‹ Œuvres de M. Villemain (volume 3)Chapitre 17 sur 19 · PAR M. ALBERT DE BROGL1E · texte numérisé non relu

PAR M. ALBERT DE BROGL1E

Quelques personnes estiment que la suppression de la controverse politique est particulièrement favorable à la forte littérature , aux grands travaux de la pensée , aux importants ouvrages de philosophie et d'histoire. L'esprit alors, disent-elles, est plus désintéressé, l'attention plus impartiale et plus haute dans l'écrivain, et aussi dans les lecteurs. C'est l'époque des monuments intellectuels élevés à loisir, accueillis par une curiosité sérieuse, et par là même, puissants sur les âmes.

Sans contester le. prix d'un tel dédommagement, s'il était assuré, on peut, je crois, révoquer en doute cette condition prétendue des beaux et savants ouvrages. Les temps les plus libres, ou parfois les plus agités, ont été, à tout prendre, les plus féconds en sévères études, en laborieux efforts de la pensée et de la science. Voyez la Grèce et Rome ; voyez l'Italie, au seizième siècle, la France à la même époque, et dans les quarante premières années du siècle suivant ; voyez l'Angleterre , de Shakspeare à

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Milton , puis , durant son grand âge de liberté constitutionnelle, de lord Chatam à Burke, à Pîtt, à Fox, et sous l'impulsion qui leur a survécu , jusqu'à nos jours : c'est qu'il y a dans l'ardeur des convictions éprouvées par la lutte, dans le point d'honneur du devoir accompli, dans l'exercice, même inquiet, des Institutions libres, un ferment généreux qui ennoblit l'âme, mûrit la réflexion et donne à certains esprits plus de concentration et de force que ne peuvent leur en ôter les diversions de chaque jour et le mobile spectacle de la vie publique.

Heureux cependant, à toutes les époques, celui qui trouve ce ferment, surtout dans son âme, et l'y développe par l'étude approfondie des hautes vérités morales! Le milieu, quel qu'il soit, dans lequel il médite, l'atteindra peu. Qu'il y ait, autour de lui, préoccupation assidue des grands intérêts sociaux, ou quiétude somnolente, il appartiendra surtout à la contemplation du passé, à l'histoire philosophique de l'homme ! Et, s'il monte plus haut encore , s'il choisit dans cette histoire ce qui touche à l'homme religieux, ce qui embrasse non-seulement notre condition sur la terre, mais l'origine de l'humanité et ses immortelles espérances, quel plus digne emploi pourraitil faire de la jeunesse et du talent? quel plus noble but pourrait-il donner même aux travaux d'une vie entière, et comment mieux répondre aux engagements d'un nom illustre et respecté ?

Cette idée se présente d'elle-même, à la lecture de l'ouvrage du prince Albert de Broglie , à la première vue de ces pages animées et méthodiques, de cette critique élevée et savante, dans les limites volontaires d'une ferme croyance. Devant ce beau travail , nous songeons involontairement à des ouvrages d'un autre pays et d'une autre époque, au traité de lord Lyttleton sur la Conversion et Y Apostolat de saint Paul, à des écrits non moins

religieux d'hommes publics anglais, mêlés à toute l'activité de la vie contentieuse et libre de leur pays. Ces esprits éminents ne croyaient pas s'écarter, un moment, de leur vocation toute civique, en écrivant sur les grands intérêts de croyance et de foi révélée, qui sont la sanction et la récompense des autres devoirs de l'homme.

A plus forte raison , de semblables études sont bienvenues, en l'absence des devoirs publics. Elles peuvent tout remplacer, comme elles auraient rehaussé les destinations les plus nobles. Il n'est pas de recherche, en effet, qui commande plus d'elïorts et préoccupe davantage; il n'en est pas de plus vaste et de plus satisfaisante.

Évidemment, c'est ainsi qu'a conçu son ouvrage le jeune et habile écrivain, dont les deux volumes étonnent d'abord par l'étendue des connaissances, la variété des lectures, la précision des détails et souvent l'élévation des vues. Mais, dira-t-on, y a-t-il beaucoup à faire encore sur ce sujet, après tant d'écrivains érudits, ou philosophes, Baronius, les doctes Pagi, Mosheim, Bingham, Alexandre Noël, Tillemont, le célèbre Gibbon, le baron de Stolberg et les rationalistes allemands de nos jours? Nous n'hésitons pas à répondre qu'il y a beaucoup à faire, beaucoup pour la critique, pour l'exactitude impartiale, presque tout pour la vive intelligence des laits et la vérité des couleurs. Cette mine immense, inépuisable de l'histoire de l'Église est ouverte à la critique, depuis bientôt quatre siècles. On y a pénétré, de tout côté et à toute profondeur, par l'hostilité sectaire, par la liberté laïque, par l'archéologie, par les études orientales, par la méthode sceptique, par l'enthousiasme métaphysique; mais, la description du monument est encore à faire. La splendeur de l'Église chrétienne, dans son principe et ses accroissements, est encore à dégager des ruines du passé et des ombres

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transitoires du temps, pour la montrer vivante à tous les yeux. Nous n'osons promettre à aucun contemporain la gloire d'un tel monument. Il est beau cependant de tenter cette entreprise; car, elle n'a encore été complètement faite par personne, ni pour celui qui se repose dans la foi, ni pour celui qui recherche avec inquiétude la vérité.

On avait trop admiré l'érudition de Gibbon : cet écrivain ne suffit plus même aux sceptiques. Ses lectures étaient très-vastes, mais parfois superficielles, son esprit curieux, mais froid et souvent léger, malgré la pompe affectée du langage. Il n'a jamais cette exactitude inventive qui saisit, à la manière de notre Augustin Thierry, dans un document obscur, dans un texte à demi barbare, le mot, l'idée, l'image, dont l'historien habile incruste son récit. 11 a dû souvent être rectifié et l'a été supérieurement, même dans des notes rapides, par la raison plus ferme et plus haute de M. Guizot.

Les matériaux de tout genre qu'il mêle, qu'il entasse, les passages de sophistes et d'agiographes, de jurisconsultes et de Pères de l'Église, les témoignages d'historiens, les hyperboles de rhéteurs grecs et latins fondus dans ses longues périodes, prennent partout une teinte uniforme de gravité magistrale et d'élégance antithétique, sauf deux dispositions personnelles qu'il y mêle, l'incrédulité à toute pensée religieuse et l'ironie contre les enthousiastes et les opprimés. Au point de vue même purement historique, Gibbon est fort incomplet et laisse un immense problème sans réponse. A ses yeux, en effet, la construction de l'Empire est une grande œuvre, un grand bienfait pour le monde; il se complaît à cette vaste ordonnance; il n'y voit guère à reprendre que la turbulence indiscrète des chrétiens, dans un coin du tableau. Et cependant, ce qu'il admire tant, ce qu'il préconise, c'est une décadence continue, irrésistible, et jenfin une des-

traction, comme l'atteste le titre même de l'ouvrage.

