‹ Œuvres de M. Villemain (volume 4)Chapitre 19 sur 48 · RÉSULTER POUR LU · texte numérisé non relu

RÉSULTER POUR LU

Une fois au Ministère, M. de Chateaubriand parut, tout d'abord, ne pas y porter les passions, qui lui en avaient frayé la route. Très-fixe dans son projet delà guerre d'Espagne, par ce motif même, il ne montrait plus, sur bien des points, le même esprit de défiance et d'exclusion, à l'intérieur. Son amour propre, satisfait par la fortune, semblait conciliant et poli ; ses anciennes doctrines du Conservateur étaient fort adoucies. Longtemps, on l'avait vu partager les soupçons et les haines, dont se nourrissent volontiers les défenseurs disgraciés d'une cause, qu'ils ont trop ardemment servie. Les rigueurs outrées du général Donnadieu à Grenoble, son faux récit, à l'appui de ces rigueurs, avaient obtenu les éloges de l'ancien parti de M. de Chateaubriand. L'idée simple et forte du maréchal Saint-

Cyr d'introduire le droit dansl'armée, pour la rendre Adèle, avait été presque dénoncée comme une trahison, dans le Conservateur. Puis, en fait, les complots militaires qui avaient éclaté, tantôt sous l'excès de la compression, tantôt sous un régime plus libre, fournissaient au zèle monarchique bien des motifs d'inquiétude et de crainte. Si, depuis le meurtre du duc de Berry, et l'ascendant accru de l'opinion royaliste, d'assez nombreux exemples de sévérité avaient, suivant l'expression d'alors, épuré l'armée, toute semence de sédition militaire n'était pourtant pas écartée. La guerre même projetée pouvait donner prise à ce danger ; car, après diverses poursuites de complots, où s'étaient trouvés compromis d'anciens officiers soit réformés, soit démissionnaires, et même des sous-offîciers au drapeau, la frontière de Catalogne était devenue comme un camp de refuge, pour des émigrés successifs du premier Empire, des Cent-Jours et d'une régence imaginaire, au nom de Napoléon II.

Dans l'anarchie mêlée de despotisme populaire, où se débattait l'Espagne, à la fin de 1822, quelques journaux, imprimés à Madrid, insultaient les Bourbons de France et faisaient grand étalage des forces, que la liberté avait à sa disposition contre la Légitimité rétablie naguère, en France, et si chancelante en Espagne. D'autre part, l'illusion naturelle à tous les partis exagérait singulièrement pour nous la portée de ces menaces. Aux yeux de beaucoup de mécontents, ou même d'indifférents, la guerre avec l'Espagne libérale ou révolutionnaire, dans l'intérêt d'un roi comme Ferdinand, mettait en péril le roi de France et sa Dynastie restaurée. Ce que les uns prévoyaient ainsi comme imminent par la guerre, d'autres le déclaraient inévitable par la paix, et devant le triomphe

impuni des démocrates espagnols. Déjà même, on parlait à Paris de proclamations Factieuses jetées, au nom des hommes libres, sur la frontière française, dans les cantonnements de notre cordon sanitaire établi depuis deux ans et devenu réellement une armée d'observation, dont se plaignaient, à leur tour, les Cortès et le Ministère du roi Ferdinand.

C'est à travers tant de nuages et de fantômes, qu'en France, le nouveau Ministre des affaires étrangères eut le mérite de voir clairement le but, de mépriser le péril, d'afiirmer d'avance le succès, d'en préparer les voies, et d'y marcher vite. Sans doute, la recommandation et même la pression politique des grandes Puissances secondaient ce mouvement, plus que ne l'avoue M. de Chateaubriand, dans son histoire du Congrès de Vérone. Mais enfin, à Paris, le principal Ministre du Roi de Fiance hésitait et différait. C'était même pour lui un moyen de crédit personnel et de popularité. Trois cabinets étrangers avaient, quant à l'Espagne, résolu le rappel de leurs ambassadeurs; et, avant le lo décembre 1822, M. de Villèle, à cette date, semblait, sur la même question, n'avoir eu de parti pris que pour le renvoi de M. de Montmorency.

M. de Chateaubriand, il faut en convenir, n'entrait pas tout à fait au Pouvoir, comme le cardinal de Richelieu écrivant à nos ambassadeurs : « Le Roi a changé de Conseil, « et le Ministère de maximes ; j'enverrai une armée dans la « Valteline, qui rendra l'Espagnol plus soumis et le Pape « plus traitable. » Mais, il agit en maître, du moment qu'il put agir; et il hâta le dénouement, qu'il semblait ne pas annoncer d'abord.

II avait à se ménager avec trois puissances fort diverses, les cabinets absolutistes, dont il attendait l'appui, sans

partager leurs passions et leurs vues, l'Angleterre, dissidente à Vérone, et ennemie de toute influence française sur l'Espagne, M. de Villèle, enfin, habile dans un cercle étroit, plus homme d'affaires que vrai politique, ayant peur de la hardiesse et jalousie du talent, sans conviction, et même sans calcul arrêté, prêt à faire, par expédient, ce qu'il n'eût jamais résolu par principe et par prévoyance.

Sur tous les points, M. de Chateaubriand fit face avec succès, dans le premier mois de son Ministère. Il écrivait au publiciste des Cours du Nord, à M. Gentz : « Laissez- « moi être royaliste constitutionnel. » Il répondait avec une réserve polie aux félicitations empressées de M. Canning, sur la prudence de M. de Villèle et sur sa décision, qui, disait le ministre anglais, avait non-seulement sauvé «la France, mais l'Europe, d'une crise, comme elles « ne sont guère en état de la supporter. » Cette lettre de M. Canning se terminait par le vœu que l'ouvrage de la paix si bien commencé par M. de Villèle se consolidât promptement ; et dix jours après, une nouvelle dépèche du ministre anglais répétait avec passion les paroles de lord Falkland, dans le temps de Charles 1er : « La paix, la paix, la paix! » Puis, affectant de croire la politique de M. de Villèle aussi complètement favorable à la médiation anglaise que M. le duc de Montmorency naguère s'y montrait opposé, cetle lettre annonçait une nouvelle mission pacifique de lord Fitz-Roy à Madrid.

Le lendemain même de cetle dépêche, reçue le 12 janvier, M. de Chateaubriand, écrivant à notre ambassadeur à Madrid, demandait un prompt et notable changement dans la Constitution espagnole, insistait sur le grief d'une violation récente de notre territoire, et ajoutait cette recommandation expressive : «Défiez-vous de l'Angleterre,

dans tout ceci. » Un dernier mot avertissait l'ambassadeur de faire ses préparatifs de départ, afin de quitter Madrid sans retard, au premier ordre qu'il recevrait.

Evidemment, appelé par M. de Villèle, pour rectifier l'œuvre de M. de Montmorency, M. de Chateaubriand allait moins vite, au môme but, que son prédécesseur. Venu, depuis la présidence de M. de Villèle, et comme par son influence, il put d'abord, sans lui donner d'ombrage, dépasser sa politique, paraître ne céder qu'aux événements et entraîner à leur suite le Conseil du Roi. Dès le 18 janvier 1823, dans une nouvelle lettre à M. de la Garde, il relevait amèrement les réponses du ministère espagnol, sur de précédentes observations : et, sans attendre la suite de son propre ultimatum, il prescrivait au même ambassadeur de réclamer aussitôt ses passe-ports et de partir, avec toute sa légation. L'annonce d'une Note du ministère espagnol, pour solliciter ce qui était offert, une officieuse médiation anglaise entre la France et l'Espagne, ne changea rien à cet ordre donné : et dès-lors, il fut compris que toute la Diplomatie du Continent se retirait, et que la guerre était prochaine.

