoUcisme; maisj Ei
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SANTA-RQSA. 367
sa foi n'était pas celle de Manzoni, et je n'ai guère vu au fond de son oœur plus que la foi du vicaire savoyard. Avide de comprendre et de savoir, d'ailleurs rattachant tout à la politique 9 il dévorait dans mes livres tout ce qui tenait à la morale et à la pratique. Quoique libéral, ou plutôt parce qu'il Tétait véritablement, il redoutait l'influence des déclamations prétendues libérales, et en voyant la foi religieuse s'affaiblir dans la société européenne, il sentait d'autant plus le besoin d'une philosophie morale, noble et élevée. Il possédait naturellement la bonno métaphysique dans une âme généreuse bien cultivée. Personne au monde ne m'a tant encouragé et soutenu dan;; ma carrière philosophique. Mes desseins étaient devenus les siens, et s'il fût resté en France, il aurait donné à la bonne cause philosophique, dans ses applications morales et politiques, un excellent écrivain de plus, un organe ferme, élevé, persuasif.
Sans doute son esprit n'était pas celui d'un homme (h^ lettres ni d'un philosophe, mais d'un militaire et d'un politique. 11 avait l'esprit juste et droit comme le co^ur; il détestait les piiradoxes, et dans les matières graves les opinions hasardées, arbitraires, personnelles, lui inspiraient une profonde répugnance. Il me gourmandait souvent sur plusieurs de mes opinions , et me ramenait sans oesse des sentiers étroits et périlleux des théories personnelles à la grande route du sens commun et de la consdence universelle. Il n'avait ni étendue ni originalité dans la pensée, mais il sentait avec profondeur et énergie, et il s'exprimait, parlait, écrivait avec gravité et avec émotion. Son ouvrage sur la révolution piémontaise a des pages véritablement belles. Et c'était là son coup d'essai 1 fue n'eût-il pas fait, s'il eût vécu?
£n politique , ce prétendu révolutionnaire était d'\u\<^
modération telle que, s'il eût été en France à la chambre (les députés, à cette époque, à la fin de 1821 , il eût siégé entre M. Royer-Collard et M. Laine. Mes amis et moi nous étions alors assez mal traités par le ministère de •VI. (le Richelieu, et nous n'étions pas toujours justes envers lui. Sanla-Rosa, avec sa gravité acxx)iitumée, réprimait mes vivacités et s'étonnait de celles de mes plus sages amis. Je me souviens qu'un soir, étant chez moi avec M. Humann et M. Royer-Gollard, il assista à une discussion sérieuse sur ce qu'il fallait faire dans les circonstances présentes , s'il fallait laisser vivre le ministère Richelieu, que défendaient M. Pasquier, M. Laine, M. Dessolles,ou s'il fallait le détruire en s'alliant avec le côté droit, conduit par MM. Corbière et Villèle. M. Royer-Collard pensait que si MM. Corbière et Villèle arrivaient aux aŒair(îs, ils n'en auraient pas pour six mois; et le ministère Rir.lielicu renversé, il voyait derrière MM. de Villèle et Corl)ièr(3 h prompt triomphe de la cause libérale. C'élîiil là un(î perspective bien séduisante pour un proscrit comme Sanla-Rosa. Dans six mois, après un pouvoir violent el éphémère, un ministère libéral qui eût au moins adouci l'oxil des réfugiés piémontais, et en me tirant de disgrâce, moi et mes amis, ouvert à Santa-Rosa un avenir en France ! Avec quel respect n'entend is-je pas le noble proscrit m'inviter à m'opposer de toutes mes forces à une manœuvre de parti qu'il qualifiait sévèrement : — NV prenez pas garde à moi, me disait-il, je deviendrai ce que je |)0urrai; vous, faites votre devoir : votre devoir de bon citoyen est de ne pas combattre un ministère qui est votre dernière ressource contre la faction ennemie de tout progrès el de toute lumière! Il n'est pas permis de faire le mal dans l'espérance du bien ; vous n'êtes pas sûr de n^iiverser p\uç>VaTA>\>\, ^wXix^v^. ^vVvllèle^et vous éte^
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sûr de faire le mal en leur livrant le pouvoir. Pour moi, si j'étais député, j'essaierais de donner de la force au ministère Richelieu contre la cour et le côté droit. — Mon opinion était celle de Santa-Rosa. Elle ne prévalut pas, et ce jour-là il fut commis une faute ({ui a pesé sept ans sur la France. Le ministère Richelieu fut renversé, MM. Corbière et Villèle arrivèrent au pouvoir, et ils y demeurèrent jusqu'en 1827.
Les mauvais jours s'avançaient pour la France. Quand le ministère de M. Villèle eut remplacé celui de M. de Richelieu , la faction qui occupait le i)Ouvoir, en même temps qu'elle attaquait en France, une à une, toutes les libertés et toutes les garanties, resserrait de plus en plus avec l'étranger son ancienne alliance, et les polices de Piémont et de France s'entendirent pour poursuivre et tourmenter les réfugiés. Ils étaient à Paris soqs des noms supposés, et en général ils vivaient tranquilles et retirés. La nouvelle police, dirigée par MM. Franchet et de Laveau , se fit une religion de satisfaire les ressentiments et les peurs de la cour de Turin; au lieu de surveiller, ce qui était son devoir et son droit, elle persécuta. Santa-Rosa reçut l'avis que la police était sur ses traces et qu'on voulait l'arrêter. Une fois arrêté, il pouvait être livré au Piémont, et la sentence de mort rendue contre lui et ses amis pouvait être exécutée. Je pensai qu'il fallait laisser passer le premier orage , et je ménageai à Santa- Rosa une retraite à Arcueil, dans la maison de campagne d'un de mes amis, M. Viguier. Nous nous y établîmes tous les deux, et y vécûmes pendant les premiers mois de 1822, ne recevant presque aucune visite, et ne sortant pas même de l'enceinte du jardin. Je continuais ma traduction de Platon, lui ses recherches sur les gouvernements constitutionnels. C'est là, dans ces \oTvÇQLft% .ç»»sfcTVî& ^^
soirées d'hiver, que Santa-Rosa me raconta toute sa vie extérieure et intérieure, et la parfpiite vérité, et, si Ton peut s'exprimer ainsi , le dessous des cartes de la révolution piémontaise.
Il était né le 18 novembre 1783> à Savigliano, ville du Piémont méridional , d'une bonne famille , mais dont la noblesse était récente. Son père, le comte de Santa-Rosa, était un militaire qui fit les premières guerres du Piémont contre la révolution frsmçaise, et emmena avec lui à l'armée son fils Sanctorre, dès l'âge de neuf à dix ans. Si le père eût vécu , la carrière du fils était décidée ; mais le comte de Santa-Rosa fut tué à la bataille de Mondovi, à la tête du régiment de Sardaigne, dont il était colonel, et plus tard les victoires de Napoléon et la soumission du Piémont mirent fm à la carrière militaire du jeune Sanctorre. Il se retira dans sa famille, à Savigliano, et, moitié dans cette ville et moitié dans Turin, il fît de très-bonnes études classiques avec plusieurs condisciples, depuis fort connus dans les lettres, sous le célèbre abbé Valpersga de Caluso. Le nom de sa famille était si respecté dans sa province, et lui-même le portait si bien, qu'à l'âge do vingt-quatre ans il fut élu par ses concitoyens maire de Savigliano, et il passa plusieurs années de sa jeunesse dans ces fonctions, où il acquit l'habitude des affaires civiles. Mais ce n'était pas là une carrière pour un homme sans fortune. On lui persuada donc , malgré ses répugnances , d'entrer dans l'administration française, qui gouvernait alors le Piémont; il fut fait sous-préfet de la Spezia, état de Gènes, et il exerça ces fonctions pendant les années 1812, 1813 et 1814 jusqu'à la restauration. Santa-Rosa salua avec enthousiasme le retour de la maison de Savoie, et, en 1815, croyant que l'arrivée de Napoléon à Paris, pendant les c^enl jovits, '&\i^cv\ftm\ >\\NfeVîiûs^vîi S9>^<ârre« il quit-
ta le service civil pour le service militaire, et fit la trèspetite campagne de 1815 comme capitaine dans les grenadiers de la garde royale. Puis, tout étant rentré dans le repos après la chute de Napoléon , il quitta encore une fois la carrière des armes pour en prendre une où ses connaissances militaires et civiles se combinaient heureusement, celle de l'administration militaire. Il entra au ministère de la guerre, et y fut chargé de fonctions assez élevées. C'est alors, jo crois , qu'il se maria avec une per sonne qui avait plus de naissance que de fortune. De ce mariage il eut plusieurs enfants. Il était très-considéré, fort bien en cour, et destiné à une carrière brillante, quand éclata la révolution napolitaine, que TAutriche entreprit d'étouffer violemment, affectant ainsi ouvertement la domination de l'Italie. Je dois m'imposer à moi-même un silence religieux sur les confidences que l'amitié de Santa- Rosa déposa dans mon sein ; mais je puis, mais je dois dire une chose, c'est que dans la profonde solitude où nous vivions, parlant à un ami dont les opinions politiques étaient au moins aussi prononcées que les siennes, vingt fois Santa-Rosa m'assura que ses amis et lui n'avaient eu de rapport avec les sociétés secrètes que fort tard, à la dernière extrémité, lorsqu'il leur fut démontré que le gouvernement piémontais était sans force pour résister luimôme à l'Autriche, qu'un mouvement militaire serait impuissant, s'il ne s'appuyait sur un mouvement civil, et que pour un mouvement civil le concours des sociétés secrètes était indispensable. Il déplorait cette nécessité, et il accusait la noblesse et les propriétaires piémontais [gli possidenti) d'avoir perdu le pays et eux-mêmes, en ne faisant pas leur devoir, en n'avertissant pas hautement le Roi des périls du Piémont, et en forçant le patriotisme à recourir à des trames occultes. Sa loyauté répugnait àlo\iV\si^%^À'^>^^^^j^:^^
qu'il me le dit, je voyais clairement qu'il éprouvait dans sa chevalerie une sorte de honte intérieure d'avoir été peu à peu poussé jusqu'à cette extrémité. Sans cesse il me répétait : Les sociétés secrètes sont la peste de l'Italie ; mais comment fain* pour se passer d'elles, quand il n'y a aucune publicité, aucun moyen légal d'exprimer impunément son opinion? Il me racontait que longtemps il s'était arrêté à la pensée de ne participer à aucune société, de s'abstenir de toute action, et de se borner à de grandes publications morales et politiques, capables d'influer sur l'opinion et de régénérer l'Italie. C'était ce qu'il appelait une conspiration littéraire. Assurément elle eût été plus utile que la triste prise d'armes de 1821. Son rêve était de recommencer cette conspiration littéraire du sein de la France ; sa consolation était de n'avoir rien fait pour lui-même, et de n'avoir pensé qu'à son pays. Sa bonne conscience et son énergie naturelle réunies lui composaient, dans notre solitude d'Arcueil, une\ie tranquille et presque heureuse.
Ma mauvaise santé et son imprudente amitié, avec lo lâche acharnement de la police française, l'arrachèrent de cette solitude et le perdirent à jamais. S'il fût resté avec moi, il eût refait sa destinée ; il eût passé tout le temps de la restauration dans des travaux honorables qui auraient j(^té de l'éclat sur son nom ; il eût atteint la révolution de juillet; et alors il n'avait qu'à choisir, ou à rentrer en Piémont comme MM. de Saint-Marsan et Lisio, ou, comme M. de CoUegno, à entrer au service de la France; et, dans ce dernier cas, une immense carrière était devant lui ; si toutefois cette ame altièrci, dédaigneuse de la bonne comme de la mauvaise fortune, eût jamais consenti à avoir une autre patrie que celle qu'il avait voulu servir, et que ses malheurs mémo lui avait rendue plus chère et plus sacrtV. Ilélas 1 tout Côl u\eT\\i *à ^\ii ^^y\>\ «û. >«i ^^vir. Un jour
l'état de ma poitrine effraya tellement Santa-Rosa, qu'il me conjura de venir chercher quelques secours à Paris. Je cédai, je revins au Luxembourg; Santa-Rosa inquiet ne put tenir à Arcueil, et le soir je le vis paraître au chevet de mon lit. Au lieu de rester chez moi, il voulut aller passer la nuit dans son ancien logement, et, avant de rentrer, il eut l'imprudence d'entrer dans un café de la place de l'Odéon, pour y lire les journaux. A peine en sortait-il que sur la place même de l'Odéon il fut saisi par sept ou huit agents de police, terrassé, conduit à la préfecture et jeté en prison. Il parait qu'il avait été reconnu à la barrière, où il était signalé depuis longtemps.