Telle n'est pas la marche du nouvel historien de l'Empire et de l'Église. Rien, chez lui, de cette contradiction aveugle entre la passion de l'écrivain et l'évidente réalité des faits. Le premier et imposant discours qui ouvre son ouvrage, sous ce double titre Unité de V Empire, unité de l'Église, remontant aux origines de ces deux sociétés parallèles, en découvre les conditions si différentes, pour la vie morale et la durée. Avec Montesquieu, mais par d'autres raisons encore, par un second ordre de fines et profondes analyses, l'auteur définit et fait comprendre les avantages éphémères et les vices croissants du règne des Césars, pour la paix intérieure et la domination conquérante de Rome. Sa description du changement graduel commencé par Auguste, de la décomposition de l'ancien peuple romain, de l'extension du titre vain, que ce peuple possède encore, ses peintures des abaissements du Sénat, de l'oppression des provinces, de la division de l'empire enfin et des révolutions qui s'y succèdent, sont autant de signes que la cité terrestre est à bout de son oeuvre, qu'elle se décime et qu'elle va périr, tandis que l'Église, dans son unité intellectuelle, triomphe par les blessures qu'elle reçoit, et grandit sans cesse, pour tout couvrir de son ombre.

Un exemple expressif témoigne de la profonde différence entre ces deux unités : l'unité de l'Empire, l'unité de l'Église. La première, à part tous les maux qui la déchirent, change incessamment de direction et de main. 11 n'est presque pas une entreprise un peu hardie, pour envahir le siège de cette unité, qui n'ait réussi ; presque pas de grande insurrection dans Rome, et, plus tard, de grande révolte locale qui n'ait élevé son chef à la toutepuissance; pas de guerre civile, qui n'ait fait un César, pas de grande province qui n'ait fourni le sien ; mais,

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dans l'unité de l'Église, môme à ces époques si violentes et si troublées, nul schisme ne triomphe, nul sectaire ne devient le maître de la foi , nulle révolution n'est achevée, quoique tant de défections éclatent; et l'Église, dans sa hiérarchie principale, dans la doctrine de ses chefs, dans ses dogmes et sa discipline, reste aussi profondément invariable, sous toutes les étreintes de la souffrance et toutes les tentations du malheur, que l'Empire est changeant et mobile, dans sa souveraineté si absolue chaque fois.

Tel est le contraste qui sort des tableaux rapides tracés par le savant historien, sans que pourtant il méconnaisse aucune des tentatives de gouvernement civil essayées, pour soutenir la puissance et la société romaines. Nulle part des traits mieux choisis et plus expressifs n'ont caractérisé ces princes qui luttaient contre les vices de leur propre élévation et de leur siècle, Auguste, Trajan , Antonin le Pieux, An tonin Marc-Aurèle, Alexandre Sévère, Dioclélien ; nulle part, on n'a mieux compris le caractère cosmopolite qu'ils donnaient à l'Empire et cette habile admission de tous les peuples, non pas à la liberté, mais à la paix romaine.

Ce grand tableau qui ravissait Gibbon , et qu'un historien de nos jours a complaisamment retracé dans ses applications à la Gaule, est ici résumé dans tout ce qui touche au culte, au gouvernement, aux mœurs publiques, aux lettres ; et partout , depuis le patronage religieux d'Auguste, ses reconstructions officielles des temples, ses fêtes séculaires , jusqu'aux conférences mysticopaïennes de Plotin , à la cour éphémère de l'empereur Gordien, partout, depuis l'anarchie simultanée des trente tyrans jusqu'à la centralisation militaire et à l'abdication désespérée de Dioctétien , on sent croître la dissolution interne de cet Empire, que nulle force

extérieure dans l'univers ne pouvait encore ébranler.

Mais, en face de cette décadence irrésistible, croissait sous le nom d'Église un monde nouveau, une société qui, d'abord obscure, éparse, opprimée, augmentait, en nombre, plus vite que ne s'agrandit de nos jours aucune colonie recrutée de toutes parts, sur une terre inépuisable et libre. Ce n'est pas même le témoignage enthousiaste des premiers chrétiens qu'on a besoin de consulter, en cela. Oublions, un moment, quelques précieuses découvertes récemment faites ; oublions les textes identiques de Clément d'Alexandrie, d'irénée, de Tertullien : mais, comment contester le rapport d'un proconsul romain du premier siècle, d'un élégant esprit tel que Pline le Jeune interrogeant la volonté de Trajan, sur le sort des chrétiens d'Asie ? Malgré sa prudence et sa modération relative , malgré le soin qu'il a de réserver, pour être envoyés cà Rome, ceux des accusés qui sont citoyens romains, il est effrayé du nombre des personnes compromises. « Il y en « a une foule, dit-il, de tout âge, de toute condition , de « l'un et de l'autre sexe ; car la contagion de cette « croyance ne s'est pas étendue dans les villes seulement, « mais dans les villages, dans les campagnes. » Puis, il ajoute : « Que les temples étaient déserts, les solennités « saintes abandonnées ; qu'on ne trouvait presque plus « personne, pour acheter des victimes,, » A la vérité, en bon administrateur, il affirme « que, depuis les mesures « qu'il a prises, les interrogatoires qu'il a faits, les sup- « plices immédiats qu'il a ordonnés, le mal s'arrête, l'ob- « slination coupable disparaît; et on revient de toutes « parts aux temples. »

Mais combien la foi chrétienne devait être répandue, pour avoir eu déjà tant de prosélytes sur la côte de l'Asie grecque, dans ces contrées policées et soumises, d'où Rome, depuis deux siècles, tirait ses contributions les plus riches

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et les plus sûres î Vndè ditissima vectigalia ac certissima.