Une correspondance intime, mais assez aigre, continuait toutefois entre MM. Canning et Chateaubriand. Le premier déconseillait la guerre comme imprudente, pleine de périls pour la Monarchie légitime, conlraire enfin à la bonne intelligence de la France et de l'Angleterre. Le second répondait par un éloge de la paix et un désir assez manifeste de la guerre. « Il voulait, disait-il, étouffer l'anarchie par les armes; il était sur des forces de la France; il parlait d'un million de soldats, à mettre en campagne. M. Canning ne contestait rien, pas même le million de soldats. «C'est à peu près, répliquait-il malignement, le

double de ce que Bonaparte a perdu en Espagne. » Mais* ce n'était pas tout : en admettant notre victoire, en supposant même encore la reddition de Madrid, il demandait ce que ferait la France, si le roi d'Espagne et les Cortès se retiraient dans l'île de Léon : et il insistait sur les plaintes, que devrait à son tour élever l'Espagne constitutionnelle; il rappelait les fautes graves de Ferdinand, le jugement qu'en avait porté l'Angleterre, les défiances qu'elle pouvait prendre d'ailleurs, et son souvenir de Y ancien pacte de famille. Enfin, il arrivait à regretter la politique du prédécesseur de M. de Chateaubriand, et à écrire au nouveau Ministre : « Je pense réellement qu'il aurait « mieux valu garder la guerre tout européenne, comme « M. de Montmorency la concevait, que de la changer en « guerre toute française, dans le sens, où ce terme est « maintenant appliqué. »

Puis, joignant à ce regret un reproche presque direct de dissimulation et de mobilité, il s'arrêtait, pour sa pari, au conseil métaphorique de laisser la Révolution espagnole se consumer elle-même dans son propre Cratère; et il ajoutait, non sans quelque amertume : « Telles sont mes « opinions honnêtement et sincèrement données; telles « lord Liverpool croyait être les vôtres, m'a-t-il dit, avant « votre départ d'ici, cet été. Il regrette votre changement, « autant qu'il en est surpris. »

C'est, à travers ce labeur de notes et de contre-notes et mille soins, pour satisfaire d'anciens amis et en gagner de nouveaux, que M. de Chateaubriand amena jusqu'au terme ce qu'il avait poursuivi, sans le dire, dès le premier moment. Dans la ferme volonté et avec la vue constante de la guerre immédiate, le nouveau Ministre des affaires étrangères avait dû se rapprocher, par l'intimité la plus i 21

active, du Ministre de la guerre, le maréchal Victor. Il lui donna, déplus, le meilleur conseil, en le pressant de choisir, pour Y État-major et les commandements principaux, avant tout, l'expérience et l'aptitude militaires. Quels que fussent auparavant ses préjugés d'opinion et de parti, une élévation naturelle de cœur qui, dans les grandes choses, est justesse et sagacité, lui disait, qu'il fallait beaucoup prendre dans l'ancienne armée, et puis, se confier à l'a mbition et au courage.

Ainsi tout mûrit, tout se prépara pour l'expédition; et M. de Yillèle se vit amené par la force des choses, comme il disait, à en concevoir la nécessité et à en préparer les voies et moyens. Tandis que les journaux anglais argumentaient contre l'imprudence, et l'illégalité, en droit public, d'une intervention armée, pour détruire la Constitution des Cortès, la session législative de France s'ouvrit au Louvre, le 28 janvier 1823, dans la salle des Gardes de Henri IV, circonstance ignorée sans doute du plus grand nombre des assistants. Le monarque infirme, mais d'un aspect imposant, après quelques paroles sur la prospérité du pays, l'accroissement delà richesse, le produit des impôts, supérieur à la dépense habituelle, annonçait avec calme la résolution, qu'il avait prise.

«J'ai tout tenté, disait-il, pour garantir la sécurité de mes peuples, et préserver l'Espagne des derniers malheurs.

« L'aveuglement, avec lequel ont été repoussées les représentations faites à Madrid, laisse peu d'espoir de conserver la paix.

« J'ai ordonné le rappel de mon ministre. Cent mille Français, commandés par un prince de ma famille, par celui que mon cœur se plaît à nommer mon fils, sont prêts à marcher, en invoquant le Dieu de saint Louis,

pour conserver le trône d'Espagne à un petit -fils tle Henri IV, préserver ce beau royaume de sa ruine et le réconcilier avec l'Europe.

« C'était à moi de délibérer. Je l'ai fait avec maturité; j'ai consulté la dignité de ma couronne, l'honneur et la sûreté de la France.

« Nous sommes Français, messieurs. Nous serons toujours d'accord, pour défendre de tels intérêts. »

L'assemblée était brillante, ornée de noms célèbres, d'élégantes parures, d'une élite d'illustrations et de beautés nationales, ou étrangères. Rarement un discours officiel futil interrompu par d'aussi bruyantes acclamations. L'empressement ordinaire de Cour était animé cette fois d'une sorte de joie et de fierté communicalive, que l'espoir, ou l'approche de la guerre excite toujours en France. Il n'est besoin de dire la part de M. de Chateaubriand dans ce noble langage. Louis XVIII, qui toujours écrivait de sa main son projet de discours du trône, avait cette fois agréé plusieurs phrases de son ministre des affaires étrangères, en le félicitant d'avoir pris si bien le ton simple des grandes affaires. Le fond même des choses importait davantage : et M. de Chateaubriand avait droit d'en réclamer l'honneur. On regrette seulement que, toujours préoccupé de lui-même, et comparant celte séance triomphale à la triste séance législative qui précéda le 20 mars, il ait écrit : « Maintenant, nous croyions voir notre Roi, se confiant à notre fidélité, prendre enfin possession de sa Couronne, au nom de la France glorieuse et délivrée. »

La délivrance de la France datait d'une autre année, et rappelait d'autres noms. La ferme volonté de quelques hommes en avait hâté l'époque ; l'esprit de modération et

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de ralliement des partis, souvent si méconnu par M. de Chateaubriand, avait montré la France rapidement unie, après tant de malheurs : enfin, la puissante action du maréchal Couvion Saint-Cyr, sa belle réorganisation de l'armée avaient rendu possible un réveil si prompt du génie guerrier de la France. Voilà ce qui assurait le succès de nos armes, sur le terrain même, où s'était brisé Napoléon.

Quoi qu'il en soit, pendant qu'avec les ressources militaires si bien préparées parles dernières lois, la France, sans demander à la conscription au delà du contingent annuel de quarante mille hommes, se trouvait en état de porter bientôt une armée de cent mille hommes hors de ses frontières, les débals politiques, qui semblaient alors se naturaliser parmi nous, allaient commencer dans les deux Chambres, au sujet même de l'adresse à la Couronne. Moins grand orateur que polémiste, M. de Chateaubriand soutint cependant avec succès l'épreuve, nouvelle pour lui, de la tribune des Députés, de cette tribune déjà si passionnée, où l'éloquence avait reparu avec le pouvoir. Sa parole écrite, mais prononcée avec une expression forte et naturelle, exerça beaucoup d'empire ; triomphe plus favorable à sa renommée qu'à la concorde intérieure du ministère!

Désirée par le parti royaliste, la guerre d'Espagne ne rencontrait une vive opposition que dans un seul point de la Chambre, parmi les hommes qui, tels que Manuel, Benjamin Constant, le général Foy, Casimir Périer, et même Royer-Collard, se trouvaient rapprochés par un intérêt commun de liberté légale et de résistance aux passions royalistes de 1815. Mais le ministère, et surtout le Président du Conseil, était attaqué plutôt personnellement que pour le projet d'intervention en Espagne. M. de

Villèle avait à la fois à se défendre du reproche d'accéder à ce projet, et du soupçon de n'en pas vouloir et d'y être entraîné, malgré lui; il avait ta la fois à répondre aux plaintes du parti libéral, sur cette guerre anti-constitutionnelle, comme on disait alors, et aux accusations des royalistes ardents, sur sa répugnance à entreprendre une guerre si juste et à satisfaire le vœu des gens de bien et de l'Europe monarchique. Ce dernier langage était celui des amis trop zélés, que M. de Chateaubriand avait désignés à M. de Villèle comme dangereux, et pourtant, si faciles à ramener. C'étaient eux, près desquels il s'était offert pour médiateur, avant d'être ministre, et que, par ménagement d'abord, il évita même de contredire. Pour lui, en effet, dans ce premier débat sur l'Adresse, à la Chambre élective, le rôle naturel, et alors applaudi, fut de répondre aux reproches et aux sarcasmes du parti libéral, à l'apologie plus ou moins spécieuse de quelques excès' de la Révolution espagnole, aux prédictions du danger de la guerre.