Dans la nuit même de son arrestation, il avait été interrogé par le préfet de police. Dès ce premier interrogatoire, Santa-Rosa avait reconnu son vrai nom et exprimé des sentiments qui avaient fait une vive impression sur le fanatique, mais honnête M. de Laveau. Il avait repouss('$ avec indignation l'accusation d'être mêlé à des machinations contre le gouvernement français; il avait déclaré qu'il était absolument étranger à tout ce qui se passait en France, et que son tort unique et involontaire était d'être à Paris sous un autre nom que le sien. Interrogé sur ses relations à Paris, il m'avait nommé comme le seul ami qu'il y eut; il avait demandé comme une grâce qu'on ne me mêlât point a cette affaire, et qu'on m'épargnât une, visite domiciliaire qui pouvait être funeste à ma santé, offrant lui-même tous les renseignements qui lui seraient demandés , et même toutes les réparations les plus sévères plutôt que d'exposer celui qui lui avait donné l'hospitalité. Le mot d'extradition ayant été prononcé, Santa-Rosa avait paru accepter son sort avec cette fierté simple qui ne manque jamais son effet. Il n'avait paru inquiet que d'une seule chose ^ le^ &iiv-
374 FRAGMENTS UTTÉRAIRES.
tes que toute cette affaire pourrait avoir sur ma santé. Pendant que ceci se passait à la préfecture de police, j'étais dans mon lit, couvert de sangsues, et dans le plus triste état. Le lendemain, entre quatre et cinq heures du matin, j'entends sonner avec force à ma porte, et tout à coup se précipitent dans ma chambre cinq ou six gendarmes déguisés, ayant à leur tête un commissaire de police qui, montrant son écharpe, me signifia, au nom du Roi, qu'il avait Tordre de faire une perquisition dans mes papiers. Je ne sus pas d'abord ce que cela voulait dire, et ce fut seulement à la fin de la perquisition, dont tout le résultat fut de leur faire découvrir des notes sur Proclus et sur Platon, que le commissaire m'apprit que j'étais recherché à cause de Santa-Rosa, arrêté la veille en sortant de chez moi. Frappé de cette nouvelle comme d'un coup de foudre, je me transportai immédiatement chez M. de Laveau, et je lui demandai pourquoi, s'il accusait de complot contre le gouvernement français un homme qui ne connaissait que moi à Paris, il ne m'avait pas mis moimême en arrestation, ou, s'il n'osait aussi m'accuser de conspiration, pourquoi il s'en prenait à un homme qui n'avait rien pu que par moi et avec moi. Si, au fond, il ne s'agissait pas de complot contre la France, je lui montrai ce qu'il y avait de peu noble à poursuivre un proscrit, parce qu'il était sous un autre nom que le sien, quand d'ailleurs ce proscrit était un galant homme et vivait inoffensif, et je lui demandai à voir sur-le-champ Santa-Rosa. M. de Laveau était homme de parti, comme M. Franchet; c'était un esprit étroit et soupçonneux, mais c'était un homme honnête; il venait d'interroger une seconde fois Santa-Rosa ; il venait de lire le rapport du commissaire de police sur les résultats de la perquisition faite chez moi, et il commen(^il à tocûnuaUce que l'accusation de
SAMTA-R08A. 375
complot contre le gouvernement français était dépourvue de tout fondement. Ma visite, en lui prouvant que nous n'avions pas peur et que nous ne craignions pas un prucèSy acheva de le persuader. Toutefois, il crut devoir affecter encore des doutes, et m'annonça que le procès aurait lieu. Je demandai à y paraître comme témoin, et, quelques jours après, je fus mandé en effet devant le juge d'instruction M. Debelleyme, depuis préfet de police, et aujourd'hui membre de la chambre des députés. L'instruction fut courte et détaillée; M. Debelleyme y montra une impartialité et une modération parfaite. Il prit, dans ses rapports avec le prisonnier, une haute idée de sa moralité, et il me parla toujours de lui avec respect et bienveillance. Ce procès ridicule aboutit ù une ordonnance déclarant qu'il n'y avait pas lieu à suivre sur la prévention de complot, la seule qui eût motivé l'arrestation. Quant à l'affaire du passeport, sous un nom étranger, le tort du prisonnier était reconnu , mais dans les termes les plus honorables pour lui. Il était fait mention de la loyauté et de la franchise de ses aveux. Cette ordonnance de non-lieu n'intervint qu'au bout de deux mois, et, pendant tout ce temps, le pauvre Santa-Uosa demeura en prison à la préfecture de police, dans une des chambres de la salle Saint- Martin. Les premiers jours de l'arrestation passés, j'avais obtenu la permission de le visiter tous les jours, etquelquas autres personnes obtinrent ensuite la môme permission. Ce fut dans cette circonstance que j'appris encore mieux à connaître le caractère vx l'Ame de Santa-Rosa.
Dans le premier moment, il avait eu deux craintes : la première, d'être livré au Piémont, c'est-à-dire a l'échafaud ; la seconde, que l'émotion de toute cette affaire et de la visite de la police ne portât un coup funeste à ma santé et ne m'achevât. Quand il me vit entrer dan& sa \^c\saw^
peut-être mieux qu'à l'ordinaire, sa sérénité d'âme lui revint, et pendant les deux mois entiers qu'il demeura à la salle Saint-Martin , je ne l'ai entendu se plaindre ni du sort ni de personne. Il se prépara à bien mourir s'il était livré au Piémont, et ne lut plus que la Bible. Puis, quand cette crainte fut passée, son attention se porta sur tous les détails de la procédure suivie contre lui. Il était touché is& égards qu'on lui témoignait, et pénétré de respect pour l'excellence de la loi française et pour l'indépendance de la magistrature. Il fallait voir Santa-Rosa dans sa prison. C'était une chambre assez bonne, aérée, salubre; il n'y ratait pas mal , et s'y trouvait à merveille. Le geôlier, qui faisait ce métier depuis longtemps, et qui avait appris à se connaître en hommes, avait bientôt vu à qui il avait i faire, et il ne le traitait pas c^omme un prisonnier ordi* naire. Il l'appelait toujours monsieur le comte, et cela ne déplaisait pas à Santa-Rosa, qui lui parlait avec bonté, et liiiit pur se l'attacher au point que ce geôlier avait tout à fait l'air d'un ancien serviteur de sa maison. Santa- Kosa s'était en(|uis de sa position de fortune, de sa famille, de ses enfants; l'autre le consultait; Santa-Ros;i donnait son avis avec douceur, mais avec autorité. On aurait dit qu'il était encore à Savigliano, à la mairie, parlant à un do ses employés. Quand il quitta la prison, k •(oôlier me dit qu'il perdait beaucoup. Il en était de mtnne dans ma maison. Ma gouvernante l'aimait plus que moimc^me, et encore aujourd'hui, après vingt années, elle ne parle de lui ([ii'avec attendrissement. Ce fut dans cette prison que je rencontrai l'ancien domestique de Santii- Rosa à l'armée des Alpes, Bossi, mauvaise t(>te et bon cœur, qui no suivait pas conduire S43S aiïaires, mais qui aurait volontiers donné tout ce qu'il avait à son ancien maître. Il n'est pas Wso\u à^ AVtvi v^aa ^«& 4<î»x. uuils^ ^ndant
lesquels je passais chaque jour trois ou quatre heures à la salle Saint-Martin, nous lièrent de plus en plus.
H semble, après Tordonnance de non-lieu rendue par M. lo Ju^o (Finstruction Debelleyme, qu(î le résultat d(» cette tracasserie devait être au moins de laisser Santa-Rosa tran([uille à Paris : il n'en fut rien. D*abord il y eut une première opposition de la police. Il fallut que la cour royale intervînt, et prononçât formellement la mise en liberté, si nulle autre cause d'arrestation ne se rencontrait. Les ombrages de la police de M. Corbière s'opposèrent même à l'exécution de ce second jugement, et après que Santa-Rosa eut été déclaré par la justice au-dessus de toute prévention, et par conséquent libre, M. Corbière, par un arrêté ministériel, décida que M. de Santa-Rosa et quelques-uns de ses compatriotes, arrêtés comme lui, seraient relégués en province sous la surveillance de la police. Alençon fut la prison, un peu plus vaste que la salle Saint-Martin, à laquelle Santa- Rosa fut condamné par M. le ministre de l'intérieur et de la police. Cet acte lâche et méchant envers un homme évidemment inoffensif, et qui ne pouvait trouver de consolation qu'à Paris, auprès d'un ami dont on connaissait à la fois les opinions libérales et la vie bien tranquille, puisqu'il la passait presque tout entière dans son lit, cet acte qui perdit Santa-Rosa en le séparant de Paris et de moi, lui causa, par son inutile rigueur, une véritable irritation. Il protesta , demanda la permission de rester à Paris ou des passeports pour l'Angleterre. On ne lui fit aucune réponse, et il fut transféré à Alençon.
Voici des fragments de quelques-unes de ses lettres d'Alençon, qui font connaître la vie qu'il y menait, ses sentiments et ses travaux.
378 FRAGMENTS UIliRAIRES.
Alençon, 19 mai isn.
a Nous voilà arrivés depuis hier à Alençon ; les ordres du ministre nous soumettent à la surveillance de Tautorité locale, et cette surveillance s'exercera de cette manière^: tous les jours, d'une heure à deux, nous devons nous présenter au maire et signer dans son registre; voilà tout, fai déclaré bien doucement, bien simplement, mais en termes bien clairs et bien significatifs, ma position au maire. Il n'avait pas de bonnes raisons à me dire, je ne lui en demandais ni de bonnes ni de mauvaises : aussi l'entretien ne fut-il pas vif, mais il fut poli, ce qui ne laissait pas d'être un assez grand point pour votre débonnaire ami. Au reste, j'aime les maires et pour cause. Celui-ci est un bon vieillard, ayant une petite voix fort honnête ; son adjoint, dont le nom finit en ièreei qui marche droit comme un i, ne nous a pas reçus aussi bien. Je me suis bien promis que si jamais je redeviens syndic de.ma chère ville, '^ me garderai de donner de mauvais moments aux pauvres diables qu'on m'amènera. Je vais mener une vie d'ermite, cela me consolera de n'être plus dans ma prison de Paris. L'indignation que me cause l'injustice que j'éprouve n'a pas diminué, mais je ne la laisserai pas troubler mon repos. C'est assez parler de moi. J'arrive à un sujet que je ne saurais plus quitter. Songez que vous êtes réellement mieux qu'en novembre dernier ; ce mieux doit vous donner un commencement de courage, parce que c'est un commencement d'espérance. Réfléchissez un peu au plaisir, au vif, à l'inconcevable plaisir de redevenir vousmême, et au mien, de vous voir dans la plénitude de votre puissance d'esprit et de travail. »
USrtArW&k. S79
AtençoD, S juin.
« Je suis logé, mon cher ami, dans la rue aux Cieux, chez M. Chapelain, tapissier. J'ai deux chambres assez grandes et assez propres ; mais une triste vue sur la rue et sur une petite vilaine cour, a remplacé le lac, les Alpes, Vevey et Clarens, que j'avais sous ma fenêtre il y a un an. J'ai voulu hier voir les environs. J'ai rencontré la Sarthe croupissante et des champs peu fertiles. A force de chercher j'ai trouvé un peu d'ombre à l'abri de quelques pommiers. La ville est très-mal bâtie; elle a un jardin public passable, un assez grand nombre de propriétaires aisés. A en juger sur quelques indices fort vagues, les Alençonnais sont de bonnes gens, un peu curieux, mais fort innocemment. Je ne les crois pas plaideurs, tout Normands qu'ils sont, car leur palais de justice n'est qu'à moitié construit. La cathédrale est grande, à vitraux peints; mais l'intérieur est moitié gothique, moitié mauvais grec. J'y ai entendu un prêtre faisant un sermon à des enfants. Il criait assez fort; mais je n'ai pas entendu un seul mot de son beau discours : c'était cependant du français, mais débité selon la coutume de Normandie.
« Je suis énamouré de Paris; il y a une bonne partiede moi-môme dans cette ville que j'ai toujours voulu haïr et que j'ai fini par aimer d'ammir,
<c Je n'ai pas reçu de réponse du ministre, et je m'y attendais bien. Je ne cesserai pas de me plaindre, quand ce ne serait que pour leur rappeler leur injustice. On aime assez à voir résignés et silencieux ceux qu'on persécute : je ne leur donnerai pas ce plaisir-là.
<c Outre les livres dont nous sommes convenus, je vous demande, 1** M. de Bonald, Législation frmiLim\%'^ }L.^
La MenuaiSy de Y Indifférence; 3® Chateaubriand , de la Monarchie selon la Charte.
Alençon, U juin.
« Hier, vos deux lettres, celle du 3 et celle du 9, me sont arrivées à la fois; j'en avais besoin. L'inquiétude que j'éprouvais en ne recevant aucune nouvelle de votre chère personne» commençait à devenir de l'anxiété; il y aurait eu de la folie à vous mettre en chemin par la chaleur qu'il fait. Ne vous étonnez pas des livres que je vous demande; il faut que vous sachiez que rien ne réveille plus en moi h puissance de raisonner et surtout de sentir vivemeni me» idées que la lecture d'ouvrages qui combattent la vérité avec une certaine force. D'ailleurs, dans ceux que je vous demande, on trouve des choses vraies et fortes à côté des sophismes les plus déplorables. En un mot, Bonald et La Monnais m obliqueront de me lever de ma chaise, le feu au visage et de me promener dans ma chambre, assailli d'une foule d'idées vives et grandes. Je sens plus ce que je suis véritablement en lisant les écrits de nos adversaires qu'en lisant ceux de nos amis ; car, dans nos amis que de choses me troublent, me chagrinent ! Il n'y a que l'homme indigné qui soit vrai et fort, lorsque l'indignation n'a rien de personnel. J'ai fini hier V Esprit des Lois; les derniers 11vrosqui m'avaient presque ennuyé à vingt ans et même à trente, m'ont singulièrement plu cette fois-ci. J'y aitromt* l'explication de bien des choses, et entre autres de nion séjour à Alençon. Qu'il faut de temps pour achever une émancipation 1 Je cède ù la nécessité, mon ami; mais Alençon est une des plus tristes nécessités des quatre-vin;(tquatre départements du royaume. Je sui^ si seul 1 Mais, iiK» (lirez-vous, malheureux, n'est-ce pas la solitude qu'il
VOUS faut? Oui, mais pas celle-ci. Celle-ci ne me vaut rien; je me connais, et je sens (|ue cette relégation à Alcnçon est ^un effroyable malheur pour moi. Ce qu'il me fallait, c'était précisément cet Arcueil de douce mémoire, cette solitude à la porte de Paris; il n'y a que cela pour travailler. Mais voilà ma dernière complainte, vous n'en aurez plus. Que ne puis-je finir par un mpitolo in ierza rima à la louange de notre cher Paris ! — Je vous garde votre chambre, vous choisirez de l'appartement du nord ou de celui du midi; j'habite le nord et je cx)uche au midi; je suis grand seigneur, comme vous voyez. Ainsi, féal ami, venez, vous et votre Platon, vous serez bien reçus. Mais vous ne viendrez que lorsque le voyage pourra vous faire du bien, m'entendez-vous, du bien ; œsi e iu>n altrimenti. mon ami, j'ai dans l'esprit que votre philosophie, dans l'état où en sont les choses, ferait un grand bien aux hommes. N'étes-vous pas effrayé de voir en Europe les grandes vérités religieuses et morales abandonnées presque sans défense aux coups de deux sortes d'hommes également funestes à l'ordre et au bonheur des sociétés? Ne voyez-vous pas que la victoire, qu'elle se fixe dans un camp ou dans l'autre, ne sera exploitée que contre la liberté véritable, dont ralliance avec la morale est une loi impérissable de l'ordre éternel ! Cher ami, dans cette lutte du mal contre le bien, dans ce combat entre les deux principes (mais non ; le mal n'est point un principe, ce n'est qu'un fait), c'est un devoir de faire entendre sa voix quand on a la conscience de sa force. Cette édition de Proclus et même cette traduction de Platon sont venues à la traverse de votre véritable carrière Moi, mon ami, j'ai de la santé, un cœur tendre
qui se passionne, une imagination faite pour ce cœur ; j'ai l'esprit juste, mais nulle profondeur, et j'ai une instruction si inconi])lète, ou, pour mieux dire, je suis si igno-
182 FRAGMENTS LIITÉRAIRES.
rant sur un grand nombre de points importants, que œb devient un obstacle presque insurmontable à la plupart des travaux que je pourrais entreprendre. J'ai sans doute, une certaine pratique et une connaissance du matériel des affaires qui est rarement réunie à une imagination ardente; voilà ce qui peut faire de moi un citoyen propre à senrir mon pays pendant l'orage et après Forage. Mais c'est d'une manière bien autrement élevée que vous pouvez senrir la société humaine. Moi qui ai la conscience d'un prolongement indéfini de mon existence morale, de mon existenee de volonté et de liberté, qui l'ai pour vous et pour moi, je désire vivement que votre passage sur la terre soit nuo^ que par votre influence sur le bonheur des autres passagers, nul grand bien n'étant sans grande récompense. Vous voyez, mon ami, que je vous aime tout de bon, et (X)mme un vrai dévot que je suis.