La réponse même de Trajan atteste la gravité du fait, à ses yeux. « Il ne veut pas statuer en général; il « défend même de rechercher les chrétiens , sauf à les « punir, s'ils sont déférés et convaincus. » Évidemment, en prince politique, il craint d'engager la* lutte, et il préfère encourir le reproche d'inconséquence , que les chrétiens , un siècle plus tard , adressaient à ses édits. Mais, à cette force du nombre et du dévouement, si considérable à son origine, se joignait une autre puissance, dont le nouvel historien donne à la fois l'analyse philosophique et le tableau avec une rare sagacité et un rare talent : c'étaient la sublimité du dogme et la puissance de la hiérarchie. Offrir aux hommes la croyance la plus haute et la plus populaire, métaphysique et profonde pour l'esprit lettré, mystique et surnaturelle pour l'enthousiaste, touchante et pleine d'images sensibles pour la foule, avoir pour apôtres de cette vérité identique et diverse des prêtres, dont le premier devoir est de mourir, en la défendant, un sacerdoce qui se renouvelle et se multiplie par le martyre, une fédération d'évêques qui unissent entre elles les villes, les provinces, et se concertent de tous les points de l'Empire, des assemblées enfin , où tout ce qui manquait à la Grèce et à Rome, depuis plusieurs siècles, le gouvernement des âmes par la parole, la liberté des débats, Ja puissance de la justice ont reparu, avec une autorité plus sainte , et la seule qui fût inviolable au plus fort ; c'était , il faut le dire , un progrès continu de puissance, un acheminement à la grandeur, une énergie d'unité, que rien ne pouvait égaler dans le monde.

Telle est la démonstration historique qui remplit, avec autant d'éclat que de concision, la seconde partie du discours préliminaire de M. Albert de Broglie. A-t-il tout embrassé dans cette revue, non pas de l'État , mais

de la société, de plusieurs sociétés, de plusieurs races , de plusieurs civilisations, que la conquête romaine avait d'abord soumises h son joug, pressées sous son niveau, puis, qui s'en détachaient à mesure, au travers des convulsions de l'Empire , et cherchaient ailleurs , au lieu de la fausse et odieuse unité de la conquête , l'unité de la foi commune et des espérances célestes? Le savant et zélé peintre de cette renaissance des peuples par la conversion des familles, de cette civilisation chrétienne substituée pour les barbares à la police romaine, a-t-il recherché, dans les écrivains ecclésiastiques et profanes, tout ce qui peut témoigner de cette révolution si' singulière et si profonde? Nous n'osons l'affirmer : une part d'ailleurs de son travail appartient à une époque postérieure. Je ne sais toutefois si quelque curieuse lumière sur le progrès chrétien n'aurait pu sortir pour lui de ces tentations réitérées qui, bien avant Constantin, faisaient incliner au christianisme un prince candide et courageux comme Alexandre Sévère, d'ambitieuses princesses comme Mammée, et enfin un usurpateur violent et sans scrupule comme Philippe l'Arabe. Toutes ces velléités en effet de l'imagination et de la politique semblaient les prémices de la révolution , que réalisa Constantin , et peuvent expliquer et représenter tous les motifs déterminants qui le précipitaient lui-même vers ce dénoûment, où il porta si peu de vertus et tant de souple et violente énergie.

Un siècle, en effet, avant cette crise suprême de l'Empire, déjà, comme l'atteste un curieux témoignage récemment découvert par un illustre associé de l'Académie des Inscriptions, M. William Cureton, falliance chrétienne, non encore imposée par le nombre, était conseillée, au nom de la justice et de la raison. C'est le dernier argument, dont l'évêque de Sardes, en Asie, appuie la supplique de ses frères à l'empereur Vérus et au César Antonin Marc-

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Aurèle1. « Peut-être, dit-il, après une vive censure des « plus grossières contradictions du paganisme, quelqu'un « qui est souverain dira : Mais je ne suis pas le maître « d'adopter le meilleur parti, parce que je suis souverain ; « la convenance pour moi est de faire la volonté du grand a nombre. » — « Pareille défense mérite d'être raillée ; « car pourquoi le souverain ne serait-il pas le guide des « autres dans le bien, et ne persuaderait-il pas au peuple « qui lui est soumis d'entrer dans une voie pure et de « connaître Dieu, dans sa vérité'/ etc.

« Mon opinion est que, par cette voie, un royaume peut « se gouverner en paix, alors que le souverain connaîtra « le Dieu de vérité, qu'il sera par cette crainte détourné « de toute injustice envers ses sujets, et décidera toutes « choses avec équité, se sachant lui-même sous le jugece ment de Dieu, et lorsqu'en même temps ceux qui dé- « pendent de son pouvoir seront empêchés par la crainte « de Dieu de rien entreprendre contre leur souverain, et « empêchés par la même crainte aussi de se faire, entre « eux, aucune injustice. Par cette notion, en effet, et cette « pensée de Dieu, tout mal serait écarté du royaume, et « le pays entier reposerait en paix. »

La conversion ainsi demandée était encore bien hâtive pour l'Empire ; mais, on peut croire que ces motifs et ce langage ne furent pas étrangers à l'acte, par lequel Marc- Aurèle, au moins pendant quelques années, prohiba la persécution contre les chrétiens. La précieuse et incontestable découverte de ce texte de Meliton est un argument qui fortifie l'authenticité du Rescrii d'amnistie attribué et contesté à Marc-Aurèle. Le temps cependant continua de marcher, l'Empire de se dissoudre, et le peuple chré-

1 Spicilegium Syriacum. — Meliton, etc., With an English translation and notes, by the révérend William Cureton.

tien de s'accroître. A un siècle de distance, ce que n'avaient pas fait les vertus et l'équité de Marc-Àurèle, l'imagination ardente et l'esprit politique et guerrier de Constantin vont l'accomplir, à travers les emportements de sa passion, ses fureurs domestiques, les erreurs de sa foi, les défiances ou les tyrannies de son zèle. Cela même sera comme la preuve dernière de ce qu'il y avait d'inégal et de mal assorti dans les deux forces, qui allaient enfin se réunir et placer le labarum au Capitole.

C'est dans le récit du nouvel historien qu'il faut lire, après sa belle introduction, le premier acte du grand drame, la bataille du pont Milvius et l'e'^7 de Milan. Évidemment, la question posée devant Marc-Aurèle par l'évoque de Sarcles a changé tout à fait. Non-seulement, les subdivisions régulières de l'Empire par des créations de sous-empereurs, avec des États distincts, ont accru les chances de rivalité, de protectorat particulier, et enfin de guerres civiles s'appuyant sur une des grandes opinions qui partageaient le monde romain ; mais, la proportion des partis est devenue tout autre. Les chrétiens, nombreux, dès la fin du premier siècle, se sont immensément multipliés. Des villes entières, de grandes provinces, des légions ont embrassé le culte nouveau, quoiqu'elles n'en portent pas encore les signes ostensibles. Et ce n'est pas seulement le nombre qui s'est démesurément accru, c'est l'ardeur, .l'impatience, l'indignation ; car une dernière reprise de cruautés sous le féroce Galérius, et le démenti qu'il y donne bientôt lui-même, en révoquant son édit, ont rendu plus odieux et plus méprisable le joug de l'ancien culte, et sonné enfin l'heure de la délivrance pour les opprimés devenus si puissants.