Sur un premier point du débat, sur le libre arbitre de la France dans cette question, dite européenne, M. de Villèle, plus adroit de conduite que de langage, n'avait pas heureusement ménagé ses aveux, ni bien soutenu la dignité de son gouvernement, Dans l'embarras de répondre à ceux qui lui reprochaient une entreprise commencée, contre son gré, sous la pression d'influences étrangères, il avait parlé un peu confusément du péril d'avoir à repousser, sur le Rhin, une guerre, qu'on aurait refusé de soutenir, près des Pyrénées. De là, pour les orateurs et les journaux de Y opposition, facile et inépuisable grief contre le ministre, qu'on accusait d'être ainsi, de son propre aveu, contraint et traîné à la remorque, par la Sainte Alliance. La parole bien autrement savante et pré-

parée de M. de Chateaubriand ne pouvait être exposée à pareil échec, ni tomber dans une de ces distractions de tribune, dont la polémique abuse.

Commençant par quelques mots inspirés sur place, il amenait avec aisance le discours brillant et travaillé, qu'on attendait de lui. C'est ainsi qu'après l'Adresse, le débat s'étant renouvelé pour l'emprunt de 100 millions affectés à la guerre prochaine, M. de Chateaubriand, sur un discours méthodique et spirituel de M. Bignon, prenant la parole, comme pour répondre à quelques épigrammes contre l'abus de l'imagination romanesque en diplomatie, charmait aisément la passion du côté droit de la Chambre. « Messieurs, disait-il, avant d'ouvrir son cahier, « j'écarterai d'abord les objections personnelles. Les in- « térêts de mon amour-propre ne doivent trouver aucune « place ici. J'ai commencé ma carrière ministérielle, avec « l'honorable préopinant, pendant les Cent-Jours. Nous « avions tous les deux un portefeuille par intérim, moi à « Gand, lui à Paris; je faisais alors un roman ; lui s'occu- « paît d'histoire : je m'en tiens encore au roman. » L'ardente majorité tressaillait de joie, à cette réplique; et l'orateur lisait avec autorité un solide et éloquent discours, sur le droit politique d'intervention, sur la Constitution ou plutôt la Révolution actuelle d'Espagne, et enfin sur l'esprit et l'objet du Congrès de Vérone. Dans ce discours, la réponse aux objections de la diplomatie britannique, touchant le droit d'intervention, cette réponse, tirée des exemples et des doctrines de l'Angleterre, à diverses époques, était juste et forte. Mais, ce qui devait surtout agir sur la Chambre, c'était l'allusion à notre propre histoire, et la menace d'une sanglante imitation du procès de Louis XVI. L'effet de cette parole fut inexprimable.

« L'intervention qui prévient le mal n'est-elle pas plus « utile que celle qui le venge? demanda tout à coup l'o- « rateur. L'Espagne avait un agent diplomatique à Paris, « lors de l'affreuse catastrophe; et ses prières ne purent « rien obtenir. Que faisait là ce témoin de famille? Certes, « il n'était pas nécessaire, pour constater une mort connue « delà terre et du ciel. Messieurs, c'est déjà trop, dans le « monde, que le procès de Charles 1er et celui de Louis XVI. « Encore un assassinat juridique; et on établira, par l'au- « lorité des précédents, une espèce de droit du crime, et « un Code de jurisprudence à l'égard des peuples contre « les rois. » J'entends encore les cris d'admiration et de colère, les acclamations à demi étouffées qui suivirent ces paroles; je vois l'emportement de cette Assemblée chassant un de ses membres, M. Manuel, pour une phrase interrompue, dont la fin semblait devoir dire que c'était la Coalition étrangère, qui, par ses menaces, avait porté l'énergie de la Convention jusqu'au régicide.

Toutefois, en excitant cette colère à l'appui de sa cause et de l'intervention, l'orateur exprimait lui-même des sentiments d'une modération nouvelle : il recommandait, sous le drapeau, cet esprit d'union et d'oubli, qu'il accusait, dans un autre temps, d'erreur et presque de félonie. Un seul passage, alors très-applaudi, nous paraît peu digne d'un ministre constitutionnel, et peu vrai dans l'histoire : c'était la reproduction et l'éloge des paroles que, dans les entretiens deVéro,ne, le Czar avait dites à M. de Chateaubriand. Fussent-elles sincères, elles étaient vaines. « Il ne peut plus « y avoir, aurait dit le Czar, de politique anglaise, française, « russe, prussienne, autrichienne ; il ne peut plus y avoir « qu'une politique générale qui doit, pour le salut de tous, « être admise en commun par les peuples et par les rois. »

Pareille politique générale, si elle était possible, serait la mort civile des différents États européens; et lorsque, le Czar, cité par le môme témoin, énumère les huit cent mille soldats, que la Providence a mis à ses ordres, il faut bien reconnaître que cette politique générale n'était que la sienne, étendue sur l'Europe. L'illustre écrivain célébrait le même motif donné par Alexandre, pour l'abandon de la Grèce. « Rien, sans doute, lui avait dit le Mo- « narque, ne paraissait plus dans mes intérêts, dans ceux « de mes peuples, dans l'opinion de mon pays, qu'une « guerre religieuse contre la Turquie; mais j'ai cru rcmar- « quer dans les troubles du Péloponèse le signe révoluce tionnaire. Dès lors, je me suis abstenu. »

Belle modération dans le Monarque qui resserrait, alors même, les chaînes de la Pologne et lui ôtait les Institutions garanties jusque dans le traité de Vienne! Mais, c'est une des punitions du Despotisme de se méprendre . sur son intérêt même, en se croyant solidaire de tout ce qui est, comme lui-même, un abus de la force. Le Czar, dans sa crainte de l'esprit de liberté, en était venu à croire le massacre des prêtres grecs par les Turcs et le ravage de la Moréc meilleur pour son Autocratie chrétienne que l'émancipation des îles grecques, au nom de la croix. 11 a payé cette faute de sa mort prématurée et des revers légués à son successeur. Ce n'était point à l'auteur de l'Itinéraire qu'il appartenait de transformer pareille méprise en sagesse politique.

Semblable langage ne manqua pas de déplaire ailleurs. Ce dissentiment est marqué dans les lettres de M. Canning et de M. de Chateaubriand, sous une forme assez rare, en diplomatie, une joute brillante d'esprit entre deux talents et deux vanités irritables; mais, rien de décisif n'en

pouvait sortir. Canning ne pouvait, ni ne voulait, dans aucun cas, faire la guerre à la France, pour préserver l'Espagne d'une expédition souhaitée par toutes les Puissances du Continent. Une note de la cour de Russie à son ambassadeur en France portait : « que si, contre toute attente, l'Angleterre déclarait la guerre à la France pour empêcher le gouvernement de Sa Majesté Très-Chrétienne de rendre à l'Espagne le plus essentiel de tous les services, cette attaque serait considérée par Sa Majesté l'empereur de Russie, comme une agression générale contre tous les alliés, et que Sa Majesté accepterait, sans hésiter, les conséquences de ce principe. »

Pareil langage terminait tout. Nul Anglais de bon sens ne songeait à recommencer pour l'Espagne une guerre continentale, avec toutes les Puissances du Continent contre soi. Il suffit dès lors au sentiment britannique, à la vieille jalousie contre le Pacte de famille, à la popularité du ministre Canning enfin, que l'Angleterre se fût mise en dehors des actes de Vérone et restât neutre durant la guerre, ou plutôt inactive avec malveillance. Sans doute, si cette guerre eût été longtemps incertaine, ou marquée, pour nous, de quelques prompts désastres, la politique anglaise eût pu devenir plus hostile encore. Mais, dans l'état de l'Europe, après la compression si facile de Naples et du Piémont, une grande force de Révolution dans l'Espagne divisée était peu vraisemblable; et les prophéties comminatoires, dont M. Canning remplit ses lettres, annoncent, je crois, plus d'envie de faire peur que de vraie sollicitude sur l'imprudence présumée de la France. La supériorité d'esprit de M. de Chateaubriand fut de mépriser ces fausses alarmes, et de ne point se prêter à ces calculs d'un égoïsme étranger. Il entrevit du premier coup, il poursuivit avec

constance et il concourut à exécuter avec vigueur ce qui, dans la réalité, convenait le mieux à la France d'alors et pouvait rendre le plus de splendeur à sa Monarchie renouvelée. Seulement, après le succès, les illusions furent grandes; et la passion politique, ce guide tour à tour clairvoyant et trompeur, brisa l'appui, dont elle aurait dû profiter.