« Le congrès de Florence ne cesse de me trotter par h Xèu^. Il y a quelque chose de bien odieux dans cet abandon des Grecs à la vengeance plus ou moins prompte des en* neniis de la foi chrétienne.
« Vous avez commencé la session des chambres par des coups de pistolets; voilà une touchante imitation des usages anglais. Vous prenez ce qu'il y a de meilleur chex vos voisins ; je vous en fais mes compliments. Pour moi, je vous avoue que j'aimerais mieux qu'Alençon ressemblai un peu plus à Chester, à Nottingham ou à telle autre ville de l'empire Britannique. — M. Royer-CoUard aurat-il l'occasion de foudroyer ses adversaires, comme l'hiver dernier ? Je crains qu'il ne se présente pas de question digne de lui. Rapi)elez-moi à son souvenir, vous savez mon sentiment de préférence pour lui : il est de vieille date.
c( Adieu, mou^\i^T vai\)'\^\^^^ vvco^^jaioe que vous
m'aimez, parce que vous êtes platonicien, et parce que vous êtes Parisien, et plus encore par une raison occulte qui vaut mieux que toutes les autres parce qu'elle ne s'exprinie pas. Je l'ai senti en recevant hier vos deux lettres après quelques jours (l'attente. )»
Alençony 7 juillet.
a Vous me conseillez un commentaire et une réfutation du Contrat social : c'est une belle idée, je l'avoue ; mais je crains que l'exécution ne soit au-dessus de mes forces. Je préfère suivre mon travail commencé sur les gouvernements. Je suis occupé à lire Daunou sur les garanties. Cet ouvrage a deux parties distinctes. Dans la première, l'auteur examine ce que c'est que la liberté ou les garanties; il les caractérise, les décompose, les circonscrit ; tout cela me parait en général bien conçu et bien fait. Dans la seconde partie, on recherche comment les divers gouvernements accordent ou délimitent ces garanties. Ici» Daunou n'est ni assez étendu ni assez profond. Dans mon ouvrage, je referai cette seconde partie sous un point de vue plus pratique que théorique, et j'entrerai dans des détails faute desquels l'ouvrage do l'oratorien ressemble à un livre de géométrie plutôt que de politique. Peut-être oommencerai-je par publier un morceau de mon travail, par exemple la conciliation des garanties que réclame la liberté avec oeliea que réclame la force, c'est-à-dire l'organisation militaire, dans un gouvernement libre. Ce n'est qu'un point, il est vrai; mais ne cro]/ez-vous pas, mon ami, que l'exploitation soignée d'une partie du territoire en friche est plus utile i l'avancement de la science qu'une grande entreprise de culture dont les résultats seraient incertains ? Il y a sans doute des génies d'une vigueur immense c^
384 FRAGME!iTS UTTÉEAIRES.
peuvent tout saisir, comme MoDtesqoieu ; nuis je ne suis pas de ces génie»-là. D'ailleurs le temps de b culture parcellaire est le nôtre. Nous sommes trop aTanoés pour qu'une vaste entreprise, si elle est superficielle, puisse ètie utile, et peut-être ne sommes-nous pas mûrs encore pour une grande entreprise profondément imaginée et parfaitement exécutée. Si je pouvais bien cultiver mon lot, mon cher ami, j'aurais bien mérité de mes semblables, et obtenu assez de réputation pour assurer et embellir mon cvistencc. — J'ai aussi formé le projet d'un ouvrage de circonstance; mais je ne crois pas pouvoir l'exécuter ici. — J'ai eu des mauvais jours à la fin de juin. Savez-vous que ma tête se refuse quelquefois au travail ? J'ai aus» un sang qui a une fâcheuse tendance à presser ma pauvre oe^ velle. Malheur à moi, si je ne fais beaucoup d'exercioe. J'ai eu une jeunesse si active ! et je suis encore un pea jeune. Je crois que je le serai longtemps par la tendresse du cœur et. les enchantements de l'imagination. Conça dans le sein d'une femme de treize ans, il y a quelque chose en moi qui se ressent de cette extrême jeunesse de maternité; je sens que je suis jeune, et que je ne suis pas fini. 1) n'y a que le cœur de bien achevé...
« Vousai-je dit que Sismondi m'a écrit une lettre remplie d'amitié? J'ai reçu aussi une lettre de Fabvier, dont je vous parlerai une autre fois et pour cause. »
Cette lettre de Fabvier, l'ennui qui gagnait visiblement le pauvre prisonnier, et surtout le besoin de le revoir, me décidèrent à aller le rejoindre, malgré ma détestable santé et les ordres positifs de mon médecin, M. Laenneck. Je ne lis pari de ma résolution à personne, je pris la diligence oi lis l(îs cinquante lieues jour et nuit, j'arrivai dans le plus piloyable'élat, mais enfin j'arrivai. J'occupai une des deux
SÀNTA-ROSA. 385
chambres de Santa-Rosa, et nous vécûmes ainsi pendant un mois dans une intimité fraternelle. J'ai été souvent malade; plus d'une fois, des soins affectueux m'ont été prodigués : jamais je n'en ai connu de pareils. Il serait impossible de décrire la tendresse qu'il me témoigna, et désormais je n'en parlerai plus. Ce mois passé ensemble dans une absolue solitude acheva de nous unir; je pus lire dans son âme, et lui dans la mienne, ce qu'il y avait de plus caché. La s'accomplirent les dernières confidences, et les voiles qui couvraient encore les parties les plus délicates de notre vie, se levèrent comme d'eux-mêmes dans ces moments d'abandon où les âmes les plus fermes, endormies par la confiance, ne contiennent plus leurs peines et livrent à l'amitié jusqu'aux secrets de l'honneur. Dès lors notre intimité ne put plus s'accroître et prit un caractère de douceur à la fois et do virilité qu'elle a toujours conservé, môme pendant les longues années de notre séparation.
Ce fut pendant ce mois que je composai l'argument du Phédon sur l'immortalité de Tftme. Santa-Rosa aurait désiré que je visse aussi clair que lui-même dans les ténèbres de cette redoutable question. Sa foi, aussi vive que sincère, allait plus loin que celle de Socrate et do Platon ; les nuages que j'apercevais encore sur les détails de la destinée de l'âme, après la dissolution du corps, pesaient douloureusement sur son cœur, et il ne reprenait sa sérénité, après nos discussions de la journée, que le soir à la promenade , lorsqu'ensemble, errant à l'aventure autour d'Alençon, nous assistions au coucher du soleil, et confondions nos espérances pour cotte vie et pour l'autre dans un hynme de foi muette et profonde à la divine providence.
Santa-Rosa n'écrivait qu'à un très-petit nombriî dû ^x-
386 FRAG!||ENTS LITTÉRAIRES.
sonnes, et vivait» comme on le Aoit, d'une manière qui ne pouvait colère inquiéter Tautorité. Cependant, soit que ses compagnons d*exil fussent moins prudents que lui, soit par toute autre raison, les ombrages du gouvernement redoublèrent. Ma visite à Alençon, dans l'état de ma santé, troubla la police; ce qui n*élait qu*un élan du cœur parut une bravade ou même un complot, etrimpatience d'une pareille existence entra dans l'âme de Santa-Rosa. Il me fit part de la lettre que lui avait écrite le colonel Fabvier, un de nos communs amis. Fabvier lui annonçait que sa sûreté était menacée, qu'une extradition ou du moins qu'un nouvel emprisonnement était possible; il l'engageait à fuir en Angleterre, jet il s'offrait à lui en fournir les moyens. A tel jour et à telle heure, une chaise de poste devait se trouver à une demi-lieue d'Alençoa avec quelques amis dévoués, et transporter Santa-Rosa déguisé vers un port de mer où les moyens de passer immédiatement en Angleterre auraient été ménagés. Nous reconnûmes dans cette proposition le cœur de celui qui la faisait; mais nous la rejetâmes sur-le-champ. S'enfuir, pour Santa-Rosa, eût été presque avouer qu'il doutait de son droit ; c'eût été déshonorer le jugement de non-lieu rendu par la justice française et méchamment suspendu par la police de M. Corbière. Là-dessus, Santa-Rosa et moi, nous n'eûmes pas même à délibérer. Mais Santa-Rosa voyait arriver avec effroi le moment où je retournerais à Paris et où il demeurerait seul à Alençon, sans amis, sans livres, sans secours pour son cœur et pour ses études.
Sur ces entrefaites, il y eut à la chambre des députés une vive discussion, où plusieurs membres de l'opposition, s'élant plaints des tracasseries de la police française envers les réfugiés italiens, M. Corbière, ministre de l'intérieur et «le la police, préfoiidit qun les réfugiés n'étaient pas du
même avis que leurs défenseurs , et qu'ils étaient reconnaissants de la conduite du gouvernement français à leur égard. Santa-Rosa trouva les paroles du ministre aussi déloyales que sa conduite avait été injuste, il crut devoir à son honneur et à celui de ses compagnons d'infortune de publier la lettre suivante en réponse au discours de M. Corbière :
Monseigneur ,
a Un membre de la chambre des députés, en s'élevant, dans la séance du 7 de ce mois, contre les abus de l'administration, a jugé convenable de signaler le traitement que les réfugiés piémontais reçoivent en France. Il a plu à votre excellence de dire, dans sa réponse, ({ue ces étrangers se montraient, reconnaissants à la protection du gouvernement français et à la bienveillant-e du roi^ et elle s'est récriée sur rinjustice de pareilles réclamations. Telles sont les expressions consignées dans le Mf/niteur du 10 août. D'autres journaux, moins exacts sans doute, ont fait parler votre excellence avec une dureté qui ne saurait être dans son caractère.
« Monseigneur, après avoir été conduit ici par vos ordres, et vous avoir adressé inutilement mes réclamations, j'aurais pu recourir aux chambres. Je ne le lis point. Porté par mes principes à demeurer parfaitement étranger aux affaires de tout autre pays que le mien, je préférai attendre en paix que le gouvernement réparât son injustice, ^ plutôt que de devenir l'occasion d'une vive discussion port litique au sein de la chambre. Les hommes qui, comme '• ' moi, sentent toute l'étendue de leur infortune et de celle ' de leur patrie, n'aiment pas à faire parler d'eux ; mais, monseigneur, les paroles que vous avei \i\\ x'^nkïCvw^ ^n»