Que, dans cette incertitude de l'Empire et cette agitation des âmes, le plus jeune des nouveaux Césars, le fils d'un prince qui s'était montré à demi protecteur des

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chrétiens, ait beaucoup espéré d'eux, rien de plus naturel, dans l'ordre des causes et des effets. Constantin, échappé de la cour asiatique et barbare de Ga^érius, où il était resté moins, comme prince, que comme otage, Constantin, revenu près de son père, qui de l'Angleterre gouvernait la Gaule, lui succédant bientôt dans une part de l'Empire, héritant de ses légions et de ses troupes auxiliaires, ne pouvait avoir d'autre passion et d'autre calcul que de changer l'ancien drapeau des Césars, de vaincre le paganisme dans Rome, et d'abaisser Rome elle-même, en reportant ailleurs la pourpre et la souveraineté.

Il y avait pour cela plus d'un combat à rendre. Un nouvel empereur, Maxence était maître de l'Italie et de l'Afrique, s'appuyant sur l'ancien culte, et regardant comme étranger et suspect le maître romain de l'Angleterre et de la Gaule. La paix ne pouvait durer entre ces hommes. L'habileté de Constantin fut de se ménager l'alliance d'un des successeurs de Galérius en Orient, de l'empereur Licinius, qu'il devait renverser, un peu plus tard ; puis, assuré de ce côté, il entra dans l'Italie, comme avait fait Jules César : comme lui, il trouva tout faible, incertain, divisé; plus que lui, il avait foi à autre chose encore qu'à son génie.

Ici, la tradition est obscure et douteuse sur quelques points. Constantin vit-il en songe seulement le présage et le symbole de sa victoire? ou ses yeux furent-ils, en plein jour , frappés d'une vision surnaturelle, comme il le racontait, suivant Eusèbe? On peut en discuter; mais surtout, l'histoire manque de détails et de couleurs, pour décrire tout ce qui dut alors fermenter de passions et d'espérances, non pas seulement dans les deux camps qui allaient se heurter, mais clans cette multitude d'âmes suspendues par leur terreur et leur foi au sort d'une bataille.

Elle fut livrée le 28 octobre 312. Maxence, le matin

encore, consultait les livres sibyllins, dont les interprètes lui promettaient, par une équivoque, comme on en fait, avant l'événement, que l'ennemi de l' Km pire serait détruit. Constantin commandait l'attaque, à la tête de la cavalerie gauloise. Sa victoire fut prompte et complète : le 29 octobre il entrait dans Rome, et bientôt deux inscriptions monumentales attestèrent le double aspect, sous lequel était imposée et subie la victoire.

« Constantin, dit M. Albert de Broglie, éleva sa propre « statue; le Sénat lui décerna un arc de triomphe. La « statue fut placée dans un lieu très-apparent et très-fré- « quenté. Elle tenait à la main une lance en forme de « croix. Au-dessous, était gravée cette inscription : t Par « ce signe salutaire du véritable courage, j'ai délivré votre « ville du joug d'une domination tyrannique. J'ai mis en « liberté le Sénat et le peuple romain; et je leur ai rendu « l'éclat de leur première dignité. » La croix n'est pas « nommée, le crucifié encore moins. Il est pourtant im- « possible de ne pas voir là l'hommage timide d'une cori- « science sincère, qui voudrait s'acquitter envers Dieu, a sans braver trop ouvertement les hommes.

« Le Sénat répondit à ce faux -fuyant par un autre. »

Et l'historien donne ici, d'après un monument qui subsiste à côté des ruines du Colysée, cette autre dédicace encore lisible : « Au très-grand empereur Flavius César « Constantin Auguste, qui par l'inspiration de la divinité « (instinctif divinitatis) et par la grandeur de son génie, « aidé de son armée, a délivré par ses justes armes larépu- « blique du tyran et de sa faction, le Sénat et le peuple « romain ont dédié cet arc de triomphe. »

On sent le ménagement calculé de cette expression, instinctu divinitatis, qui, dans la langue latine du temps, se balance entre les deux cultes et n'appartient de préférence à aucun. C'est quelque ancien sénateur, accoutumé

aux vicissitudes du siècle, qui aura fourni cette rédaction.

Plus loin de Rome, on ne gardait pas toujours la même prudence. Ainsi, parmi les antiques inscriptions que recueille à Constantine la sagacité toujours si attentive des officiers français, on peut lire, d'après un texte tout récemment publié, l'inscription suivante, qui mêle le langage de plusieurs époques, y compris l'apothéose du prince.

« A l'auteur de la sécurité perpétuelle et de la liberté, « à notre maître Flavius-Valerius Constantin, pieux, heu- « reux, invincible et toujours Auguste, à sa divinité et à « sa majesté {numini majestatique ejus), le gouverneur, « Julius Antiochus, homme très-parfait1. »

Celte inscription de l'an 313, époque de la reconnaissance de Constantin par l'Afrique, depuis Carthage jusqu'à Cirta, qui devint Constantine, est de la même date que l'édit de Milan, par lequel le vainqueur de Maxence et l'allié de Licinius décrétait la tolérance pour les chrétiens, le libre exercice de leur culte, la restitution des biens confisqués sur eux, et non-seulement, la garantie de leurs droits particuliers , mais celle de leur constitution et de leur durée en société religieuse.

C'était le plus grand acte législatif de l'Empire, bien plus important, bien autrement réel que l'édit de Caracalla, prétendant donner la cité romaine à tout le monde. C'était le commencement d'une œuvre immense, l'organisation publique de l'Église, son union avec l'État, et par contre-coup le retour de l'Empire à sa propre unité, la concentration politique sous un seul chef, à côté du triomphe d'un seul culte. Il n'y a rien de plus grand à retracer dans l'histoire ; et Pauteur, dont le talent s'anime

1 Annuaire de la Société archéologique de la province de Constantine, année 1853, p. 44.

dans le progrès même de son récit, atteint toute la hauteur du sujet, sans faiblesse, sans réticence, avec ce ferme jugement du bien et du mal , contre lequel il n'y a pas d'erreur privilégiée. Constantin nous apparaît avec ses facultés puissantes, ses intentions utiles au inonde, ses fautes et ses crimes. Béni par l'Église, et maître absolu de l'Empire, il n'en est pas moins perfide et implacable. 11 fait assassiner dans la retraite son ancien collègue et son parent Licinius, crime politique, dont saint Jérôme a dit avec une brièveté de chroniqueur, mais avec une impartiale sévérité : « Licinius retiré à Thessalonique, « dans la vie privée, est tué, contre la sainteté du ser- « ment. »