M. de Chateaubriand, dans son livre du Congrès de Vérone, a dignement retracé la politique de la guerre d'Espagne. C'est la grande affaire de son Consulat, racontée par lui-même. On ne peut méconnaître qu'il porta dans cette entreprise une activité égale à la volonté et un soin vigilant de prévenir, ou d'écarter les difficultés du dehors, pendant que l'intelligence et la valeur françaises triomphaient presque sans obstacle. Cette facilité du succès, il l'avait judicieusement et hardiment prévue.

L'Espagne sortie de sa lutte glorieuse, pour tomber sous la Restauration d'un ingrat et lâche monarque, puis reconquise à la Constitution par un soulèvement militaire, et replacée sous des Cortès, que dominaient en partie une presse anarchique et des conciliabules jacobins, l'Espagne, cependant demeurée Royaliste, en dépit de son méchant Roi et de ses assemblées populaires, n'avait plus, pour résister aux soldats français de Louis XVIII, aucune des passions qui, douze ans auparavant, l'avaient armée contre Napoléon. Elle n'avait plus ni généraux, ni intrépides Cortès repoussant un usurpateur étranger, ni loyales et fanatiques cités soutenant un nouveau siège de Sagonte, ni vaillantes milices livpant parfois bataille aux premières troupes de l'Europe. Elle n'avait plus même ces guérillas infatigables, ces bandes pillardes et meurtrières, qui apportèrent tant de dommages et d'obstacles à

la première invasion française ; ou plutôt elle les avait dans une autre cause, pour une autre vengeance.

L'insurrection militaire de l'île de Léon, le rétablissement des Cortès, la dépression, sous leurs mains, de Ferdinand, presque aussi vil que naguère il avait été despote, sans être combattue par la nation, n'en ralliait pas la majorité. Ce spectacle même soulevait çà et là des résistances populaires, de nouveaux attroupements, de nouvelles guérillas, non plus ennemies cette fois de l'invasion française, mais la précédant et disposées à l'accueillir.

En France, cependant, le débat parlementaire continuait encore, tandis qu'on bâtait les apprêts de la campagne. A la Chambre des pairs, qui d'abord avait voté une adhésion respectueuse au discours de la Couronne, la loi d' emprunt allait rencontrer deux sortes d'adversaires. C'étaient, d'une part, quelques esprits zélés et libres, ayant à cœur le gouvernement constitutionnel acquis à la France et s'alarmant d'une entreprise qui devait détruire au dehors tout essai, plus ou moins défectueux, du même gouvernement, pour y substituer l'ancien Pouvoir arbitraire récemment abattu; c'étaient, d'une autre part, quelques hommes d'expérience formés parla Révolution et l'Empire, moins touchés des principes que des intérêts, des théories de liberté que des faits accomplis, mais, par là même, jugeant la guerre d'Espagne stérile et dispendieuse, et peu frappés des motifs allégués pour l'entreprendre.

Toutefois, malgré cette opposition habilement représentée, l'esprit dominant de l'Assemblée devait, sur une telle question, s'associer au vœu du Roi et à cette ardeur de légitimité, qu'on affectait alors. M. de Chateaubriand n'eut donc qu'à modérer son langage par un ton

de courtoisie envers ses contradicteurs les plus animés , mais, il ne répondit pas aux craintes sérieuses, que pouvaient laisser les conséquences d'une guerre, même heureuse et prompte ; et il fut facile de prévoir, dès lors, ce qui manquerait, dans le succès même, et à la France et au ministre promoteur zélé de l'expédition.

Parmi les contradicteurs de la guerree devant la Pairie, s'était levé d'abord, comme un malin prophète, M. de Talleyrand, jaloux de rappeler, ce qu'on lui a contesté depuis, son opposition ta la première invasion de l'Espagne, sous l'Empire. La persistance du même rôle, à deux époques si différentes, lui avait paru piquante; et le secours prêté au Pouvoir absolu en Espagne semblait surtout, à l'orateur, un texte, pour accuser l'esprit ultramonarchique en France. Mais, la comparaison étant fausse sur quelques points, la prédiction l'était aussi. M. de Chateaubriand n'usa point de cette réponse, qu'il aurait pu faire; et, laissant de côté les insinuations de l'habile diplomate, il s'attacha surtout à combattre quelques discours d'une logique plus sincère et d'un accent plus énergique. Le principal était celui d'un des plus nobles et des plus éclairés défenseurs du régime, que la France a cherché et défendu, pendant trente ans. Ce n'était ni un calcul de parti, ni une hostilité à la maison de Bourbon, qui rangeait le duc de Broglie parmi les opposants à l'invasion de l'Espagne. Son esprit impartial et élevé savait gré à la Restauration d'avoir remplacé le Pouvoir absolu par des Institutions légales. Mais, il prenait au sérieux ces Institutions. 11 en avait, en 1819, loyalement soutenu l'esprit et secondé l'application, sur un point vital, le droit d'examen, la discussion publique des affaires du pays. Plus tard, dans un esprit de sage contre-poids, il avait

conçu et souhaité un système d'élections plus favorable à l'ordre, et par là môme, à la vraie liberté. Mais, de ce vœu si sincère, plusieurs fois trompé, s'accroissait d'autant plus sa défiance contre la politique du Royalisme de 1815, s'appuyant sur la Sainte-Alliance de 1822. Soutien de la Monarchie constitutionnelle, voulant et espérant encore la liberté par les lois, le duc de Broglie n'était ni personnellement blessé, ni découragé de voir en France le Pouvoir en d'autres mains que celles de ses amis et les siennes, tant qu'il restait, pour limiter ce Pouvoir, un droit public et des barrières légales. Mais, une guerre, pour supprimer ailleurs la liberté politique, lui semblait un grave danger, et un mauvais exemple pour la France.

C'est donc, à ce point de vue, que l'orateur ami de la liberté ramena ses arguments contre l'expédition d'Espagne, en les résumant avec une piquante énergie. La réponse du Ministre était faible et dut le paraître davantage, après l'événement. A cette objection, que notre armée allait entrer en Espagne, pour livrer à leur maître les Espagnols pieds et poings liés, il répondait : « J'ai dit tout le contraire, j'ai souhaité aux Espagnols une liberté dans la mesure de leurs mœurs et qui les mette également à l'abri de l'anarchie et du despotisme, etc. Nous ne faisons pas la guerre à des Institutions; mais nous prétendons nous défendre contre des Institutions qui nous font la

guerre. »

A la bonne heure! seulement, ce qui importait ici, ce n'était pas le souhait du Ministre français, mais le résultat effectif de l'expédition; et ce résultat fut de replacer, sans précaution et sans sauvegarde, l'Espagne sous un despotisme bas et cruel, d'où elle n'est sortie que par des secousses stériles, en sens divers. Là n'est

pas, sans doute, la condamnation absolue de l'entreprise, mais celle de la politique qui ne sut pas tirer parti du succès.