388 FRAGMENTS LnTiRÂIRES.
qui 86 répandent dans toute l'Europe, me forcent à rompre le silence. Méconnaître des bien&its, désavouer un protecteur, c'est d'un Iftche : souffrir qu'on nous attribue, qu'on nous impose de la reconnaissance, lorsque le sentiment de l'injustice qui nous opprime pèse sur notre cœur, c'est encore une lâcheté. Les proscrits italiens, monseigneur, n'y descendront jamais : on pourra les chasser, les emprisonner, les accabler de persécutions ; ils n'oublieront pas ce qu'ils doivent à leur propre caractère, et à cette patrie si chère et si malheureuse, dont l'estime est leur premier besoin. Je l'avoue, il m'eût été doux d'éprouver la bienveillance du gouvernement français, de vivre sous la protection de l'auteur de la Charte française par qui la liberté s'est fait jour en Europe après quatorze ans d'un mouvement opposé. D'autres rois de France protégèrent des Italiens proscrits pour la même cause, et les derniers détenseurs de la liberté de Florence et de Sienne trouvèrent en France une seconde patrie, à l'ombre du trône de François I" et de Henri IL
« Voici ce qui m'est arrivé en France : je suis venu avec un passeport suisse et avec un nom emprunté, dans la fausse croyance que cette précaution m'assurerait un paisible séjour à Paris. J'habitai cette ville et la campagne pendant quatre mois; j'étais tranquille, et ne devais-jepas l'être avec une conduite sans reproche? Le 23 mars dernier, je fus saisi par les agents de l'autorité, sur une place publique de Paris, et conduit à la préfecture de police, où je lus, sur le mandat d'amener qui me fut présenté, oeâ propres mots : Prévenu d'intentions séditieiises. Je demandai à être conduit auprès du préfet de police, et je lui déclarai sur-Ie-cliamp mon véritable nom. Après un long interrogatoire, je fus écroué à la prison de la salle Saint- Martin, ex mou ^Srâ^ ç,Q»\sv\a5sw^ \û>\v. da suite. Il but
que les magistrats aient trouvé dans ma conduite et dans mes papiers une absence bien complète d'indices de culpabilité en matière politique , puisque la procédure se réduit à l'irrégularité du passeport. Jo m'attendais à être jugé et condamné sur ce dernier point : je connaissais mon tort, j'étais résigné à en subir la peine. Je n'avais commis qu'une faute matérielle, il est vrai ; rien de plus pur que moîà^ intentions, mais c'était toujours une contravention aux lois, et il n'en est point d'entièrement justifiable à mes yeux. La magistrature française ne crut point devoir s'arrêter à une rigoureuse et littérale application de la loi ; elle dédaigna de faire plier , sous des considérations quelconques, ses hautes maximes d'équité. Le tribunal de première instance de Paris déclara qu'il n'y avait pas lieu à poursuivre. Le ministère public forma opposition à ce premier jugement. La cour royale prononça un second jugement favorable, et ordonna ma mise en liberté dans la forme accoutumée. Je demandai alors à votre excellence de pouvoir jouir de l'hospitalité française, cVsl-à-dire de pouvoir vivre en France sous la protection des lois du royaume. Je croyais que le gouvernement devait me dédommager par ce bienfait de tout ce que d'injustes inquiétudes sur ma conduite politique en France m'avaient fait souffrir. Cette illusion, dont je n'ai point à rougir, s'évanouit bientôt ; je me vis d'abord retenu neuf jours en prison, sur une simple lettre du préfet de police au concierge; véritable violence exercée sur ma personne, qui, après la signification de l'arrêt de la cour royale, ne pouvait être privée de sa liberté qu'en vertu d'un nouveau mandat d'amener décerné par le magistrat. La réponse de votre excellence arriva. C'était un ordre au préfet de police de me faire conduire à Alençon par la gendarmerie, pour y demeurer sous la surveillance de l'autorité locale. Aussitôt mvsfe diSSi&\^ \v8^\^
ma relégation, j'écrivis à votre excellence : Ce n'est plus un asile en France, ce sont des passeports pour l'Angleterre que je demande au gouvernement français. Je ne reçus point de réponse, et vous aviez sans doute, monseigneur, oublié ma lettre et ma réclamation, lorsque vous fîtes entendre à la tribune les paroles que j'ai citées.
a Ces faits, qui ne me concernent pas seul, et qui me sont à peu près communs avec MM. Muschietti et Calvetti, mes compatriotes , arrêtés en môme temps que moi , et relégués avec moi , sont connus de votre excellence, et pourraient ôtre au besoin prouvés par des documents autlientiques. Je conserve précieusement l'arrêt de la cour royale de Paris, comme un monument de la protection que mon innocence a trouvée auprès de la magistrature française. (( Maintenant, monseigneur, je demande si nous avons été traités en France avec justice ou avec injustice, avec bienveillance ou avec malveillance ; si nous y sommes protégés ou si nous sommes opprimés ? Nous n'avons pas été envoyés à Téchafaud dressé à Turin pour les auteurs de la révolution de mars 1821; jamais un ministre n'oserait présenter une pareille mesure à la signature d'un tils de Henri IV. Mais nous sommes retenus en France malgré nous, nous sommes privés de notre liberté, maigre notre innocence solennellement reconnue par les tribunaux du royaume; en un mot, ce n'est pas Thospitalité qui nous est accordée, c'est une prison. Il faudrait que nous l'eussions demandée, monseigneur; alors seulement les paroles de votre excellence seraient irréprochables. Pour moi, ce que j'ai demandé, ce que je demande encore, ce sont des passeports ou l'hospitalité sans conditions odieuses, et je le demande publiquement, dans l'intérêt de la vérité et dans celui de ma dignité personnelle. Il faut que l'on sache qu'il n'est pas vrai qu'elle nous inspire de
la reconnaissance. Monseigneur , quand l'Europe nous serait fermée, nous irions dans un autre hémisphère plutôt que de nous résigner à un asile aussi peu honorable ; mais nous n'en sommes point réduits à cette extrémité. Plusieurs de nos malheureux compatriotes vivent en paix sous la protection de la vieille Angleterre, et un plus grand nombre a trouvé au delà des Pyrénées une nation généreuse qui, oubliant en quelque sorte ses propres calamités, les a comblés de ses bienfaits.
a D'après tout ce que je viens de dire, monseigneur, l'on pourra juger si la France est un asile pour le malheur; et je n'aurais rien à ajouter si voire excellence ne nous avait appliqué l'expression de malheur mérité. Le nom de l'illustre citoyen qui a proclamé le premier la maxime à laquelle votre excellence fait allusion, sera toujours prononcé avec respect par les gens de bien de tous les pays; mais l'application ne saurait nous regarder; elle ne regarde point des hommes qui n'ont pris les armes que dans l'espoir, malheureusement déçu, d'assurer l'indépendance de la couronne et de la patrie, et de légitimer par des institutions politiques le gouvernement d'une famille qui leur était chère ; des hommes qui, lorsque le pouvoir s'était concentré momentanément dans leurs mains par la force des circonstances, et au milieu des plus grands dangers, n'ont opprimé personne.
Je n'ai parlé qu'en mon propre nom, monseigneur; mais j'ose croire qu'aucun des Italiens réfugiés en France ne voudra me démentir. Il n'en est pas un qui sache transiger avec la vérité, ni avec l'honneur. — Je suis avec respect, monseigneur,
a Votre très-humble et très-obéissant serviteur.
a Le comte de SANTA-ROSA. r> Alençon, le 14 août 1822.
On conçoit que ce noble et fier langage dut irriter la police de la congrégation. Bientôt un arrêté du ministre de rintérieur transféra Santa-Rosa d'Âlençon à Bourges, aggravant ainsi sa situation et le poussant à quitter à tout prix la France, où il n'espérait plus une hospitalité supportable.
Mais je reprends ma narration à mon départ d'Alençon et à mon retour à Paris, le 12 du mois d'août. Voici les fragments de notre correspondance pendant le mois d'août et le mois de septembre.
Alençon, 14 août.
« J'attends avec une impatience dont tu peux te faire une idée des nouvelles de ton voyage ; je t'ai bien recommandé à Dieu. Depuis longtemps je n'avais si vivement senti sa présence dans mon cœur. J'ai appelé sur toi toutes les bénédictions du ciel; qu'il te protège, qu'il te donne la force de supporter le bonheur comme le malheur ; tout vient (le lui, tu le sais bien. — Ecris-moi deux mots de Laenneck et de Platon ; si le premier n'est pas trop mécontent de ton état, tant mieux; s'il faisait la grimace, souviens-toi qu'il n'est qu'un homme : espère et surtout espère en toi. Homme si aimé par tes amis , tu offenses Dieu si tu contemples ton existence d'un œil sombre; il est de cruelles, d'amères douleurs que tu ne connais pas et qui font l'effet d'un poison lent. L'organisation de mon corps ne s'en est pas ressentie : elle est si forte 1 mais l'âme Mais il vaut mieux parler d'autre chose et revenir au matériel de la vie. Voici la lettre à M. Corbièrt»; elle est un peu forte, mais la vérité est la vérité. L'original partira demain par la voie du préfet à qui je le remettrai jnoi-mème.
a Ha pensée est trop occupée des suites de ma démarche pour me permettre de continuer tranquillement mes études. L'orgueilleux La Mennais ne me fait aucun bien; j'aime mieux ma chère église catholique, quand je la défends au nom de la raison, non pas contre la bonne philosophie, mais contre la mauvaise. Ce superbe sceptique me repousse au lieu de m'attirer. Bonald est un tout autre homme ; c'est une tête très-pensante, mais il pousse ses idées systématiques jusqu'à l'extravagance, et tient très-peu de compte des faits, quoiqu'il les cite beaucoup. r>
AlençoD, 20 août
a Je suis très-satisfait d'avoir fait mon devoir et
j'en attends les résultats avec une tranquillité parfaite. Si quelque journal ministériel ou ultra faisait quelque article contre moi ou sur ma lettre, réponds toi-même si tu le juges convenable, et comme tu le jugeras convenable. Au cas que tu voies un nuage sérieux se former sur ma tête, je suis prêt à passer en Angleterre à la minute; règle-toi en conséquence et dis-le à Fabvier. Mais si , comme je l'espère, on prend le sage parti de recevoir mes démentis en silence , je resterai dans notre chère France, qui, toute coupable qu'elle est, m'attache par je ne sais quel charme.
a Hier j'ai été faire une petite promenade autour d'Alençon ; j'ai salué le soleil couchant pour toi. cher ami, tu me manques bien ! Quelle divinité nous a réunis I Je t'ai vu, je t'ai aimé; et que je Tai bien senti le jour de ton départ d'ici I Te souviens-tu avec quelle rapidité s'est formée notre si confiante amitié? il faut qu'elle nous donne de beaux jours. J'aurais besoin de te savoir heureux, tran-
quille, serein. J'ai de la foi en toi ; aussi, je te désire heureux, un peu par égoïsme. Heureux, tu t'occuperas avec plus de succès d'adoucir mes profonds chagrins. Ne va pas, par une coupable pitié, diminuer d'un seul degré, du moindre degré, cet abandon si vif et si vrai que tu as avec moi. Je ne m'y tromperais pas, et cela me rendrait réellement malheureux. Tu es mon dernier attachement de cœur »
Alençon, ^4 août.
(( Mon travail avance, tout le plan du livre est arrêté ; h titre sera : De la Liberté et de ses rapports avec les fornies de (jouvemement» Bientôt je mettrai la main à l'œuvre ; mais à présent, je ne pense qu'au congrès de Vérone. Tu vois qu'il n'est plus douteux. C'est un devoir pour moi de signaler à l'Europe ce que va faire ce nouveiiu congrès i)articulièrement on ce qui regarde l'Italie. »
Bourges, 6 septembre.
« Eh bien 1 me voici à Bourges. Combien ce voyage m'a été pénible ! mais je veux m'efforcer do n'y plus penser. Le préfet, comte de Juigné , m'a reçu avec politesse, mais m'a avoué qu'il avait des instructions très-sévères sur moi, et il m'a renvoyé au maire, qui m'a témoigné avec b«»aucoup d'honnêteté son désir d'adoucir ma situation/ En venant au fait, j'ai été très-mécontent de sa proposition : «Je compte avoir votre parole d'honneur comme celle de ces messieurs. » Car j'ai trouvé ici ({uatre autres réfugiés, MM. de Saint-Michel, de Baronis, de Palma et Garda ; sans quoi il me dit qu'il serait obligé de me donner la ville ix)ur pristm, iv \w W\vc^^ v\^ w\^ ^^vî^ '^>\\NéWx ^us cesas
de me gêner, de m'intcrdire jusqu'aux pronienadesy |)arce qu'elles sont extra muras ; en un mot, il m'arracha en quelque sorte cette parole d'honneur. Je la lui ai donnée pour dix jours, afin de pouvoir m'orienter un peu, après quoi je verrai. Ma situation est donc empirée, comme tu vois, et j'en suis à regretter Alençon vingt fois par jour. — Enfin me voilà installe dans une chambre bien modeste, ayant un petit cabinet où je travaillerai, chez de braves gens bien tranquilles, à |;)eu près dans le genre de mes hôtes d'Alençon. — Que me conseilles-tu pour mon fils? j'ai bien envie de le faire venir. Si tu n'y vois pas d'objection sérieuse, envoie la lettre que je t'adressai d'Alençon pour ma femme. Mettons les choses au pis, et que je sois relégué dans une ville de Hongrie ou de Bohême ; si nion fils veut me suivre, il pourra seul m'aider à supporter une horrible existence. Mon ami, envoie la lettre ; mou cœur est ici dans une solitude déchirante. Oui, si tu n'as pas de raison grave à m'opposer, envoie ma lettre, et que je ne meure pas sans avoir encore un moment de bonheur. J'écris à ma femme qu'à la réception de la lettre qu'elle recevra par la voie que je t*ai indiquée, elle fasse partir mon fils pour Lyon, où elle l'adressera à ((uelque négO(*iant; il y en a tant qui correspondent avec Turin 1 de Lyon à Paris, ce n'est qu'un voyage de deux jours.
« Je ne t'ai rien dit de Bourges ; rien n'y est remarquable sauf la cathédrale, qui est une grande et très-belle église gothique. Mais le sanctuaire réservé aux prêtres ne laisse pas approcher de l'autel. Vos prêtres français tiennent les chrétiens trop éloignés de Dieu ; ils s'en repentiront un jour.
« Et l'argument du Phédœi^ qu'est-il devenu? Te rappelles-tu ce jour qui fut consacré tout entier à lire ces pages écrites au milieu de tant de douleurs de Tâme et du
corps? Elles m'appartiennent, ou plutôt je leur appartienSy etc. »
Bourges, 15 septembre.
(c mon ami, que nous sommes malheureux de
n'être que de pauvres philosophes 1 Pour moi le prolongement de Texistence n'est qu'un espoir, un désir ardent, une prière fervente. Je voudrais avoir les vertus et la foi de ma mère. Raisonner, c'est douter; douter, c'est souffrir ;U foi est une espèce de miracle ; lorsqu'elle est forte, lorsqu'elle est vraie, qu'elle donne de bonheur 1 Combien de fois, dans mon cabinet, je lève les yeux au ciel, et je demande i Dieu de me révéler, et surtout de me donner rimmorttlitél
a J'ai un cabinet, et j'y passe la plus grande partie de ma journée, d'abord de huit à onze heures; ensuite je son pour déjeuner avec mes camarades. Je fais quelquefois un tour au jardin de l'évéché : je rentre à une heure ou un peu plus tard, et je travaille jusqu'à cinq. Je dine seul en dix ou douze minutes, et je vais chercher une promenade avec le cœur presque serein ; mais je ne trouve que des eaux dormantes, des champs pierreux, quelquefois un peu de gazon sous une rangée de noyers, et alors je m'assieds et je lis en m'interrompant souvent pour méditer ou pour rêver. Tu as bien embelji ma promenade d'avant-hier. Je l'ai commencée en t'écrivant dans ma tête une lettre charmante. Il ne m'en est rien resté ou presque rien ; mais j'ai eu une heure qui m'a rappelé ma vie de dix-huit ans, et je te l'ai due, mon bon ami. Cela ne te fait-il pas plaisir et n'aimes-tu pas que je te le dise?