La grandeur historique du sujet, l'enchaînement du récit se déploient, à travers ces incidents de palais et ces crimes d'un despote, dont la religion corrigea les lois, mais ne changea pas l'impétueuse nature. L'union de l'État et de l'Église, la réunion de l'Empire, l'Église d'Orient et l'arianisme, autant de tableaux habilement tracés par le jeune écrivain, autant d'événements qui se pressent et s'appellent l'un l'autre ! De la réunion même de l'Empire sortira bientôt sa séparation irrémédiable. Le schisme détruira ce qu'avait fait la religion; et l'instabilité du pouvoir suprême reparaîtra, sous la consécration nouvelle qu'il a reçue, mais qu'il n'a pas méritée par une réforme de soi-même, et en épurant ses principes et son génie. L'arianisme sera tour à tour le conseiller flatteur, ou l'antagoniste de l'Empire; il ne dominera pas l'Église; mais, il dirigera par moments le pouvoir civil, et cela, dans l'Occident, comme dans l'Orient.

Cela seul suffit pour justifier la grande place, que M. Albert de Broglie a donnée dans son récit à la personne et à la secte d'Àrius. L'état de l'ancien monde, Pœuvre de l'ancien Empire, l'impossibilité de sa Iran?-

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formation complète ne seraient pas assez démontrés, sans ces curieux et savants détails. Cette théologie est, au plus haut degré , de la politique et de l'histoire. Il nous reste à la suivre, du concile de Nicée au lit de mort de Constantin.

C'est chose curieuse et parfois étrange que la diversité des aspects, sous lesquels apparaissent les mêmes souvenirs, aux yeux de générations différentes, quoique toujours fort éclairées. Dans la France de Louis XIV, par exemple, au milieu du triomphe des lettres, le concile de Nicée était pour le monde un événement à la fois si grand et si familier qu'on y faisait allusion, comme aux incidents les plus célèbres de la ville et de la cour. Ainsi La Bruyère, le jour de sa réception à l'Académie Française, le 15 juin 1 593, voulant louer les vivants et les morts de cette illustre compagnie et donner une juste idée de l'éclat qu'elle avait eu, dès l'origine, ne trouve rien de plus significatif que de comparer sa première réunion au concile de Nicée : « Rappelez, dit-il, en votre mémoire (la comparaison ne « vous sera pas injurieuse), rappelez ce grand et premier « concile où les Pères qui le composaient étaient remarqua- « blés chacun par quelque membre mutilé, ou parles cica- « trices qui leur étaient restées des fureurs de la persécu- « tion ; ils semblaient tenir de leurs plaies le droit de « s'asseoir dans cette assemblée générale de toute l'Église , « de même, il n'y avait aucun de vos illustres prédécesseurs « qu'on ne s'empressât de voir, qu'on ne montrât dans « les places, qu'on ne désignât par quelque ouvrage « fameux. »

Dans le siècle suivant, eût-on jamais songé à pareille comparaison, bien qu'il y eût encore beaucoup d'évêques à l'Académie? Si quelque historien philosophe prononçait alors le nom du concile de Nicée, ce n'était que pour résumer sous ce mot l'idée des querelles théologiques, et

pour déplorer les stériles débals, qui trop longtemps avaient captive l'esprit humain.

Ayant passé plus tard de la théorie à la pratique par le renversement du culte, ce dédain de l'histoire religieuse n'était pas près de finir; et il était encore fort en crédit, vers l'époque, où un fondateur d'empire qui, comme Constantin, avait pris successivement, et parfois réuni, des rôles très-divers, crut utile d'étayer sur la religion le rétablissement de la société civile et l'élévation de son propre pouvoir. Alors môme, et malgré le mouvement nouveau des esprits, les grands faits des annales ecclésiastiques, les grandes causes morales de la révolution chrétienne, mal jugés et défigurés dans le siècle dernier, étaient peu connus du siècle commençant. Les plus zélés lecteurs du Génie du christianisme, en 1802, avaient grand besoin des vives images, des horizons lointains, des peintures passionnées, que l'auteur rapportait de l'exil et du désert, pour s'intéresser à ce qu'il disait des anciens conciles et de ces premiers siècles chrétiens, plus devinés qu'étudiés par lui.

On répétait volontiers quelques-unes de ses expressions admiratives sur les premiers apologistes chrétiens, à condition de ne pas les lire plus que lui-même n'avait fait, et de se contenter d'analyses comme celle-ci : « Minutius a Félix présente le beau tableau d'un chrétien et de deux « idolâtres qui s'entretiennent de la religion et de la na- « ture de Dieu, en se promenant au bord de la mer. » Mais, d'approfondir l'histoire de l'Église, de montrer la plus grande émancipation morale de l'homme, le triomphe de la vie spirituelle sur la matière et sur la force, personne n'y songeait, personne ne le demandait au nouvel et admirable apologiste. Son ouvrage, le plus brillant et le plus puissant qui ait marqué le dix-neuvième siècle, était tout descriptif et tout polémique. C'était la revanche glorieuse

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de la société polie, des sentiments généreux, de l'élégance et du goût contre ce qu'il y avait eu d'aride et d'impitoyable dans le scepticisme destructeur et dans la révolution sanglante.

En même temps, ce livre du passé, cette utopie flatteuse et vengeresse de l'ancienne société empruntait beaucoup, selon l'usage, au temps présent, se colorait des teintes mélancoliques et sombres de l'esprit moderne, et mêlait au langage de la foi la tristesse du doute et du spleen. 11 y avait là, comme dans le cortège semi-oriental, que traînait à sa suite Napoléon allant se faire sacrer par le Pape à Notre-Dame, une décoration étrangère presque attentatoire au culte, dont elle relevait les splendeurs.

Mais, depuis cette renaissance chrétienne de 1802, en Angleterre, en Allemagne, en France, la même cause a été défendue, sinon avec le même prestige, avec la même séduction d'éloquence, du moins avec une bien plus sérieuse étude des monuments historiques et des traditions. Là se placent ces libres et pourtant religieux travaux de Néander sur l'Église primitive, ces grandes études d'un autre théologien plus téméraire, le docteur Paulus, et ces doctes récits du théologien poëte Milmann, où l'imagination de style vient animer la science; là aussi doivent se rapporter quelques chapitres, ou quelques pages de M. de Maistre sur la puissance rénovatrice des premières assemblées chrétiennes; là enfin est développé, dans la vie de saint Athanase, ce que M. de Chateaubriand célébrait en quelques mots de son Génie du Christianisme, mais ce qui n'avait ni force, ni faveur, en 1802, l'action du débat public éteint pour la Grèce et pour Rome, depuis plusieurs siècles, et rallumé par l'Église, d'abord sur des choses contemplatives, et bientôt sur tous les intérêts de la société et de la vie, le réveil de la conscience et du droit armés de la parole et luttant contre le pouvoir et contre le pré-

jugé populaire; de façon à les vaincre, à les soumettre publiquement, ou à paraître plus grands par l'oppression même.