L'habile et sincère orateur, auquel répondait M. de Chateaubriand, avait touché, dans son discours, un autre point plus général que l'intérêt de la France dans les affaires intérieures de l'Espagne : il avait abordé cette question du droit de résistance, résolue deux lois, dans le dix-septième siècle, et que n'a pas supprimée le droit de la force, employé depuis, tant de fois. M. de Chateaubriand, qui lui-même l'a souvent invoqué, le niait alors en ministre et en homme pieux : « 11 y a, disait-il, des mystères en politique, comme en religion. Prétendez-vous les expliquer? vous tombez dans les abîmes. Je crois être aussi indépendant d'esprit et de caractère que le noble duc; je crois aimer autant que lui les libertés publiques. Je hais les tyrans; je déteste l'oppression ; mais je soutiens que disputer la doctrine de la résistance, c'est s'exposer à bouleverser le monde; je soutiens qu'aucune société, même une société démocratique, ne peut exister avec ce principe, »

Oui; mais, si cette société démocratique est elle-même une tyrannie, est-ce un mal de réserver, contre elle aussi, un droit de résistance, une protestation de la justice contre l'iniquité? C'est ici, qu'au lieu de parler de mystères et d'abîmes, l'homme d'Etat aurait pu reconnaître ces principes nécessaires à toute société, ces garanties essentielles, condition de l'obéissance, ces droits privés, dont la violation seule peut ébranler, et ébranle en effet le droit public. Mais, ce langage convenait peu à la passion du moment; et, il s'agissait d'emporter, aux applaudissements d'un parti, une résolution qui, bien conduite, aurait pu se justifier par l'intérêt national.

La guerre allait décider du reste : et, les premières difficultés une fois surmontées, tout devait s'aplanir. Les principaux points de réunion militaire, les approvisionnements, les moyens de transport avaient été médiocrement combinés par le Ministre de la guerre; mais les chefs étaient bien choisis, les troupes excellentes; et la valeur française, reposée depuis quelques années, avait besoin d'entrer en campagne. Au milieu môme des rangs français, un danger pouvait naître des défiances et des calomnieuses alarmes, que l'esprit de parti rendait alors si communes et si puissantes. Mais, cet écueilfut évité par le bon sens du Prince, que Louis XVJII avait nommé généralissime. Associé à la modération du Roi son oncle, bien plus qu'aux passions de son Père et de la Cour, d'un esprit médiocre, mais droit, disposé à la confiance, parce qu'il était brave, le duc d'Angoulême avait souhaité pour son Etat-major, et pour les principaux commandements, d'anciens militaires, quelle que fût leur opinion présumée. Ainsi avait été choisi, pour chef d'état-major, le général Guilleminot, justement distingué sous l'Empire, et réputé fort constitutionnel, depuis la Charte.

D'autres choix, dans le même esprit, ne furent pas moins heureux; et M. de Chateaubriand, jadis trop Vendéen, dans le Conservateur, n'était plus le même pour l'armée : il répétait souvent, que tout officier français serait fidèle, devant le feu. Bien des choses manquaient, cependant, au début, par !a difficulté de tout grand mouvement de troupes et par l'imprévoyance du Ministre de la guerre, le maréchal Victor. D'autres embarras naissaient de l'état des esprits et de quelques intrigues subalternes, fomentées par la folle hardiesse, ou les artifices calomnieux des partis. Un incident misérable faillit tout brouiller, dès

le commencement. C'était un envoi de cocardes et d'insignes tricolores, adressé de Paris au Quartier général, près Bayonne, sous le couvert du chef d'escadron, de Lostende, premier aide de camp du chef d'état-major le général Guilleminot.

Destiné bien moins à l'exécution qu'au simulacre d'un complot, cet envoi, intercepté à temps et sur les lieux, amena d'abord beaucoup de doute et d'inquiétude, dans le Gouvernement lui-même. Le général Guilleminot fut, quelques jours, suspendu de ses fonctions, par un ordre émané du Conseil du Roi, à Paris; et le maréchal Victor partit pour aller, à Bayonne, prendre le commandement provisoire de l'armée. Toute cette complication, si mal venue à l'entrée d'une grave entreprise, se dénoua cependant, grâce au bon sens du Prince et à cet instinct de pouvoir qui fortifie un esprit honnête et judicieux. Le duc d'Angoulême, arrivé le 20 mars à Toulouse, refusa d'admettre, dans le Maréchal, une autorité directe et locale qui, placée près de la sienne, l'aurait annulée. 11 déclara, qu'il quitterait l'armée, si le général Guilleminot, choisi sur sa demande, n'était pas rétabli à la tête de YÊtat-major. Il fallut céder à cette fermeté. M. de Chateaubriand, lui-même, en donna le conseil, malgré certaines complaisances de parti, qu'il avait pour le duc de Bellune. L'esprit un peu court de ce Ministre ne prévalut pas sur une résistance intérieure, qu'il n'avait pas prévue. Son brusque voyage se borna, dès lors, à constater l'insuffisance du service des vivres et à donner sa tardive sanction au supplément de ressources, que YEtat-major du Prince avait cherché sur les lieux dans l'habileté, fort chèrement payée, du fournisseur Ouvra rd.

Bientôt môme, il revint à Paris, sans avoir rien empêché, ni rien fait; et la campagne s'ouvrit, dans un esprit de confiante célérité, dont le duc d'Angoulême donnait fort à propos l'exemple. Se livrant avec noblesse à l'honneur militaire d'officiers, qu'il ne connaissait môme pas, on vit ce Prince, peu de jours après la saisie et la destruction du ballot de cocardes tricolores, diriger en personne une reconnaissance militaire, sans autre chef de son escorte que M. de Lostende, l'aide de camp môme compromis par la réception de cet envoi suspect.

Dès lors tout fut entraîné vite, et la Bidassoa franchie sans obstacle. Une embuscade de réfugiés italiens et français venant, à notre passage, déployer les couleurs, qu'on avait brûlées naguère au quartier général, se dispersa, sous quelques décharges d'artillerie commandées par un brave officier des armées de l'Empire, le général Valin. Quelques guérillas, dites constitutionnelles, soutinrent mal ce premier combat; et l'armée française, échelonnée en divers corps, s'avança, par plusieurs points de ia frontière, dans ce pays plus troublé qu'ennemi. Le 11 avril, le duc d'Angoulême occupait Tolosa; et, le 17, Vittoria, où il séjourna trois semaines, pour rallier ses forces et préparer sa marche directe sur Madrid.

Rien ne ressemblait moins à la première invasion de l'Espagne, et surtout à l'aspect que cette invasion avait offert, après le soulèvement et le massacre de Madrid. Maintenant, les Corps d'expédition de l'armée française ne rencontraient, ni forces militaires imposantes, ni villes défendues avec acharnement, ni surtout cette résistance éparse et invincible, cette guerre à mort de jour et de nuit, qui avait tant fatigué les généraux de l'Empire. Devant la nouvelle invasion, tout semblait ouvert et facile, tout

était changé, dans la défense, comme dans l'attaque. Au lieu d'une terre aride et pleine d'embûches, où, douze années auparavant, le soldat français, harcelé, surpris, assassiné plutôt que combattu, manquait de tout, entre ses ravages et ceux de l'ennemi, l'armée envahissante était, cette fois, accueillie par le peuple des campagnes et nourrie dans chaque village, qu'elle traversait.

S'avançant ainsi par Burgos, Lerma, Aranda de Douro, Somo-Sierra, à la tête d'un Corps principal appuyé à droite et à gauche, sur deux Divisions françaises, le duc d'Angoulême devait, en six semaines, arriver à Madrid, que les Cortès, sans autre appui que les conseils de l'ambassade anglaise, n'étaient pas en état de défendre contre lui. Quelque rapide que fût cette marche, sans bataille livrée, elle éprouva certains retards calculés sur des négociations secrètes suivies, a Madrid, près de quelques-uns des chefs militaires.