(( J'ai toujours le projet d'écrire sur le congrès de Vérone. En atleivdaLWX^ \q continue mes lectures, et j'ai c(Hn-
menoé à jeler sur le papier les idées fondamentales de Touvrage qui est ma pensée habituelle. Plus j'avance, plus je pénètre, et plus je vois les ombres grandir autour de moi. Bonald a des choses profondes et admirables; il en a d'autres qui font sourire de pitié ou qui excitent Tindignation. Bonald et Tracy sont d'accord pour déprécier les anciens, ces anciens à qui nous devons tant, et dont les reliques vénérables ont renouvelé la civilisation qui avait péri. Le christianisme a peut-être empêché qu'elle ne s'abimât tout à fait au milieu des barbares ; mais sa renaissance est due aux anciens. Maintenant nous bafouons nos maîtres, et nous nous proclamons sages, éclairés, grands, lorsqu'il se passe autour de nous tant de choses qui devraient nous humilier Il me parait nécessaire, et d'ailleurs radicalement vrai, d'établir une différence essentielle entre l'utilité générale et l'utilité individuelle. L'utilité générale que j'appelle aussi pour me rexpli(|uer a moimême, égalité de la liberté, doit être le but des lois. Cette utilité générale est aussi le bonheur, et le plus grand bonheur de tous les individus. Le bonheur est de faire ce qu'on veut. Pour que tous l'aient, il faut ne rien faire de nuisible à autrui. Le développement des droits de l'homme est le but do législateur, comme l'enseignement du Décalogue est le but du prêtre. Dieu est le centre de tout cela. La soumission du fort aux lois qui protègent le fuible no peut pas s'expliquer Siuis Dieu. Lu liberté de tous ne |H3Ut exister que dans l'état social. A quelles conditions? comment? La première chose est de mettre la liberté au-dessus du pouvoir de la majorité. C'est ce que Rousseau n'a nullement fait. Certes on ne peut pas l'y mettre tout entière, car il n'y aurait pas d'existence sociale possible. Mais pour les garanties principales de l'individu, ou, en d'autres termes, quant à la portion la plus précieuse de la liberté,
398 FRAGMEirrS LITTÉRAIRES.
je penise qu'elle ne peut pss élre livrée a la dîserétion de h majorilé. il reeUi à oelliH;î les lois eonslitutionnelles el les lois administratives. J'appellerais lois sodales celles qui délimitent Texercice de la liberté de diaque individu pour l'assurer à tous. Qu'on les appelle droits, devoirs, garanties, n'importe. Les droits peuvent se traduire par les devoirs, et ffice rer$a. »
Bourges, tl g ep leBibr e,
« Aujonnlhui, le préfet m'a envoyé diereber, et ma demandé si j'étais toujours dans l'intention de ne rendre en Angleterre. « Le ministre m'a chargé de vous faire eette a question, et de vous demander si dans œ cas vous pié- « ferez vous embarquer à Calais ou à Boulogne. » le ri* pondis que je ne pouvais désirer de rester en France qu'aitant que je jouirais d'une entière liberté; que si cela m m'était point accordé, j'acceptais avec empressement des passeports pour l'Angleterre. Je priai ensuite le préfet de demander pour moi la faculté de me rendre à Calais sans l'escorte d'un gendarme, offrant ma parole d'honneur de suivre la route qu'on me prescrirait. Le préfet a répondu ce soir au ministre, et probablement dans cinq ou six jours l'ordre ou la permission de partir arrivera^
« Tu sens bien que je ne pouvais faire d'autre réponse honorable que celle que j'ai faite. Je dirai donc adieu i li France, à ton pays, mais je n'y renonce point. La sœiéli européenne aura quelques années de calme. Peut-être Tiaquiétude qu'inspire si mal à propos ma personne à or tains esprits s'évanouira-t-elle. Je reviendrai alors te voir, et probablement m'établir auprès de toi, dans la capitaledi l'Europe. J'ai besoin de cette espérance. — Tu le vois* mon ami, c'eslla Providence qui me conduit par la
en Angleterre; il faut céder. J*ai le cœur tranquille, il n'y a plug lieu à doute, à perplexité, et c'est le seul état qui me prive de la moitié de mes forces... »
Bourges, S7 septembre.
«... J'étais tout préparé pour mon hiver à Bourges; mais je t'avoue que la pensée de ravoir ma liberté me touche infiniment. Je te prie de me procurer, si cela est en ton pouvoir, quelques lettres pour Londres...
a mon ami, je vais en Angleterre avec le cœur tranquille, parce que je m'y vois, pour ainsi dire, poussé par les circonstances où je me trouve, et où je me suis placé par une conduite dont tu connais les détails. Mais je n'y vais point avec le cœur gai : je te laisse ei) France. Ton nom dans la balance l'eût toujours fait pencher de ce côtéci du détroit; mais ma position est claire ; ou libre en France et à Paris,par conséquent au comble de mes vœux, ou en Angleterre. 11 n'y ^ pas d'intermédiaire possible ni iconveoable. »
Bourges, t«» octobre.
(( Je pars demain à midi. M. Franchet a répondu qu'il ne permettrait pas que je me rendisse à Calais sans escorte. J'aurai donc un gendarme. Je passe par Orléans et Paris. C'est après-demain, entre cinq heures et demie et sept heures du soir que j'arriverai à Paris. J'ai promis de ne rester à Paris que le temps nécessaire pour passer, en quel- 4{ue sorte, d'une diligence à l'autre. J'aurai à peine le temps de te serrer la main et de t'embrasser.
« Je suis tranquille, parce que ma résolution était commandée par ma situation ; mais je sens au fond du cœur une tristesse mêlée d'inquiétude. Je suis sûr de regretter
400 FRAGMEm'S LITTERAIRES.
Alençon plus d'une fois ; mais c'est la Providence qui me pousse en Angleterre, et j'obéis... Mon ami, tu es une grande partie de mon existence morale. Si tu savais avec quel serrement do cœur je t'écris I II y a bien peu de personnes, non, je crois qu'il n'y en a qu'une sur la terre à qui j'écrive avec plus d'émotion qu'à toi. »
Santa-Rosa avait raison ; nous pûmes à peine nous voir quelques minutes à son passage à Paris. Il lui fut permis de se rendre chez moi avec un gendarme, et ce fut devant ce gendarme que nous nous fîmes des adieux qui devaient être éternels. Sans doute ni lui ni moi nous n'en n'avions pas le pressentiment distinct; lui, il était soutenu parla pensée d'accomplir un devoir; moi, j'avais peur de céder à une sorte d'égoîsme en le retenant en France, au milieu des ombrages et des tracasseries de la police ; et pourtant un instinct secret remplit pour moi d'une amertume inexprimable cette heure fatale où il me sembla que je le perdais pour toujours. Nous échangeâmes à peine quelques paroles, et je le reconduisis silencieusement à la diligence qui l'emporta loin de moi. Bientôt il avait quitté la France pour laquelle il était fait, et il était comme perdu dans cet immense désert de Londres, sans fortune, sans ressource, sans un seul ami véritable, lui qui ne savait vivre que pour aimer ou pour agir. Après les premiers moments d'activité inquiète pour se créer une situation supportable, l'infortuné tomba bientôt dans une mélancolie profonde dont il sortait quelque temps pour y retomber bientôt, jusqu'à ce qu'enfin l'ennui de celte vie, ou solitaire ou dissipée, le conduisit à la résolution magnanime et funeste qui le ramena un moment avec quelque éclat sur la sci'n»' du monde avant <|u'il en disparut à jamais.
Pe]i(\aï\l \e ï^6'\o\\Y vW Sauta-Uosa en Angleterre notre
correspondance ne cessa pas d'être intime, sérieuse et lendre, comme elle l'avait toujours été; mais elle est nécessairement très-monotone, uniquement remplie de sentiments affectueux, de projets avortés, d'espérances déçues, triste tableau que je veux m'épargner à moi-même; aussi no citerai-je que de rares fragments des lettres de Santa-Rosa pour donner une idée de sa situation intérieure.
Londres, 36 novembre 1823.
«... Il faut cependant que je te dise les raisons de mon silence, ou plutôt que je te prouve que je n'ai pas cessé de penser beaucoup à toi. La meilleure manière de le prouver serait de t'envoyer trois lettres que j'ai commencées et que j'ai ensuite déchirées dans un mouvement, non d'impatience, mais d'amitié. Elles t'auraient réellement affligé. Je t'y parlais d'un ton si sombre de mon abattement et de ma tristesse intérieure, qu'il y aurait eu de la cruauté à te les envoyer, persuadé, comme je le suis, comme je le serai toujours, de la profondeur de ton sentiment pour moi... Ne va pas trop t'alarmer, ou plutôt alarme-toi sérieusement, toi qui sais et qui sens que toute la vie est dans l'existence intérieure. J'ai eu des journées où je me suis cru réellement perdu. Bon Dieu ! n'est-ce pas là se sentir mourir? Au fond, je n'ai rien à reprocher à l'Angleterre, mais à mon genre de vie. Faire des visites, en recevoir; des courses insigniflantes d'un bout de la ville à l'autre ; la nécessité d'apprendre l'anglais, et une répugnance décidée à m'en donner la peine; un avenir inquiétant, si je ne me sers pas de mes facultés ; des dépenses bien au-dessus de mes moyens^etc. Mon écrit sur le congrès de Vérone m'occupe presque continuellement la pensée, lorsque je peux [leuscr. J'en ai déjà écrit bien. des pages dans matétosur
4M FRAGMElfTS LITTÉRAIRES.
les trottoirs de Londres. J'espère que ce petit ouvrage sen utile. Je récrirai en français; je le ferai traduire en anglais sans qu'il m'en coûte rien, et je le publierai iei; alors je t'enverrai une copie de mon manuscrit, en t'autorisant i retrancher et à modifier tout ce qui effraierait un libraire liarisien. Malgré la modération qui guidera toujours ma plume, il est impossible que j'oublie en écrivant que je suis en Angleterre. Comme je mettrai mon nom à cet écrit, il pourra, s'il réussit, me donner un commencement de ri'putation ((ui suffira pour quadrupler le prix de mes travaux. Je vais mettre la main à l'œuvre aussitôt que le congrès de Véroncî aura publié une déclaration. C'est nécessairement le point de départ. Je vais maintenant te parler des connaissances que j'ai faites à Londres.
« Je mets en première ligne M. James Mackintosh, membre whig du parlement, beau-frère deSisfnondi et de Jeffrey, principal rédacteur de la Revue d'Edimbourg, Une instruction qui m'a paru immense, une philosophie politique très-éclairée, caractérisent M. Mackintosh, si je puis en juger. Au reste, sa réputation en Angleterre est très-avantageusement établie. Il parle le français plutôt bien que facilement; il connaît beaucoup Paris. Tu sais peut-être qu'il a défendu votre révolution contre Burke, et sa voix s'est constamment élevée dans le parlement en faviîUr de cause do l'indépendance des nations et des améliorations sociales. M. Austin et sa famille, jeune avocat enroHî obscur, mais tète très-pensante, disciple de M. Boiitham, que lui et sa femme connaissent particulièrenn3nt. Celle-ci est une personne d'un excellent caractère, prodigiousoniont instruite pour une femme, mais n'en étant pas moins aimable. Elle veut bien me donner quel- (fuos leçons d'anglais, dont je profite peu, malgré l'attrait ((ue pourraient oiîrir les leçons d'une femme de vingt*
sept i vingl-huil, d'une figure très-agréable. C'est ^ une eonnaissaiice intéressante que je cultiverai avec soin. Quant à M. Bentham , la bizarrerie de son caraolère et la difficulté de rapprocher sont des choses connues ici. M. Bowring est son favori ; mais j*ai encore très-peu vu M. Bowring. J'espère voir sous peu M. Wilberforce et M. Brougham. J'ai reçu quelques invitations de plusieurs radicaux ; mais il ne convient pas de me montrer dans un rapport trop intime avec le parti radical exalté »
10 décembre 1825.
c( J'ai reçu des nouvelles de ma femme ; elle et nos enfants se portent à merveille ; mais mon aîné Théodore m'inquiète, il a besoin d'instruction» de surveillance ; il a besoin de son père en un mot, et cependant il m'est impossible de l'appeler auprès de moi. Mes faibles ressources s'épuisent rapidement... »
Sô décembre.
«... Que je craignais avec raison l'Angleterre! mais je ne l'en estime pas moins... »
13 février 1823.
« .... Je ne pense pas du tout au Portugal ni à l'Espagne, où CoUegno est allé. Mes principes politiques ne m'y appellent nullement.
« Tu me dis des douceurs, et je l'en remercie ; je les aime beaucoup. Il y a juste un an que nous étions ensemble à Arcueil. Quelle douce vie j'y menais 1 Seulement
' La jeune et aimable femme dont parle ici Santa-Rosa, est devenue une des meilleures plumes de l'Angleterre. Son ouvrage le plus connu est celui qu'elle a consacré à Gœthe.
si je ne t'avais pas vu souffirir. Mais peut-étPe ce que tu m'as coûté de douleurs sous ce rapport augmente-t-iï mon sentiment pour toi. 11 ne finira qu'avec mon existence, et j*esp<^re avec Socrait^ qu'elle- ne finira pas de bien l(»ngtenips. »
14 avril 1893.