C'était là, au fond, le spectacle qu'avait offert le Concile de Nicée, cette première assemblée des États-Généraux du christianisme. Rien n'y manquait des accidents de la vie publique, ni l'ascendant tour à tour impérieux et souple de l'ambition puissante, ni la constance honorable des défenseurs d'une cause longtemps opprimée, ni les services, ni les lumières, ni cette promotion naturelle du talent jeune et obscur qui prédomine, au milieu de la faiblesse et du doute.

Avant même le spectacle intérieur du Concile, il y avait eu pour le monde romain la secousse inusitée de cette grande convocation, l'appel et le passage de ces anciens opprimés, de ces vieillards, de ces hommes respectés des villes et des provinces, dont ils avaient souvent allégé les maux, venant, au nom de l'empire, régler en commun les droits et la liberté de l'Église.

Le nouvel historien a vivement marqué ce grand mouvement.

« Depuis plus de trois siècles, dit-il1, pas une assemblée « libre ne s'était réunie sur un point de l'empire, pas une « voix sortie de la conscience ne s'était fait entendre dans « ce silence d'un pouvoir absolu, troublé seulement par « les panégyriques fastidieux des rhéteurs, ou par les gé- « missements des victimes. Pour la première fois, de mé- « moire de tant de générations, on allait voir des gens de « bien, pleins du sentiment de leur dignité personnelle, « forts de leur respectueuse indépendance, accourir au- « près du maître du monde, non pour le flatter, ou le « trahir, mais pour délibérer, sous ses yeux, sans con-

1 Tome II, page 15.

450 CHOIX D^ÉTUDËS

« trainte. Un débat sincère allait faire trêve à ces hypo- « crites comédies de légalité et de force, qui se jouaient « sans relâche sur la scène agitée de l'empire. Un accent « de vérité allait réveiller la conscience, dans un si long « oubli de sa liberté et de ses droits. »

Malheureusement, il ne s'est pas conservé de cette assemblée si mémorable un compte rendu détaillé, comme nous en avons pour des Conciles assez obscurs de l'Afrique et d'autres provinces. Le nombre même des séances n'est marqué nulle part; il y a quelque incertitude sur le nombre des membres assistants, presque tous évêques. Des laïques, des adversaires même, des philosophes grecs furent quelquefois admis et prirent part à certaines discussions. La présence d'Arius a été contestée, mais ne parait pas douteuse. Sa condamnation était un des objets du Concile et ne fut pas obtenue sans une lutte intérieure, en partie secrète, dont plus d'un incident s'est effacé pour l'histoire; mais ce qui prévalut, ce qui domine tout, ce fut, d'une part, cette grande déclaration, résumé complet et dernier, que notre nouvel historien appelle si justement X Hymne de Vanité divine', et, d'autre part, c'est le mode même de cette déclaration, la réunion du sénat chrétien, l'ardeur nouvelle que chacun des Pères rapporte de ce foyer commun, le triomphe enfin de la puissance spirituelle manifestée non plus par le martyre et la souffrance, mais par la promulgation toute-puissante de la loi religieuse.

A ces considérations énoncées avec une grande étude des faits et une précision pleine de force, M. Albert de Broglie ajoute une belle et noble page, où, s'attachant à l'elfet extérieur des acles, au souvenir même des lieux, aux légendes contemporaines, écho populaire, mais puissant du Concile assemblé, il voit cette lumière nouvelle rayonner de la ville de Nicée, du seuil même de l'Asie-

Mineure, sur la patrie première des fables qui avaient enchanté la Grèce et l'Italie.

Sous un autre rapport purement canonique, l'analyse des actes du Concile, la distinction entre les actes authentiques et les apocryphes , semble aussi rigoureuse, aussi démontrée qu'on pouvait l'espérer. Le nouvel historien s'est plusieurs fois aidé, à cet égard, du précieux travail de M. Lenormant sur les textes en langue copte relatifs à cette grande époque du christianisme. Le scrupule et la science sont ici une condition du talent. Par là même, on s'étonne parfois de ne pas trouver, sur des points d'une extrême gravité, la preuve à l'appui de l'assertion. Ainsi le savant historien , après un résumé très-précis des dogmes les plus élevés et des règles les plus délicates, ajoute 1 : « Tout l'ensemble de ces décrets devait être confirmé à Rome et porté à la connaissance de la chrétienté entière. » Mais rien, dans le texte, ne justifie de cette confirmation pontificale annoncée, ce semble, par le mot de Rome ; et la note qui se rapporte à cette partie du récit ne constate que la communication des actes du Concile aux diverses Églises.

Dans la réalité, la prétention de Constantin était de faire dépendre de lui-même, et de lui seul, la sanction de ce que décidaient les Conciles. C'était la conséquence erronée de l'usage qui maintenait à lui et à ses successeurs le litre de souverain-pontife, qu'avait eu Jules-César, et par lequel les Empereurs étaient les chefs officiels du culte païen. Gardant ce titre, sans y croire, et en usant, pour surveiller l'agonie du paganisme, jusqu'au moment de déclarer tout à fait sa mort, le prince était naturellement conduit à prétendre le même pouvoir sur le culte nouveau, dont il se portait le défenseur et l'ami.

1 Tome II, page 57.

452 choix d'études

C'est en ce sens qu'un historien ecclésiastique du quatrième siècle a soin de dire : « Nous avons exactement « compris dans cette histoire tout ce qui regarde les em- « pereurs , parce que , du jour où ils étaient devenus « chrétiens, les affaires de l'Église ont dépendu d'eux, et * les plus importants Conciles se sont tenus et se tiennent « conformément à leur pensée. » Ajoutons à cela les six premiers titres du livre Ier du Code de Justinien ; et nous douterons d'autant plus, non pas en droit, mais en fait, de cette confirmation des actes du Concile de Nicée, réservé à l'évêque catholique de Rome, avant même que Constantin eût, de fait, cédé la place à cette puissance nouvelle, en se bannissant lui-même de Rome par ses crimes. A part cette grave question de la date et de la forme du pouvoir exercé au dehors par le Pontife chrétien de la ville éternelle, selon l'expression d'un annaliste païen du temps, le récit du nouvel historien redouble ici d'exactitude sévère et d'intérêt. Bientôt l'horreur tragique va se mêler à ces détails de caractère et de mœurs énergiquement exprimés. Le triomphe de l'Empereur au Concile de Nicée, l'autorité réelle ou apparente de ses discours, cette quasi- unanimité qu'il se glorifie d'avoir obtenue de ceux, dont il se disait le co-serviteur, ce patronage religieux qu'il croit avoir acquis sur l'Église, dont il n'est pas encore membre baptisé, tout cela le laisse exposé plus que jamais aux tentations de la toute-puissance : vi dominationis convulsus.