La Révolution espagnole de 1820 portait, en effet, la peine de sa mauvaise origine, à part les vices non moins grands du Pouvoir qu'elle avait renversé. Née d'une révolte de soldats mal payés, compromise bientôt par quelques excès anarchiques , mais n'entraînant pas à sa suite la masse du peuple, elle était comme une proie, que se disputaient les généraux de l'armée et les chefs des Clubs et de la milice : elle n'avait rien de cette unité patriotique et religieuse, qui avait fait la puissance des premières Cortès de Cadix contre Napoléon. Quoique le caractère bas et perfide du roi Ferdinand le rendit, en apparence, un instrument docile sous les Institutions et sous les hommes, qu'il détestait le plus, visiblement sa dépendance, précaire comme la fortune, pouvait changer en un moment; et il suffisait que quelqu'un des chefs attachés aux Cortès vendît, ou désertât

leur cause, pour que leur pouvoir, affaibli dans l'opinion, ne trouvât plus d'asile et plus de défenseurs.

La diplomatie française avait entrevu ce moyen d'abréger l'expédition; et notre Ministre des affaires étrangères le recommanda fort à M. de Villèle, en lui répétant combien la corruption la plus chèrement achetée était moins coûteuse que la guerre. La défection du chef militaire Abisbal en fut la preuve. Adroitement ménagée, un mois après notre entrée en Espagne, cette défection réduisit promptement les Cortès à chercher leur refuge ailleurs que dans la Capitale, où ils dominaient, depuis trois ans, et à fuir loin de Madrid, traînant avec eux le roi, non comme un allié, mais comme un otage prêt à les trahir.

Ainsi, grâce à la disposition du peuple espagnol et à la marche bien ordonnée de nos troupes, le duc d'Àngoulême entrait le 24 mai dans Madrid, au bruit des acclamations populaires; et il enlendait partout, sur son passage, retentir ces paroles : Vive la religion! meure la nation! Viva la religion! muera la nacion! Tant il est vrai que, pour la foule ignorante et fanatique, pour cette foule toujours prête aux mêmes violences, dans des causes diverses, son propre pouvoir peut devenir à elle-même objet de malédiction et d'horreur ! Le cri singulier : Meure la nation ! n'était autre chose que le contre coup des folies du Club de la fontaine d'Oro, ou du journal qui s'était intitulé le Robespierre espagnol.

Quoi qu'il en fût des causes de ce rapide succès, l'impression en était grande par toute l'Europe; et le Gouvernement français, pour qui ce premier emploi de l'armée, dans une guerre d'opinion, avait paru plein d'incertitudes et de périls, dut sentir une grande joie et respirer plus à l'aise.

Ô40 .LA TRIBUISE MODERNE.

La seule difficulté qu'il eût à prévoir, en effet, venait de l'Angleterre; et cette difficulté même était plutôt une controverse d'amour-propre, une récrimination de trihune qu'un obstacle direct, ou même une menace de guerre éloignée. Evidemment, l'Angleterre, devant la déclaration unanime de ses alliés du Continent, n'avait pas à s'engager dans une défense armée de la Constitution des Cottes contre la France : elle ne voulait mettre à pareil jeu ni un régiment, ni un vaisseau de ligne anglais; et, sauf quelques souscriptions volontaires recueillies dans les cercles libéraux de Londres, elle n'avait nulle envie de fournir des subsides au Gouvernement obéré des Cortès.

Malgré sa jalouse défiance de tout ascendant politique de la France sur l'Espagne, malgré sa rancune contre l'ancienne union des deux Couronnes, elle ne pouvait recommencer contre Louis XVIII, en 1823, les guerres, soit de succession dynastique, soit de liberté, qu'elle avait soutenues, en Espagne, contre Louis XIV et contre Napoléon. Elle ne le pouvait surtout, quand la France avait maintenant de son coté l'opinion de toute l'Europe et de la meilleure partie de l'Espagne.

Il y avait donc justesse d'esprit et prévoyance fondée à compter pour peu les protestations et les discours du Ministère anglais, contre notre intervention en Espagne, et à lui répondre, en pressant la fin de la guerre. La seule représaille, en effet, dont il paraissait menacer notre entreprise, était par elle-même trop inévitable, pour que notre abstention ait pu la prévenir. Si, en effet, l'Angleterre, avec sa puissance et son habileté, n'avait pas su, dans les dernières années du siècle précédent, arrêter l'émancipation de l'Amérique du Nord, l'Espagne à son déclin, ruinée, tour à tour, par les excès et les impérities, soit du •

Pouvoir absolu, soit îles factions anarohiques, pouvait-elle reprendre et conserver ses immenses Colonies de l'Amérique méridionale? Une fois détachées, n'étaient-clles pas irrévocablement perdues,' à part la promptitude plus ou moins grande des Etats européens à reconnaître l'indépendance de ces Colonies? Et, en fait, cette reconnaissance n'avait-elle pas commencé, dès l'origine de la guerre contre Napoléon? N'était-elle pas confirmée par le redoublement d'affaires du commerce anglais avec ces vastes régions séparées de leur impuissante métropole?

L'Angleterre avait, dès 1810, saisi le dédommagement, qui lui était offert, en Amérique, contre l'envahissement français, en Espagne. Attentive à recueillir les premiers fruits du divorce colonial, pendant l'usurpation de Joseph, elle n'avait cessé de le seconder et de l'étendre, lorsque le prétexte en avait disparu. Après 1814, tout en affectant la neutralité, elle avait continué d'aider, par ses envois les insurgés du Mexique; et elle maintenait des consuls dans leurs villes, en même temps que ses négociants leur vendaient des munitions et des armes.

Les nouveaux troubles de l'Espagne, les fautes et la défaite du despotisme de Ferdinand, les embarras et la faiblesse de l'Espagne divisée rendaient chaque jour plus définitive la séparation accomplie; et peu importait désormais, à quelle date la diplomatie viendrait ratifier ce que la force même ne pourrait plus changer.

A vrai dire, il y eut donc sur cette question des Colonies espagnoles, entre les gouvernements de France et d'Angleterre, une lutte de parade, plutôt qu'un antagonisme sérieux. M. Canning exagéra beaucoup l'importance de son rôle, lorsqu'il se vanta, dans le Parlement, d'avoir appelé un nouveau monde à l'existence; et M. de Château-

briand était romanesque en politique, lorsqu'il se proposait de finir et de légitimer ce grand conflit de l'Amérique espagnole, en substituant à la république de Colombie, proclamée en 1819, des Monarchies constitutionnelles, sous quelques Bourbons transplantés.

C'était méconnaître la loi du temps, la Force des choses et, en particulier, pour l'Amérique méridionale, ce mélange des races, cette puissance de l'élément indigène et demi-barbare qui la destinaient à de brusques changements de maîtres, à des révolutions réitérées, pour aboutir à des Républiques non libres, jusqu'au jour, où elle subira la loi de ses puissants voisins du Sud et du Nord.

Laissons l'historien du Congrès de Vérone projeter le contraire de cette invincible réalité; laissons-le se complaire dans un rêve d'imagination, qu'il a poursuivi, comme une affaire sérieuse, et dont le succès n'aurait manqué, selon lui, que par l'obstination jalouse de M. Canning, et par une autre rivalité non moins fâcheuse, dans l'intérieur du Cabinet français. M. de Chateaubriand se faisait illusion, je crois. Les grandes catastrophes, les mutations décisives ne tiennent pas à si peu; elles ont des causes générales et profondes. Le Brésil, même émancipé du Portugal, a pu garder sur le trône la maison de Bragance, dont il avait été l'asile, quand elle fuyait de Lisbonne envahie. Mais quel intérêt, ou quelle croyance pouvait faire admettre aux habitants du Mexique et de Venezuela la Souveraineté de quelques rejetons de cette monarchie espagnole, dont ils n'avaient senti le pouvoir que par les extorsions des gouverneurs qu'elle leur envoyait, et, depuis l'insurrection, par les cruautés atroces de Morillo et de quelques autres généraux monarchiques? Comment partir de là, pour établir, selon le plan de M. de Château-

brinnd, soit au Pérou, soit au Chili, et des Apalaches aux Pampas deux ou trois grandes royautés constitutionnelles et bourboniennes, dans ce pays que devaient traverser si vite et la République de Bolivar et l'Empire dlturbide?