(c 11 faut que je te gronde de ne m'avoir pas encore envoyé le premier volume de Platon. Je l'ai vu chez Bossange. Peu s'en est fallu que je n'aie délié ma bourse, quoique si mince, et que je n'aie payé au libraire 10 à 12 shellings pour emporter le livre dans ma poche et le dévorer à mon aise. Ce me semblait une espèce d'affront que de ne pas avoir en ma possession ce cher volume, dont j'ai vu naître et croître la ipeilleure part. J'y ai un droit réel.
(( J'(^spère bientôt aller a la campagne. Impossibilité absolue pour moi de travailler à Londres. Des visites à faire, à rendre, à recevoir; plusieurs dîners par semaine; la moitié du jour dans les rues de Londres, qui ne finissent point; beaucoup de soirées à table à voir déliler des bouteilles auxquelles je ne touche pas; bref je ne fais que lire un peu, prendre des notes, et je ne travaille point. Mais je te jure que je ne continuerai pas cette sorte de vie, et que je m'ensevelirai plutôt dans un coin du pa}s de Galles.
(( J'ai reçu et lu avec infiniment de plaisir la traduction de Manzoni par Fauriel ; elle est exquise. L'écrit de Manzoni sur les unités m'a paru parfait et m'a quasi converti. Adelchi me plaît moins que Carinagnola^ dont le mérite croît à mes yeux toutes les fois que je le relis; mais les chœurs d' Adelchi sont d'une beauté ravissante.
« On vienl d'\u\\)t\u\(^r {< Btircelonne une déclaration au
nom du corps italien, mais sans signature, où je suis accusé avec une insigne mauvaise foi de n'avoir pas voulu prendre part à cette expédition par des raisons indignes de-moi. Je ne crois pas devoir répondre à un écrit anonyme. Conviens que c'est fort triste. Je ne manquerais pas du genre de courage qu'il faut à un homme de bien contre la calomnie. Ce qui m'afflige, c'est le mal que cela fait à un parti que je ne préfère point à la patrie et que je ne confonds pas avec elle, mais auquel pourtant je suis attaché »
?5 mai 1893.
<( ... Non, je neveux rien accepter de personne. On ne peut avoir que son ami intime pour patron, et j'ai clos la liste pour toujours. Tu y es inscrit le dernier, pour la date; mais quant à l'affection, tu ne peux pas être le second : mon cœur me le dit bien clairement. Il est un très-petit nombre de personnes que j'aime autant que je t'aime, quoique pas de la même manière ; il est sûr que je n'aime personne plus que toi. Tout ce que je te dois ne me coûte rien, absolument rien. Je crois que si tu avais un million de bien, je t'en demanderais la moitié sans balancer. — J'ai enfin quitté la vie dissipée de Londres, et je suis établi avec M. le comte Porro dans une maisonnette, appelée ici œUage^ à l'extrémité de la ville, comme serait à Paris un logement à Montrouge ou à Chaillot. C'est absolument comme à la campagne : de ma fenêtre, j'ai la vue du Régent-Canal et des cottages bâtis sur la rive opposée. On croirait être à cent lieues d'une grande ville, et cependant, dans vingt minutes on peut être dan^ Oxford-Street ou dans Hyde-Park, au milieu des promeneurs les plus élégants. Notre cottage appartient à Foscolo ; je l'aime beaucoup, mais Arcueil sera toujours m. ^^*
mon favori. J'en ai gardé un souvenir, je puis dire tendre; il s'y mêle de la tristesse quand je me rappelle à quel point je t'y voyais souffrir. Il est possible que je passe l'automne prochain et l'hiver même dans mon cottage; il me faut de la retraite et du travail. Si je puis gagner de quoi vivre^ j'appellerai ma famille auprès de moi. Avec les ressources de ma femme et ce que je puis gagner ici en travaillant, notre ménage ira bien. Si mes espérances me trompent sur mes moyens de gagner de l'argent, alors il faudra nous établir dans le Wurtemberg, puisque la Suisse nous est fermée. »
A août 1823.
« Je n'ai pas de bonnes nouvelles à te donner de moi, et je ne puis t'en dire les raisons; ce sera le premier sujet de nos entretiens si tu viens ici. Que de choses j'ai à te dire, que de choses à te demander !.... »
10 septembre 1823.
« Je travaille avec suite, mais sans goût. Bien me fâche qu'il faut que j'écrive des articles de journaux, ils m'empêcheront d'exécuter des ouvrages plus sérieux. Grande objection, je le conçois ; mais premièrement le besoin de gagner quelque argent est impérieux pour moi, et les articles de journaux sont le seul moyen d'en gagner qui soit entre mes mains. En second lieu, il me paraît que, lorsque je serai un peu exercé, ce travail ne prendra que la moitié de mon temps, et que je pourrai donner l'autre à mes anciens projets.
<K Je t'ai écrit que je ne plaisais guère aux Anglais, et en général c'est assez vrai; mais il y a cependant quelques personnes sur l'amitié desquelles je crois pouvoir compter. Je connais, entre au\TQ&>uue famille de quakers, la famille
Fry, qui esl dans le commerce, riche, et dont un des membres, la mère de famille Catherine Fry est connue en Angleterre par les soins qu'elle donne aux prisonniers de New-Gate. J'ai passé quelques jours avec eux à la campagne, et cette famille a fait sur moi une impression profonde.
a J'ai relu trois fois le Pa/rga de Berchet; la troisième partie est un chef-d'œuvre. Dans le reste, il, y a des longueurs, et cependant il y manque des désails intéressants et nécessaires. Berchet vient de publier deux romances italiennes; la première est écrite avec beaucoup de verve et de grâces, mais la seconde a un caractère plus sérieux : c'est un morceau de poésie d'une beauté achevée.
a As-tu lu Las-Cases? En vérité, il faudrait avoir perdu la mémoire pour prêter quelque foi à tout ce que Napoléon nous va disant de ses beaux projets libéraux. Il a vu que la tendance de notre époque était à la liberté depuis 1814; et s'il a joué gauchement son nouveau rôle en 1815, cela ne l'empôcho pas, dans le manifeste qu'il adresse à la postérité par LasrCases, de nous faire de la poésie sur ce qu'il voulait, sur ce qu'il allait entreprendre pour la liberté. Mais ce qui me raccommode avec Napoléon, ce sont ses successeurs : ils travaillent nuit et jour à la réputation de l'homme qu'ils ont renversé. )d
18 septembre.
a Je me porte bien et continue à travailler. Cher ami, il faut q)ie je pense au désir que j'ai de te plaire, en faisant mon devoir, pour surmonter mon dégoût. — J'ai reçu de Turin une lettre qui m'a fait du bien ; j'en attends avec impatience de Villa Santa-Rosa. Je les appellerai auprès de moi le printemps prochain, ces pauvres créatures associées à ma malheureuse destinée. Tu les verras à leur passage à Paris. »
30 septembre.
« Je continue à travailler de la même manière, gagnant ma vie aux dépens de tous mes desseins. J'écris maintenant une esijuisse de la littérature italienne. Le travail a grossi sous ma main. Le moyen de pascor légôremeni sur, certains hommes et sur certaines époques ? £n revoyant les vies aventureuses de Jordano Bruno, de Campanella, et de quelques autres de cette trempe, j'ai beaucoup pensé à toi. Et ce platonisme florentin, d'où il est sorti une vaillante et généreuse jeunesse, qui aurait sauvé la patrie si elle eût pu l'être , mais ils sauvèrent du moins l'honneur. Nous, Italiens du xix"" siècle, nous n'avons pas même eu ce triste avantage. Il y a, mon ami, des pensées qui poursuivent un homme toute sa vie ; tu me comprends et tu dois me plaindre. Que de reproches je me fais, et à quel prix je voudrais racheter ces trente jours de carrière politique marqués de tant d'erreurs 1... Je vais avoir quarante ans ; j'ai beaucoup désiré le bonheur ; j'avais une immense faculté de le sentir. Mon amère destinée est venue à la traverse. J'ai cependant un avenir : j'ai des enfants, j'aime et j'estime leur mère; mes enfants me rendront heureux ou malheureux. Au reste, si je succombe à mes maux, je ne crains pas le vide, Thorrible néant auquel je ne veux ni ne peux croire, et que je repousse dès à présent et à jamais par volonté, par instinct, à défaut de démonstration positive. — Si j'écris, je mettrai ma cx)nscience dans mes livres, et j'aurai aussi mn patrie devant les yeux; le souvenir de ma mère sera aussi une divinité qui me commandera plus d'un sacrifice. Ce sentiment est un des mobiles de mon exisleiice intt'^rieure. Bien ou mal, cela est. il ia*esl im\vossiblQ d'aççartenir tout entier aux nou-
velles mœurs el à la nouvelle époque par cette raison toute puissante.
« Laisse-moi espérer sérieusement de te voir dans Ymm'H) 1824. On no te refusera pas obstinément unposseport. IVici là, ou je me trompe, ou le gouvernement français sera devenu encore plus fort, ce qui ne peut manquer d'arriver, à moins qu'il ne fasse de grandes folies. Si on te surveille, on doit savoir que tu vis tout entier pour la philosophie. Ainsi on ne te refusera pas un passeport, et je t'embrasserai sur la plage anglaise, en dépit des Anglais qui ouvriront de grands yeux.
a Ecrire des articles de journaux m'ennuie. Moi aussi je voudrais contribuer un peu à l'honneur de ce pauvre et malheureux pays, à qui j'ai sacrifié toutes les douceurs de l'existence. L'exemple glorieux de Manzoni doit emflainmer tout Italien qui a un peu de c<eur et de talent. Berchet se porte bien, et paraît assez heureux. 11 m'a promis de faire un bon nombre de romances semblables aux dernières ; s'il lient sa parole, il aura créé un genre. »
18 octobre.
(i Oui, mon ami, il me faut une certaine superstition dans ma vie intérieure dans mes affections ; ce qui vient de m'arriver m'y confirme. Aujourd'hui 18 octobre, jour où j'accomplis quarante ans et où je demeure renfermé, invisible, dans mon petit ermitage, méditant à mes malheurs, à mon avenir, m'entourant de mes plus chers souvenirs, de mes plus douces amitiés; aujourd'hui» dans ce moment mémo, on m'apporte ta lettre du 12 et ton Platon. Véritablement de race et de sang romain, j'en accepte l'augure, comme au temps de Camille et de Dontatus. J'ai pris la plume sur-le-champ pour te répondre
dans oe premier moment de vie délicieuse, quelle chose mystérieuse et divine que le cœur humain I combien je déplore les doctrines du matérialisme t J'y pensais quand ton Platon est arrivé. Nous croyons tous les deux au bien, à l'ordre. La philosophie n'est pas de savoir beaucoup, mais de se placer haut. Sous ce seul rapport, je crois être philosophe malgré mon ignorance sur tant de choses. AdieUy je te laisse. Aujourd'hui je m'appartiens tout entier, et il faut que je t'aime comme je fais pour t'avoir écrit. Adieu encore. )»
Ainsi s'écoula l'année 1823. Celle de 1824 le trouva dans cet état, tantôt de découragement, tantôt d'exaltation que lui donnaient tour à tour et l'énergie de son âme el la misère de sa position. Dans les premiers mois de 1824, ses lettres devinrent successivement plus rares, plus courtes et plus tristes; il luttait contre une pauvreté toujours croissante, se reprochant de demander des secours à sa famille, qui était elle-même très-gênée, et ne pouvant suffire à ses besoins par un travail de journaliste pour lequel ^il n'était pas fait. Sa situation devint telle qu'il fallut prendre un parti décisif. Il se détermina à quitter Londres et à se retirer à Notthingham, où sous un autre nom que le sien, il gagna sa vie en donnant des leçons d'italien et de français. Adieu ses projets de grands ouvrages, ses rêves d'honneur et de bonheur 1 L'infortuné, à quarante ans, voyait sa vie s'anéantir dans une occupation honorable sans doute, mais sans terme et sans but. 11 se découragea jusqu'à douter de l'avenir et de lui-même. Pendant quelque temps il ne m'écrivit plus. Il me fallut savoir par d'autres ce qu'il était devenu. Mais bientôt je fus en trahie moi-même dans les aventures les plus inattendues et les plus bizarres. Daus uwe grande circonstance, M""^ la du-
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ebesse de Ifontebello, ne pouvant accompaper son fils aîné en Allemagne, me pria de la remplacer. La noble Teuve du maréchal Lannes ne pouvait s'adresser en vain à mon amitié, et dans le mois de septembre, je partis avec M. de Montebello pour Carlsbad. On sait ce qui arriva. Arrêté à Dresde , livré par la Saxe à la Prusse, jeté en prison à Berlin, nion refus de répondre à toute question venant d'un gouvernement étranger, avant que le gouvernelneiyt français eût intervenu, prolongea ma captivité, et je n'étais de retour à Paris que dans les premiers jours de mai 1836. Voici les deux lettres que j'y trouvai :
Nottingfaain, 26 août 1824.