« Il avait, dit M. de Broglie1, réussi dans toutes ses « entreprises politiques, militaires et religieuses; il ar- « rivait à cette époque critique, trop ordinaire dans la vie « des grands hommes, où leur fortune se lasse, pendant « que leur orgueil s'enivre.

1 Tome II, page 73.

« C'est un grand honneur pour ceux qui courent la car- « rière de l'ambition d'avoir associé le sort de leur pou- « voir et de leur renommée au triomphe d'une bonne « cause. Mais, dans l'extrême faiblesse humaine, nul honte neur n'est sans péril. Quand on confond trop intime- « ment sa cause avec celle de Dieu, l'égoïsme naturel en « prend souvent subtilement prétexte, pour se déployer « sans scrupule, en colorant d'un si beau nom ses âpres « poursuites et ses jouissances empoisonnées. »

Une folie d'orgueil, et d'orgueil dans un barbare, posséda Constantin, lorsqu'il se crut ainsi maître de tout, de l'autel comme du trône, des Conciles comme du prétoire. Par essence, il était de la race future de Henri VIII, controversiste et autocrate, argutieux et violent, enivré des louanges, qu'il avait reçues à Nicée, et voulant les accroître sans cesse. Il affecta dès lors de tenir dans son palais de pieuses conférences, dont il était l'orateur non contredit, et qui ressemblaient quelque peu à ces petits traités, que Henri VIII publia d'abord contre Luther, avec l'approbation du Pape, et bientôt contre le Pape, aux applaudissements des courtisans. Toutefois, un sentiment plus juste de la foi chrétienne lui inspirait aussi quelques scrupules sur les vices de son gouvernement , soit ceux qui semblaient un reste de l'ancienne dureté romaine, soit d'autres corruptions récentes qu'avait contractées l'empire, en devenant plus asiatique. Par une loi datée d'octobre 325, il défendit les combats sanglants de gladiateurs, véritable progrès dans le prince qui jadis avait jeté aux bêtes féroces du cirque quelques chefs germains, ses prisonniers de guerre. D'autres édits de la même date prescrivaient un genre de réformes plus difficile encore. L'Empereur, faisant appel à quiconque aurait, suivant son expression, grief contre quelqu'un de nos juges, amis, comtes, ou gens du palais, ordonnait de venir s'en plaindre

à lui : il promettait de tout entendre, de punir quiconque jusque-là l'aurait trompé par un faux semblant de probité, et de combler de biens le dénonciateur. Enfin, par un autre décret bien mal inspiré de l'esprit chrétien, et où le zèle du protecteur de l'unité religieuse retombait dans les traditions des plus odieux tyrans , en ordonnant la destruction des livres d'Arius, il condamnait au feu tout détenteur opiniâtre d'un de ces ouvrages proscrits.

C'est dans cette disposition d'esprit confuse et violente, qu'après son séjour triomphal en Asie, il revenait visiter Rome, et qu'il y laissa bientôt de si lugubres souvenirs. Quelle fut la cause des crimes, dont il se souilla dans cette fatale année? Déplut-il aux Romains par ses manières hautaines et son faste oriental ? Mais que n'avaient pas supporté les Romains dans les princes, ou plutôt dans les monstres, qu'ils avaient subis? Son adoption plus éclatante du christianisme aigrit-elle des préjugés encore puissants à Rome, et lui fit-elle craindre des complots, qu'il se serait hâté d'étouffer dans le sang? Mais, il y avait au moins partage égal, dans la population de Rome, à cette époque; et l'Église chrétienne de la ville impériale devait saluer Constantin de plus d'acclamations que le sénat, encore à demi païen, ne lui offrait d'humbles hésitations et de timides résistances. Comment d'ailleurs le fils aîné de Constantin, élevé dans la foi chrétienne par Lactance, associé à la victoire de son père contre Licinius, aurait-il pu sembler au mécontentement païen un appui désirable contre la politique et la religion, qu'il servait de son zèle et de sa gloire naissante? 11 y a donc ici dans la vengeance ou la précaution parricide qui, un an après le Concile de Nicée, par un ordre parti du palais à Rome, faisait tuer à Pola, en Illyrie, le jeune prince Crispus, une énigme historique, autant qu'un tragique souvenir.

SUR LA LITTKUATUnE CONTEMPORAINE. 455

Noire récent et habile historien n'a point expliqué ce sanglant problème, transmis par des textes incontestables, mais d'une extrême brièveté. On regrette de ne pas trouver, dans le nombre des témoignages qu'il discute, cette phrase de Paul Orose \ significative dans son obscurité : « Parmi ces faits, dit Orose, qui vient de célé- « brer le concile de Nicée, on 'ignore par quelle cause r cette épée vengeresse, cette punition préparée contre « les impies, l'empereur Constantin la tourna contre ses « propres affections, en mettant à mort son fils Crispus, « et Licinius,le fils de sa sœur; « l'un, dit un autre histo- « rien, homme déjà remarquable, et l'autre jeune homme « de belle espérance. »

11 n'y avait point ici le terrible motif, dont le czar Pierre, et Philippe II, couvrirent leur impitoyable rigueur, le besoin de protéger l'œuvre d'un règne contre les vices présumés, l'ineptie, ou la violence d'un héritier. Constantin frappait dans Crispus le continuateur le plus digne que pouvait espérer sa grande entreprise, un chrétien zélé comme lui et plein des traditions, dont il se servait lui-même pour changer le culte de l'empire. On peut, sur ce point, s'en fier aux reproches et à la haine d'un des successeurs mêmes de Constantin, de Julien, dans sa Satire des Césars, monument singulier de la liberté d'esprit d'un despote jugeant tous ses prédécesseurs. Là, Julien, loin de supposer Crispus favorable au paganisme, ou victime d'un tel soupçon, met dans la bouche de ce jeune prince, qu'il accuse de penchant aux plaisirs comme son père, un appel au christianisme, comme au remède universel, à la suprême et facile expiation. C'était le repro-

1 Inter haec latent causse cur vindicem gladium, et destinatam in impios punitionem Constantinus imperator in proprios egit aiïectus. Nam Crispum, filium suum, et Licinium sororis filium interfecit.