Oublions, comme l'a fait la fortune, cette part chimérique des négociations actives et des regrets de M. de Chateaubriand. Ce qu'il s'agissait d'achever, et ce qui fut possible en 1825, c'était la remise en liberté et le rétablissement royal de Ferdinand VII, sauf à donner à ce Prince, dans l'exercice de son Pouvoir, des règles et des barrières, dont il avait grand besoin, qui manquèrent, après lui, comme de son vivant, et dont le défaut entretient les stériles agitations de l'Espagne.

Mais, pour atteindre ce but, il aurait fallu d'abord inspirer l'esprit de modération et de justice à ceux qui naguère, trop faibles pour défendre Ferdinand VII, allaient abuser de la puissance qui lui serait rendue. Le succès du Généralissime français, dans cette œuvre, ne fut pas heureux et vint promptement démentir son espérance. Entré en vainqueur dans Madrid, n'ayant à redouter, ni bataille rangée, ni soulèvement tumultuaire des campagnes , prévoyant seulement une poursuite prolongée, pour atteindre les chefs de la révolution, dans le dernier refuge, où ils allaient se cantonner, avec le Roi, le Prince se hâta d'établir une Régence espagnole, au nom même de ce roi qu'il rêputait captif. Mais, cette Régence lui fut aussitôt un embarras, pour la guerre et pour la paix, ou plutôt pour cet ordre matériel, que doit établir au moins la Conquête. Pleine des passions du Roi, dont elle croyait servir la cause, la Régence ne rêva que périls et punitions. Elle remplit les prisons, ordonna des exils sans jugement et décréta des ca-

tégories de coupables. L'armée française semblait venue pour prêter main-forte à la persécution et assister aux vengeances du parti, que sa présence seule rendait vainqueur.

M. de Chateaubriand surveillait de Paris la crise militaire, avec une sagacité vraiment remarquable. Par des questions bien faites à beaucoup d'hommes de guerre étrangers, ou français, il s'était rendu familiers tous les détails du blocus de Cadix, même pendant l'invasion impériale, sous le commandement du maréchal Victor, dont l'armée, alors trop affaiblie par le rappel d'une de ses divisions sur un autre point, avait échoué. Mais Cadix, alors, avec l'ardeur d'une résistance nationale, avait dans ses murs treille mille braves soldats, et des vaisseaux de ligne anglais, des chaloupes canonnières, pour défendre ses abords. Aujourd'hui, sa garnison était faible et divisée; et peu de troupes mal équipées, devaient garder l'île de Léon et le Trocadéro, avec les bons avis, mais sans un coup de canon des Anglais. Il suffisait d'emporter le Trocadéro, pour séparer Cadix de l'île de Léon; et, maître une fois de cette île, on bombardait Cadix; et Cadix bombardé se rendait. En insistant sur ces points avec une vigueur précise et technique, le Ministre redoublait de promesses flatteuses, pour exciter l'émulation du général Guilleminot. Mais, à ce moment même, il avait commis la faute grave d'annuler l'honorable mesure, qu'on avait nommée l'ordonnance à'Andujar.

Le duc d'Angoulême, en effet, au moment où il marchait sur Cadix, voyant les persécutions tyranniques que multipliait la Régence royaliste installée par lui-même, avait sagement subordonné à ses chefs de corps et à sa propre autorité les actes de cette Régence. Par Là , et pour un

M. DE CIlATEAUMUAlND. 345

temps du moins, l'invasion française redevenait ce qu'elle avait besoin d'être, équitable et protectrice ; mais le royalisme d'émigration, en Espagne, comme en France, le parti des hommes violents, après la victoire, protesta contre cette modération du Prince. Les délations et les rigueurs s'accrurent; et la Régence de Madrid parut un tribunal d'inquisition, en intelligence avec la populace. M. de Chateaubriand eut le tort de céder, sur ce point, à une exagération de parti et de réclamer lui-même contre la trop faible barrière, que le bon sens de Y état-major français opposait à la Régence de Madrid. Le Prince ne sut pas se réserver le mérite et les avantages de ce qu'il avait fait. L'ordonnance d'Andujar, interprétée, réduite à rien par des circulaires, ne couvrit personne; et, grâce à cette faiblesse, le despotisme absurde et persécuteur de Ferdinand Vil se trouva rétabli sous nos auspices et au nom de ce malencontreux monarque, avant que lui-môme fût remis en liberté, pour y venir présider.

Mais cette faute, dont les conséquences furent senties plus tard, n'arrêta pas d'abord le cours des événements. Maîtresse du Trocadéro, l'armée française enleva bientôt, parle point même, qu'avait indiqué M. de Chateaubriand, l'île de Léon, faiblement défendue; et cette position occupée, en découvrant Cadix, permit aux chaloupes canonnières françaises d'en hâter le bombardement. Un armistice alors lut demandé, au nom même du roi Ferdinand. Mais le message était porté par un Espagnol, ancien aide de camp du duc de Wellington.

Le duc d'Angoulême refusa de recevoir ce message; et, le 1er octobre 1825, six mois après l'invasion commencée, tout ce grand effort de révolution et de liberté aboutissait à une Capitulation qui remettait, aux mains des Français

la ville de Cadix et le roi Ferdinand. Ce-fut ostensiblement le plus grand jour de triomphe, qu'ait eu la Restauration des Bourbons. Ferdinand VII, avec sa famille, sortant libre des mains de ceux, dont il était depuis deux ans l'humble captif et l'approbateur apparent, allait reprendre, sans condition, sans obstacle, ce Pouvoir absolu qu'il avait déjà si mal employé, et que son âme méchante et bornée exercerait de nouveau, avec des rancunes de plus et un prétexte de bon sens pratique tiré des événements mêmes, qui lui rendaient l'autorité suprême, dont il était indigne.

Ce fut là, il faut le reconnaître, le point, où ia politique française se montra fort imprévoyante, ou encore plus impuissante. M. de Chateaubriand s'était vivement préoccupé d'une prétention de la Cour de Naples, qui, dès le début heureux de la campagne de 1823, avait réclamé, par droit de parenté royale, la Régence provisoire de l'Espagne, et annoncé le projet d'envoyer, pour la représenter à cet effet, le prince de Castelcicala, l'ancien et odieux instrument des cruautés de l'amiral Nelson, dans le port et dans la ville de Naples. Rien sans doute de plus dérisoire que cette ambition dune Cour elle-même si récemment étayée, dans sa débile puissance : et on conçoit très-bien que le Prince français, qui entrait à la tête d'une armée dans Madrid, ne put admettre cette Dictature réclamée, en face du camp français, par une branche étrangère de la maison de France. M. de Chateaubriand fut très-décisif et très-ferme à repousser ce vœu de la cour de Naples, que ne manquait pas d'appuyer l'Autriche : et il s'était pressé d'y couper court, en demandant ia formation d'une Régence

1 Histoire du Congrès de Vérone,, t. II, p. 340.

M. DE CHATEAUBRÏANJ). 347

espagnole par la main du général français. Mais, il aurait fallu faire plus et mieux choisir l'instrument, qu'on se réservait le droit de créer. Et de même, quand cet instrument si défeclueux, mais au moins de courte durée, allait disparaître par la dispersion des Corlès et la Restauration de Ferdinand, il aurait fallu prévoir les écueils d'un tel succès et empêcher les méfaits et les hontes, dont le monarque délivré allait charger sa Couronne et, jusqu'à certain point, la responsabilité de ses libérateurs.