K Si je ne t'ai pas écrit jusqu'à ce moments» , tu sais pourquoi. Je n'osais pas paraître devant toi. Tu es pour moi une espèce de conscience ; peut-être, je tremble en te l'écrivant, mais il faut que je te dise toute la vérité, peut-être ne t'aurais-je plus écrit et aurais-je renoncé à l'amitié de l'homme que j'aime le plus sur la terre, et à qui je pense toutes les heures de ma vie, si je ne m'étais pas relevé du triste état où j'ai vécu depuis mon arrivée en Angleterre. Je ne m'en suis pas relevé par une résolution, mais bien par une action, par une action commencée et dont la suite ne dépend plus de moi. Mai» quand cela n'aboutirait à rien, j'aurai le cœur déchargé d'un grand poids, et j'aurai retrouvé l'énergie morale que j'avais perdue. Aussitôt que je saurai le résultat de ma démarche, je te l'écrirai. — Tout me condamne, je le sais , mais si je péris, ô mon ami ! ce n'est pas de légères blessures. Mon cœur, avant l'époque de notre révolution, avait été cruellement déchiré ; j'ignore ce que je serais devenu, si la fièvre italienne ne m'avait saisi. Je me rendrai cette
justice à moi-même, que je n'ai pas connu un seul moment ni rintérôty ni la peur, ni aucune passion dégradante. Mais je restai au-dessous des circonstances. A mesure que les événements s'éloignent de moi , le souvenir de mes fautes se présente à mon imagination avec plus de vivacité. Je pense toujours en frémissant à cette malheureuse affaire de Novarfe» où Tarmée constitutionnelle fut misesi promptement en déroute; c'est la seconde blessure^ ô mon ami I elle saignera toujours ; elle me fait languir misérablement. Je sais tout ce que tu peux répondre aux reproches que je fais à ma vie politique. Je me suis dit, je me dis tous les jours, qu'il me reste de beaux et grands devoirs à remplir; mais si la force de les remplir me manque, si la volonté, qui fait tout l'homme, vacille sans cesse, que ferais-jeT Si mon àme est malade, doit-on lui demander les actions d'un être rempli de vigueur? J'ai tenté le dernier remède. Si ma démarche a dos suites , je redeviens moi-même , j'aurai un retour du jeunesse; si elle iiN^n a point, réhabilité à mes yeux, je lèverai la tète, je retrouverai la conscience de moimémo.
i( Qu'auras-tu pensé en apprenant que j'étais devenu maître de langue a Nottingham? Que veux-tu ! je me suis vu prôs de manquer d'argent. Sentant que ma dépense d'une semaine à Londres imposait des sacrifices à ma famille pour des mois entiers, rougissant de demander de nouvelles sommes, ayant une répugnance insurmontable ù écrire pour les journaux, j'ai pensé qu'il fallait avoir du pain qui ne me coûtât ni honte, ni un travuil antipathique. Quel triste métier que d'écrire des articles de journaux! J'en ai fait l'expérience. M. Bowring m'a demandé un article pour sa Revue de Westmi/mter. Je l'ai fait. « Uon,\\\''d-\.-'vV v\\v> v^^-hon^ mais trop long. » Je l'ai
SÂNTA-ROSà. 413
mutilé. « Bien » à présent. » Puis, au bout d'un mois : « Le rédacteur le trouve écrit dans un esprit qui ne lui convient pas, il faut le refondre. » Je le redemande. On me refuse avec douceur. Je le laisse, qu'on en fasse ce qu'on voudra. Un beau jour, j'en recois les épreuves, je trouve des contre-sens, des omissions ridicules ; je corrige, j'arrange tout et je renvoie le paquet à Londres. Des mois se passent sans que j'en aie de nouvelles. Que toutes ces vicissitudes sont fatigantes ! Non , plus d'articles, je me sens la force de faire autre chose que des articles. Aussitôt que j'aurai la réponse de Londres , je réglerai ma vie, j'irai me renfermer dans un grenier à Londres, auprès d'une bibliothèque publique; j'aurai par devant moi quarante-cinq louis environ ; je travaillerai avec ardeur, j'en ai le pressentomcnt.
« J'écris peu en Piémont ; les nouvelles que j'en ai sont excellentes en ce qui regarde la santé de ma femme et de mes enfants , et l'affection que me conservent tous mes amis. Quant a la fortune, ma femme avait presque obtenu que mes biens lui fussent cédés par le gouvernement; tout était conclu ; il ne fallait que la signature du roi ; il l'a refusée. On espère encore , malgré ce premier refus. Je laisse faire, je ne crois devoir ni encourager ni empêcher ces démarches. Je crains cependant que si le roi rend mes biens à ma femme et à mes enfants, il ne veuille prendre soin de l'éducation de ceux-ci. Je frémis à l'idée de mes fils élevés par des jésuites. Vois, mon ami, que de sujets de peine pour mon cœur I
a J'apprends avec effroi que tu as de temps en
temps des retours de ton ancien mal de poitrine. mon ami! je t'en conjure, vis assez pour me donner la plus douce récompense de mes sacrifices, ton estime, ton appro^ l)ation, un mot d'éloge. Si tu meurs avant que \'aie faille
414 FKkGWSSm UTTÉaAIRES.
premier pas dans ma noble oarrière, je m^arrét^ai, je n'aurai plus la force d'avancer, je me laisserai tomber ; ▼is, je t'en supplie, tu as à répondre do nous deux, car à je laisse éteindre le feu qui est encore dans mon sein, vivrai-^? — Est-oe vivre que se levw chaque matin pour se fuir soi-même jusqu'au soîr? •<- Adieu» je Vembrasae avec le cœur rempli d'espoir» Je suis sûr que tu me par* donneras mon long silence. IMeu m'est témoin que je m'entretiens avec toi tous les jours. Je t'écris dans ma téte^ je te vob, jo t'écoute. Que ne donnerais-je pas pour deux semaineis passées avec toi ! Comme je me retrace avec complaisance nos promenades d' Alençon, et cet adieu de dix minutes à Paris ! Adieu encore, aime-moi toujours, car je suis toujours le même. »
Londres, Il octobre 1824.
« Demain, mon ami, je pars pour la Grèce avec Cdlegno. Si tu as reçu la lettre que je t'ai écrite il y a environ six semaines, et que le comte Piosasco a dû te remettre à son arrivée à Paris, tu ne seras pas étonné de ma résolulion. Il fallait, mon ami , que je sortisse de mon engourdissement par un moyen extraordinaire. Mon inaptitude à travailler venait de ce que mon âme avait la conscience d'un devoir à remplir encore dans la vie active. — J'ignore si je pourrai être utile ; je suis préparé à toute sorte de difficulté, résigné à toute espèce de désagréments. Il le faut bien : songe que Bowring m'a déclaré que le comité anglais, ou du moins plusieurs de ses membres, désapprouvaient mon voyage. Je veux croire que leurs motifs sont droits. J'ignore s'ils sont fondés ; mais, dans tous les cas, pouvais-je, devais-je retirer ma parole ? les dé^^uxà^ ^t^% ^\ils avaient le droit de me re-
SAIITA-ROSA. 415
tenir, eux à qui j'arais offert mes services sans aueune condition. Ils ne Font point fait, et je pars.
ce Mon. ami, je n'avais point de sympathie pour l'Espagne, et je n'y suis point allé, puisque par cela seul je n'y aurais été Ixm à rien. Je sens au contraire pour la Grèce un amour qui a qudque chose de solennel ; la patrie de Socrate, entends-tu bien? Le peuple grec est brave, il est bon, et bien des siècles d'esclavage n'ont pas pu détruire entièrement son beau caractère. Je le regarde d'ail^ leurs comme un peuple frère. Dans tous les âges, l'Italie et la Grèce ont entremêlé leurs destinées, et ne pouvant rien pour ma patrie-, je considère presque comme un d^ voir de consacrer à la Grèce quelques années* de vigueur qui me restent encore. Je te le répèle, il est très-possible que mon espoir de faire quelque bien ne se réalise point. Mais dans cette supposition même , pourquoi ne ponrrais-je pas vivre dans un coin de la Grèce, y travail* 1^ pour moi ? La pensée d'avoir fait un nouveau sacrifice à l'objet de mon culte, de ce culte qui seul est digne de la Divinité, m'aura rendu cette énergie morale sans laquelle la vie n'est qu'un songe insipide.
« Tu n'as pas répondu à la lettre dont je t'ai parlé. Dieu me préserve de penser que tu aies voulu me punir de mon silence en l'imitant I Écris-moi, maintenant, je t'en conjure. Fais-moi parvenir ta lettre à Napoli de Romanie, siège du gouvernement grec dans le Péloponèse. Cberchesen les moyens sans perdre de temps.
« J'emporte ton Platon. Je t'écrirai ma première lettre d'Athènes. Donne-moi tes ordres pour la patrie de tes maîtres et des miens.
« Tu me parleras de ta santé et avec détail, tu me diras que tu m'aimes toujours, que tu reconnais ton ami dans le sentiment qui lui a commandé ce voyage. Adieu^ adi^^.
416 FRAGMENTS LITTËRAIRES.
Personne sous le ciel ne t'aime plus que moi. »
Quand je reçus ces deux lettres à la fois à mon retour de Berlin, et en apprenant en même temps que Santa- Rosa avait accompli sa résolution, que Tannée égyptienne était débarquée en Morée, et que Santa-Rosa était devant die, je ne dis que ces mots à Tami qui me remit ces deux lettres : a II se fera tuer; Dieu veuille qu*à cette heure il soit encore vivant! » et à Tinslant môme je fis tout pour le sauver. J'écrivis immédiatement a M. Orlando, envoyé grec à Londres, qui avait été chargé par son gouvernement de négocier Tenvoi en Grèce d'officiers européens, pour l'inviter à envoyer sur-le-champ une lettre de moi à Santa-Rosa partout où il se trouverait. Dans cette lettre je parlais à Santa-Rosa avec l'autorité d'un ami éprouvé, et lui donnais l'ordre formel de ne pas s'exposer inutilemont, de faire son devoir et rien de plus. J'ai la certitude que, si cette lettre lui était parvenue à temps , elle eût calmé l'exaltation de ses sentiments et de son courage. J'envoyai des doubles de cette lettre par huit ou dix occasions différentes; j'ai la conscience de n'avoir négligé aucun moyen de le sauver, mais j'étais revenu trop tard.
Bientôt les plus funestes nouvelles nous arrivèrent du Péloponèse. Les avantages de l'armée égyptienne étaient certains, la résistance des Grecs mal concertée. Tous les journaux s'accordaient à applaudir aux efforts de Santa- Rosa; l'un d'eux annonça sa mort. Cette nouvelle, quelque temps démentie, se coniirnia peu à peu, et à la fin de juillet j'acquis la triste certitude que Santa-Rosa n'était plus. LAmi de la Lai y journal de Napoli de Remanie , après avoir rendu compte de la bataille qui avait eu lieu (levant le \\ov\!i N^wvm, *\^\\\rlmait ainsi sur la mort do
Sanla-Rosa: «L'ami zélé des Grecs , le comte de Santa- Rosa, est tombé vaillamment dans cette bataille. La Grèce perd en lui un ami sincère de son indépendance et un officier expérimenté, dont les connaissances et Tactivité lui auraient été d'une grande utilité dans la lutte actuelle. » Je reçus presque en même temps une lettre de M. Orlando, du 21 juillet 1825, qui me confirmait cette triste nouvelle.
Ainsi tout doute était impossible ; je ne devais plus revoir Santa-Rosa, et le roman de sa vie et de notre amitié était a jamais fini. Quand les premiers accès de la douleur furent passés, je m'occupai de rechercher avec soin tous les détails de sa conduite et de sa mort. Je ne pouvais mieux m'adresser qu'a M. de Collegno, son compatriote et son ami, qui l'avait accompagné en Grèce. J'obtins de lui la note suivante, dont la scrupuleuse exactitude ne peut être contestée par quiconque a la moindre connaissance du caractère et de l'esprit de M. de Collegno.
« Santa-Rosa quitta Londres le l""' novembre 1824, et les côtes d'Angleterre le 5.
« Le motif principal qui lui faisait quitter Nottingbam parait avoir été l'état de nullité forcée à laquelle il se voyait réduit. Santa-Rosa écrivait à cette époque a un de ses amis : Qwmdo si ha un anùno forte, œntiene operare^ scHverey o morire.
« Il avait offert aux députés du gouvernement grec à Londres d'aller en Grèce comme militaire. Il demandait d'y commander un bataillon. On lui répondit que le gouvernement grec serait très-heureux de l'employer d'une manière bien autrement importante. On parlait de lui confier l'administration de la guerre ou l'administration des finances. Santa-Rosa partit porteur de lettres firaa-
çaises et italiennes ouvertesy remplies d'expressions on ne saurait plus flatteuses pour lui, et d'autres lettres cachetées en grec. Des trois députés grecs qui se trouvaient à Londres, deux seulement favorisaient le voyage de Santa-Ro6a. Le troisième, beau-frère du président Conduriotti, avait toujours paru s'y opposer.
<i Quoi qu'il en soit , Santa-Rosa fut reçu froidement par le corps exécutif à son arrivée à Napoli de Romaniei le 10 décembre. Après quinze jours, il se présenta de nouveau au secrétaire-général du gouvernement, Rodhios, pour savoir si , prenant en considération les lettres des doutés grecs à Londres, on voulait l'employer d'une manière quelconque. On lui répondit qu'<m verrait.
« Le 2 janvier 1825, il quitta Napoli de Romanie, pré^ venant le gouvernement qu'il attendrait ses ordres à Athènes. Il visita Épidaure, l'île d'Égine, et le temple de Jupiter-Panbellénien, débarqua le 5 au soir au Pyrée, et arriva à Athènes le 6. Il consacra quelques jours à visiter les monuments de cette ville. Ayant trouvé sur une colonne du temple de Thésée le nom du comte de Yidua, il écrivit le sien à côté de celui de son aini, qui avait visité Athènes quelques années auparavant.
a Le 14 janvier, il entreprit une excursion dans l'A^ tique pour visiter Marathon et le cap Sunium. Sur une colonne du temple de Minerve-Suniade, il écrivit son nom et celui de ses deux amis , Provana et Omato, de Turin, comme monument de leur triple amitié. A son retour à Athènes, il eut quelques accès de fièvre tierce qui raiîaiblirent beaucoup^ et le confirmèrent dans l'idée de se fixer à Athènes plutôt que de retourner à Napoli de Romanie, dont l'air malsain aurait aggravé ou du moins prolongé sa maladie.
« Odysseu^ (\ui ^laissait d'intelligence avec les Turcs,
SiKTA-ROSA. 419
ayant menacé de s'emparer d'Athènes, Santa-Rosa eontribua i en organiser la défense. Les Éphémérides d'Athènes parlèrent de son enthousiasme et de son aictivité; mais son importance cessa avec les menaces d'Odysseus, et Santa*Rosa quitta Athènes pour rejoindre ses amis à Na* poli de Romanie.