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ché que faisait à cette loi sainte l'inconséquence païenne, tandis qu'elle-même, dans ses apothéoses, non-seulement absolvait, mais divinisait les crimes.

On sent l'amer sarcasme de Julien, prêtant au jeune prince ce langage devant son propre père, dont il semble ainsi encourager, sans le savoir, la cruauté, en lui promettant la rémission de tous les crimes, au nom du culte qui leur est commun à tous deux. Ajoutons que, par un contraste artifîcieusement ironique, Julien a soin de justifier Marc-Aurèle d'avoir laissé le trône à son indigne lîls Commode, et cela même, en insistant, avec une citation d'Homère, sur la puissance de ce lien sacré du père et du fils.

L'hypothèse d'une haine religieuse entre Constantin et son malheureux fils n'ayant donc aucun prétexte, la tradition s'est arrêtée à une explication dramatique, ou plutôt fabuleuse, un père aveuglé comme Thésée, un fils innocent, une marâtre rachetant un incestueux amour par une calomnie, et châtiée bientôt après de son funeste mensonge par l'époux, qu'elle avait rendu parricide.

Quoi qu'il en soit de la cause mystérieuse des cruautés commises, l'horreur s'accrut dans la maison de Constantin. Trois mois après le meurtre de Crispus, l'impératrice Fausta périssait étouffée dans un bain chaud, l'année même où la mère de l'empereur, portant le deuil inconsolable de son petit-fils, allait à Jérusalem rechercher, sous les constructions profanes d'Adrien, la trace première des lieux saints et les reliques de l'immolation divine. La pensée se confond avec tristesse, devant ce voisinage, cette rencontre du crime et de la ferveur, dans le palais des maîtres de la terre. Ce fut alors que des vers satiriques, affichés sur les murs dans Rome, accusèrent le retour du siècle de Néron; et bientôt après, Hélène envoyait de son pieux pèlerinage un des clous de la croix, pour en fabri-

quer un mors au cheval de Constantin : étrange symbole, commenté plus d'une fois, et dont le sens allégorique semblait exprimer le besoin d'un frein sacré contre les violences d'une colère et d'un pouvoir sans limites humaines.

Constantin devait survivre, onze années encore, à de tels anathèmes et à de telles leçons, et dans cet intervalle fonder une capitale nouvelle et assurer, non pas à sa race, mais à l'empire, une prorogation de dix siècles. Meurtrier de son fils aîné et père encore de trois jeunes fils, dont il venait d'immoler la mère, il se sentait mal à l'aise dans Rome. Tout l'attirait vers l'Orient : son faste, sa politique et le besoin de fuir les lieux, théâtre de ses fureurs et, sans doute, de ses remords.

Il n'est pas vrai, comme on l'a dit, qu'en transférant, ou plutôt en dédoublant le siège de l'empire, il porta un coup mortel à la puissance romaine. 11 la couvrait, au contraire, par un côté du moins, en plaçant près de la frontière même un rempart inexpugnable. Le nouvel historien expose avec une rare sagacité ce motif et cette conséquence de la fondation de Constantinople, en même temps qu'il rapporte à ce grand fait une foule de curieux détails sur le régime intérieur de l'empire. Ce chapitre est un des plus remarquables du livre.

Dans un ouvrage, où l'auteur a fait aux choses de l'ordre spirituel et moral plus de place qu'on ne leur en accorde généralement aujourd'hui, il y a là, sur la vie matérielle de la société, sur le mécanisme du pouvoir et la pratique de l'obéissance, l'exposition la plus nette qu'un esprit pénétrant ait pu faire sortir des compilations législatives de Théodose 11 et de Justinien.

Bientôt* du milieu de celte analyse reparait le génie théologique du temps par le retour d'Àrius, que relève la main qui l'avait abattu. Près de prévaloir sur Athanase lui-

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même, Arius meurt accidentellement, à l'heure de son triomphe, laissant à la tête de sa secte des disciples non moins opiniâtres et plus modérés que lui.

La dernière époque de la vie de Constantin se consuma donc entre ces deux œuvres, l'achèvement d'un nouvel empire et le protectorat d'une secte chrétienne plus docile à cet empire que ne pouvait l'être l'orthodoxie de Nicée. Ainsi, le vice du pouvoir absolu gâtait la plus grande pensée qu'avait eue Constantin; et quand l'adoption de la foi chrétienne rendait la souveraineté plus paisible et plus sure, le despotisme, impatient de l'obstacle moral qu'il trouvait dans cette loi si pure, s'étayait d'une secte dissidente, dont la soumission à ses ordres lui semblait la première des vertus religieuses.

Ce manège est encore aujourd'hui visible dans les écrits d'Eusèbe de Césarée, ce théologien de cour, plein de fauxfuyants et de réticences, signant avec Athanase et protestant avec Arius, célébrant les exploits du jeune Crispus dans son histoire ecclésiastique, et supprimant le nom de l'infortuné prince dans sa Vie de Constantin.

Ainsi, sous la plume savante et libre de M. Albert de Broglie, tout se suit et s'enchaîne , tout s'éclaire d'un joui- continu et sinistre parfois, dans cet ouvrage d'une forme nouvelle, pour une révolution unique dans l'histoire du monde. Que Jes païens l'aient peu comprise, rien de plus naturel; que Zozime, par un évident anachronisme, ait donné pour cause à la conversion de Constantin le désir d'être absous des crimes, que malheureusement cette conversion, déjà ancienne, ne prévint pas, ce sont là des erreurs expliquées par la passion de parti. Il est beau de substituer à ces partialités contemporaines la justice de l'avenir et cette vérité morale, qui ne trompe pas. Troublé sans doute, dans les dernières années de sa vie, par plus d'un horrible souvenir, frappé de langueur

après une activité si puissante, Constantin, dès longtemps cathécumène, reçut le baptême des mains de l'hérésiarque Eusèbe , et expira le 22 mai 337 , à l'âge de soixantetrois ans, laissant au christianisme le monde civilisé, et le trône à sa famille, pour une génération seulement.

Les pages, où est retracée la fin de cet homme plus extraordinaire que grand, le jugement sur sa vie, l'aveu un peu arraché, mais impartial, de ses fautes et de ses crimes forment un travail complet et un éloquent tableau. Que l'auteur, encouragé par le succès si marqué de ces deux premiers volumes, poursuive, pour la France et pour l'Europe, l'étude approfondie du siècle ouvert par Constantin et fermé par les invasions barbares! 11 n'est pas dans l'histoire d'époque plus instructive et plus tragique, et où s'aperçoive davantage ce qui, môme entre deux grands bienfaits, une religion sainte et une civilisation avancée, peut manquer encore à l'espèce humaine.

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