« A cette époque , on se préparait à enti^rendre h mge de Patras. Sanla-Rosa, n'ayant jamais ea aucune réponse du corps eiécutif i ses premièros offres dé service» insistA de nouveau pour faire partie de cette expédition. Où lui répondit <c que son nom , trop connu , pouvait compromettre le gouvernement grec auprès de la sainte alliance, ei que s'il voulait continuer à rester en Grèce, on h priait de le Caire sous un autre nom que le sien, » sans qu'on lui offrit pour eeb aucun emploi civil ni militaire.
<{ Ce fut en vain que ses amis voulurent lui représenter qu'il avait plus que rempli toutes les obligations qu'il pou* vait avoir contractées envers les députés du gouvernement grec à Londres, env»^ ses amis, envers lui-même ; qu'il ne devait rien et ne pouvait rien devoir à une nation qui n'osait pas ouvertement avouer ses services. Santa-Rosa partit de Napoli le 10 avril, habillé et armé en soldat grec, et sous le nom de De Rossi. Il rejoignit le quartier* général à Tripolitza, et l'armée destinée à assiéger Patras s'étant portée au secours de Navarin, il suivit le président à Leondari. Là, le prince Maurooordato se portant ea avant peur reconnaître la position des armées et l'état de Navarin, Santa-Rosa donanda à le suivre. Il prit part à l'affinire dn 19 avril aontie les troupes d'Ibrahim-Padia» et entra le 21 4ans Navarin.
<c U avait constamment sur lui le portrait de ses eniuits. Im SQ» s'étant aperçu que queues ^quUaa» ^^m^
avaient pénétré entre le Verre et la miniature, il Touvrit, et voulant Tessuyer, il effaça à moitié la figure de Théodore. Cette accident l'affligea amèrement. Il avoua à Collegno qu'il ne pouvait Vempécher déconsidérer cela comme un mauvais présage, et le 31 il écrivait à Londres à un ami : Tu me riderai, ma sento dopo di cio ch'io nondeco pi/u rivedere i m/iei figli.
« Resté dans Navarin, où la faiblesse de la garnison empêchait de prendre Toffensive, il passa quinze jours i lire, à penser et à attendre la décision des événements. Ses dernières lectures furent Shakespeare, Davanzati, et les Chants de Tyrtée, de son ami Provana.
a Cependant Tarmée grecque destinée à faire lever le siège s'était débandée; la flotte grecque n'avait pu empêcher la flotte turque d'aborder à Modon. Le siège, qui avait paru se ralentir les derniers jours d'avril, était repris avec plus d'ardeur, la brèche était ouverte et praticable, l'ennemi logé à cent pas des murs. Les deux flottes combattaient tous les jours devant le port, qui était encore occupé par une escadre grecque. Le 7 au soir, le vent ayant poussé les Grecs au nord, on craignit que les Turs ne cherchassent à s'emparer de l'ile de Sphactérie qui couvre le port. Elle était occupée par mille hommes et armée de quinze canons. On y envoya cent hommes de renfort. Santa-Rosa alla avec eux.
« Le 8, à neuf heures du matin, il écrivait à Collegno : Uno sbarco non mi pare impraticabile sut p^mto alla difesa del qtmle io mi trovo. A onze heures l'île fut attaquée, à midi les Turcs en étaient les paisibles possesseurs.
« De onze à douze cents hommes qui se trouvaient dans l'île, quelques-uns s'étaient sauvés en gagnant l'escadre qui était à l'ancre dans le port, et qui, coupant ses cables au momenv de l'<acfjie^'se fit jour au travers de la
flotte turque. Deux vinrent à la nage depuis l'ile jusqu'à la forteresse. Ils disaient ^ue le plus grand nombre avait traversé un gué au nord de Tile et s'était jeté dans Paleo- Castro. Ce monceau de ruines fut pris par les Turcs le 10. On ignorait dans la place le sort des Grecs qui s'y trouvaient.
(L Navarin était au moment de manquer d'e$u« On m distribuait depuis longtemps deux verres par jour à chaque homme. Les munitions de guerre étaient épuisées. Ibrahim lit proposer une capitulation, et demanda qu'on envoyât des parlementaires.
« Collegno sortit de la place avec eux le 16 mai, pour tacher de découvrir le sort de son ami, qu'il ne prévoyait que trop. On lui désigna Soli.man-Bey comme ayant commandé l'attaque ide l'ile. U le trouva dans )a toQte du lieutenant d'Ibrahim, sous les murs de Modon. Soliman lui dit avoir examiné tous les prisonniers, qu'il no s'y était trouvé qu'un seul Européen, un Allemand qui avait été mis immédialement en liberté, et se trouvait alors a bord d'un bâtimeat autrichien, ^u reste, Soliman fit appeler son lieutenant-colonel» lui expliqua en arabe le signale* loent de Santa-Rosa^ que Collegno lui dictait en français, i3t lui ordonna de lui donner le lendemain les informations les plus exac^ sur le sort de l'homme qu'on cherchait* Le nom de Santa-Rosa n'était pas ignoré des Turcs. Leur figure prit un âir de tristes^ lorsqu'ils surent qu'on criaignait qu'il ne fOit mort. Ils regardaient avec le silence de la compassion son ami qui venait le réclamer.
« Le 18, Soliman-Bey fit demander Collegno auK avantpostes, et lui jÔlH qu't^n soldai, de son régitfient avqU eu parmi les morts l'homme dmt H lui avait domié le signalement.
« Le 24 y la garniaon de Navarin fui débari^Uiéa à Cv
lamata, où elle avait été transportée sur des bâtiments neutres d'après la capitulation. On y sut que la plus grande partie des Grecs qui s'étaient trouvés dans Tile de Sphaclérie le 8, s'étaient retirés à Paleo-Castro ; qu'ils y avaient capitulé le 10, et en étaient sortis sans armes, mais libres. Santa-Rosa n'était point avec eux. Il ne s'était pas non plu9 retiré à bord des bâtiments grecs qui se trouvaient dans le port. CoUegno a revu à Smymo l'Allemand qui avait été pris à Sphactérie et dont Soliman-Bey lui avait parlé ; il n'avait pas vu Santa-Rosa parmi les prisonniers. »
Plus tard, ayant demandé à M. de CoUegno s'il ne trouvait pas dans ses souvenirs quelque détail exact et certain à ajouter à la note précédente, il me remit celle qui suit :
« Le 4 décembre 1824, nous découvrîmes les montagnes du Péloponèse. De six passagers qui étaient à bord de la Little Sally, cinq éprouvaient la joie naturelle à tout homme qui touche au terme d'un long voyage de mer; trois surtout étaient impatients de toucher le sol sacré. Santa-Rosa seul, appuyé sur un canon, contemplait tristement le pays qui se présentait de plus en plus distinctement à notre vue. Le soir, il disait à CoUegno : « Je ne sais pourquoi je regrette que le voyage soit fini déjà; la Grèce ne répondra pas à l'idée que je m'en fais; qui sait comment nous y serons reçus, qui sait quel sort nous y attend? »
((Le 31 décembre, Santa-Rosa se trouvait chez le ministni de la justice (comte Theotoki). On parlait de la froideur avec liiqnclle d(s élnm^'iTS doiil les députés grers à Londrcï? rêpouAmwV, vA v\v\\wvi vkviwvdudaienl qu'à t'^in» ein-
ployés, étaient accueillis par le gouvernement. Le comte Theotoki dit : a Que voulez-vous? Ce n'est pas d'hommes « ce n'est pas d'armes, de munitions, que nous avons besoin; c'est d'argent, » Le lendemain, 1" janvier, M. Mason, Écossais qui s'était lié avec Santa-Rosa, lui dit qu'un Grec ami du comte Theotoki avait conseillé à lui, Mason, de ne pas fréquenter Santa-Rosa ni CollegnOy comme étant suspects au gouvernement, Santa-Rosa quitta Napoli le lendemain.
« En partant d'Epidaure le 3 janvier au soir, un papas d'un aspect Vjénérable, mais couvert de haillons, demanda qu'on lui accordât de passer à Égine dans la barque que nous avions frétée. Interrogé par notre interprète, il nous lit répondre qu'il avait quitté la Thessalie, sa terre natale, pour échapper à la persécution des Turcs. Sa femme et cinq enfants étaient réfugiés dans uno des iles de l'Archipel. Ils n'avaient tous d'autres moyens de subsistance que les aumônes que le père recueillait dans ses courses, en montrant des reliques aux fidèles. La similitude de position, la femme et les cinq enfants réduits à la misère, émurent Santa-Rosa. H donna diUpapas ce qu'il avait d'argent sur lui. Le surlendemain, comme nous partions pour Athènes, le papas descendait de la ville, comme autrefois les prêtres de Neptune, et de la place où était jadis le temple de ce dieu, il b^'^nissait notre barque.
« Au commencement de mars, Santa-Rosa paraissait avoir renoncé à toute idée de s'établir en Grèce avec sa famille. Toutefois il ne voulait pas partir sans avoir du trwins vu les ennemis. Un envoyé du comité philhellénique de Londres (M. Whitcombe) arriva alors à Napolie de Remanie, porteur de plaintes de ce comité contre les députés Luriotti et Orlando, qui compromettaient, disait-on, le sort delà Grèce en y envojuivl Âei^Vv^t^m'^^^fâWN^^^^^
leur opposition eonstante à la sainte^lliance. C'est à Far^ rivée de M. Whitcombe que Santa-Rosa dut peut-être d'être réduit à faire la campagne comme svmpk soldai,
c( Le 16 mai, lorsque Collegno disait dans la tente du lieutenant d'Ibrahim-Pacha à Modon que Santa-Rosa était dans l'ile de Sphactérie quand les Égyptiens l'avaient attaquée, au moment où Soliman-^Bey lui répondait que Santa-Rosa n'était point parmi les prisonniers, un vieillard turc à longue barbe d'argent s'approcha de Collegno, et lui dit en français : ce Comment, Santa-Rosa était dans l'ile de Sphactérie, et je ne l'ai pas su pour lui sauver la vie un seconde fois i » C'était Sohultz, Polonais, colonel en France, à Naples, puis en Piémont en mars 1821, puisen Espagne sous les certes, puis en Egypte. Il était autrefois arrivé à Savone au moment où des carabiniers royaux avaient arrêté Santa-Rosa. A la tête d'une trentaine d'étudiants armés, il l'avait délivré de sa prison, c'est-àdire de l'échafaud, el, quatre ans plus tard, il dirigeait en partie l'attaque dans laquelle Santa-Rosa succomba I »
Quelle tragédie, bon Dieu, dans la fin de cette note I Quel contraste que celui de Santa-Rosa mourant fidèle à une seule et même cause, et de cet aventurier errant de contrée en contrée, ici sauvant Santa-Rosa, là le massacrant peut-être, changeant de drapeau comme de religion, et, dans celte absence de toute vraie moralité, conservant encore une sorte de générosité naturelle et le respect du soldat pour le courage malheureux I
Un Français, M. Edouard Grasset, attaché au prince Maurocordalo, et qui était venu avec lui pour observer l'état de défense do l'île de Sphactérie, qui venait en ce inomerit d'être aVlaç\v\èçi ^^\ W k\^W»^t^ucontra Santa-
Rosa dans Tile, le 8 mai, ù neuf heures et demie du matin, et eut avec lui une dernière entrevue, dont il m'a communiqué la relation suivante.
Ile de Sphaclérie, 8 mai, neuf heures et demie du matin.
Santa-Rosa. (( Tous nos amis du fort se portent bien; je suis venu ici avec le capitaine Simo, parce qu'il faut défendre cette ile, d'où dépend le salut de la place. Je me repens bien d'avoir entrepris la vie de pallicare ; je croyais savoir le grec, et je n'en comprends pas un mot, la langue du peuple étant tout à fait différente de celle des gens instruits. En outre, le désordre qui règne dans l'armée grecque est affreux et ne laisse rien à espérer. » M. Edouard Grasset lui dit : <( Venez à la batterie avec nous. » Santa-Rosa répondit : « Non, je resterai ici ; je veux voir les Turcs de plus près. )> A ces mots, ils se séparèrent.
Je n'ai pas rencontré un Grec ayant pris part à la campagne de 1825 qui ne m'ait parlé avec admiration de la conduite de Santa-Rosa. Je n'hésitai donc pas à écrire au gouvernement grec, dans la personne du prince Maurocordato , pour demander que le nom de Santa-Rosa fût donné à l'endroit de l'île de Sphactérie où il avait été tué; je demandai, en outre, qu'un tombeau modeste lui fût élevé dans le même lieu, et que le gouvernement me permit de faire élever ce tombeau à mes frais, pour qu'au moins j'eusse la consolation d'avoir rendu ce dernier devoir à l'homme de mon temps que j'avais le plus respecté et chéri. Je n'ai jamais reçu de réponse à cette demande ; mais, en même temps que je m'adressais au gouvernement grec, j'eus le bon esprit d'écrire au colonel Fabvier, i^ur jji. ^*^.
lui recommander la mémoire de notre ami. Celui-là était fait pour me comprendre. Aussi, dès que rarmée française, commandée par le maréchal Maison , eut délivré le Péloponèse et Tîle de Sphactérie de l'invasion égyptienne, le colonel Fabvier s'empressa d'acquitter notre dette commune en élevant à Santa-Rosa, au lieu même où il passe pour avoir été tué, à l'entrée d'une caVertie située dans l'île, un monument avec cette inscription : a Au COMTE Sanctorre de Santa-RosA, tdé le 9 mai 1825. » Le gouvernement grec n'y prit aucune part; msiis le peuple et surtout les soldats français mirent l'etnpressement le plus vif à seconder le digne colonel dans cet hommage rendu à. la mémoire d'un homme de cœur.
Et lùm aussi, jaloiix de payer ma dette à une mémoire vénérée, n'ayant point d'autre monument à lui élever, j'ai Voulu du moihs attacher son nom à la partie la moins périssable de mes travaux, en lili dédiant Un des volumes de ma traduction de Platon. Qu'il me soit permis de reproduire ici cette dédicace.
A LA MÉMOIRE