Sur cet avenir si prochain et si grave, la Diplomatie française ne fit rien. Toute à la joie du succès, elle en laissa gâter les conséquences et perdre le fruit, pour la France, autant que pour l'Espagne. M. de Chateaubriand, qui, d'abord, avait songé, dans la formation d'une régence royaliste, à ménager ce qu'il appelait le côté modéré de l'Espagne, n'y songea plus, quand il commença d'agir; et, satisfait d'avoir envoyé à Madrid M. de Talaru comme ambassadeur, il exigea, nous l'avons dit, le rappel ou du moins la non-exécution de l'ordonnance d'Andujar *. Puis, comme s'il ne se fût point défié des passions et des erreurs de ce roi refait absolu, que, longtemps après, il nous a peint cruel et débauché comme Vitellius, il n'imposa nul tempérament à sa Dictature; il n'eut plus de souvenirs, et d'instances, à l'appui de ce qu'il avait tant proclamé depuis trois ans, la nécessité d'Institutions politiques pour l'Espagne, sous la seule condition qu'elles fussent données par le Roi, et non arrachées par le peuple. Ferdinand VII, échappé des remparts de Cadix et de l'obsession des Cortès, à travers le camp français, ne concédait rien, ne promettait rien, ne donnait, ni ne recevait aucune restriction à son pouvoir arbitraire, et n'allait être affranchi que pour recommencer d'être tyran.

En effet, après bien des pourparlers sur l'ordonnance à'Andujar, bien des notes échangées entre les envoyés des Cours absolutistes à Madrid et l'état-major français, l'île de Léon étant prise, la ville de Cadix bombardée, et les escadres anglaises ne remuant pas, le 1er octobre 1825, le roi Ferdinand, libre avec sa famille, venait, au fort Sainte-Marie, saluer le duc d'Angoulême, qui le recevait un genou en terre, en lui présentant son épée, apparemment comme le gage de la délivrance accomplie. Une dépêche télégraphique porta cette nouvelle aux Tuileries, le jour même; et elle fut annoncée à Paris par cent coups de canon. « Cette dépêche, écrit M. de Château- « briand, pensa me faire trouver mal de joie. » Et il ajoute, avec justice pour^ lui-même : « Nous fûmes dans « un véritable transport, à l'idée que la France pouvait « renaître puissante et redoutable; que nous avions con- « tribué à la relever de dessous les pieds de ses ennemis « et à lui remettre l'épée à la main. Nous éprouvions un « tressaillement d'honneur égal à notre amour pour notre « patrie. »

M. de Chateaubriand avait réellement grande part dans cet événement, par l'idée première qu'il avait conçue, par sa persistance à la suivre et quelquefois à la dissimuler, par son juste discernement de la différence des temps, par sa conduite habile près des Souverains du Nord et sa ferme résistance à l'ascendant du Cabinet anglais, dont il prévit l'inaction militaire. Après ce titre incontestable, on voudrait* ne pas relever les complaisances d'amour-propre de M. de Chateaubriand, et la satisfaction qu'il éprouve à dire : « Nous pûmes nous avouer qu'en politique nous « valions autant qu'en littérature, si nous valons quel- « que chose , » et toute la suite de ses réflexions sur le

double génie des lettres et des affaires. Mais, cette vanité môme devait avûir grande influence sur la fortune politique de M. de Chateaubriand; et, par là, sans la blâmer avec amertume, il fout bien en tenir compte, pour la suite et l'intelligence des faits. « Dans notre ardeur, dit M. de « Chateaubriand, après la dépêche télégraphique, nous « avions couru au châleau : là, nous reçûmes sur la tète « un seau d'eau froii'e qui nous calma, et nous fit rentrer « dans l'humilité de nos habitudes. Le Roi et Monsieur, a trop charmés, ne nous aperçurent point; madame la « duchesse d'Angoulême, éperdue de joie du triomphe de « son mari, ne distinguant quoi que ce soit, était trèsce touchante à voir, elc. »

Malheureusement ce que vit surtout M. de Chateaubriand, c'était le prompt oubli de ses services. C'était, pour un esprit supérieur comme lui, connaître peu les Princes. Dans cette occasion, le résultat obtenu devait être, aux veux de Louis XVIII et de Monsieur, le succès de leur cause et non de leur Ministre : et le mécompte de M. de Chateaubriand , son indignation atteste une grande inexpérience. Moins occupé de son amour-propre qu'attentif à sa puissance, M. de Chateaubriand aurait pu voir là quelque indice de division et de danger pour lui-même. 11 ne lut que blessé, sans être averti, revint aux Tuileries, pour être une seconde fois mécontent du silence timide peut-être, que la duchesse d'Angoulême gardait avec lui. Quelques jours après seulement, chargé de faire une réponse officielle du roi Louis XVIIÏ à Ferdinand, il eut la satisfaction de voir son projet signé, sans changement, par le Roi. Mais ce projet, très-convenable d'ailleurs, était trop général dans les termes, pour être efficace. Le Roi, rappelant que les princes chrétiens ne peuvent régner

o30 LA TRIBUNE MODERNE,

par les proscriptions, disait : « Je crois donc un décret « d'amnistie aussi utile aux intérêts de Votre Majesté qu'à « ceux de son royaume. » Puis, d'après l'intention, attribuée à Ferdinand, de chercher dans les anciennes Institutions de l'Espagne le moyen de contenter ses peuples et d'affermir la couronne sur sa tête, il ajoutait : « 11 n'ap- « partient à personne de donner sur ce point des con- « seils à Votre Majesté. C'est dans sa sagesse et dans la « plénitude de ses droits qu'il lui convient d'en délibérer; « mais, je puis lui dire qu'un arbitraire aveugle, loin « d'augmenter la puissance des Rois, l'affaiblit; que si « cette puissance n'a point de règles, que si elle ne recon- « naît aucune loi, bientôt elle succombe sous ses propres « caprices ; l'administration se détruit, la confiance se re- « tire; le crédit se perd; et les peuples, inquiets et tour- « mentes, se précipitent dans les révolutions, etc. »

L'intention de celte lettre était bonne; mais des conseils si vagues et des vœux n'étaient pas tout ce qu'un Roi, dont l'armée occupait encore l'Espagne, avait à faire, pour tempérer les instincts cruels et la tyrannie violente d'un prince aussi vindicatif, dans le Pouvoir, que vil dans la défaite. Parler, en passant, des vieilles Gortès à ce monarque absolu, c'était ne rien dire; conseiller à demi l'amnistie, c'était ne rien faire. En renonçant à l'idée d'exiger pour l'Espagne quelques-unes de ces garanties constitutionnelles, dont il avait d'abord fait grand bruit, M. de Chateaubriand prétendit qu'en cela l'homme d'Etat l'emportait, chez lui, sur l'homme à théories. C'était se mettre à l'aise, pour ne point agir, et donner une excuse à son inaction. Il n'y avait nulle prévoyance d'homme d'Etat sur l'Espagne à remettre le Roi Ferdinand, avec des haines et des rancunes de plu0, dans les conditions de Despotisme, dont

il avait tant abusé, et qu'il s'était vu arracher une première fois. Il n'y avait nulle prévoyance d'homme d'État, au profit de la Monarchie française, à la laisser sans influence sur les Bourbons d'Espagne, et à ne garder pour elle que la responsabilité d'avoir, à ses frais, restauré la tyrannie d'autrui. Il était mal aisé sans doute de tempérer un tel Pouvoir. Mais, notre Diplomatie s'en découragea trop vite, lorsque nos troupes étaient encore maîtresses de tout, en Espagne.

Impuissant, ou timide à rien tenter dans ce sens, M. de Chateaubriand se berçait encore de l'idée d'établir à l'amiable des infants espagnols sur les trônes du Mexique et du Pérou; et déjà le roi Ferdinand, rentré dans sa Capitale, aux acclamations d'une partie du bas peuple, avec les conseils d'une obscure camarilla, renouvelait les plus mauvaises pratiques de son ancien règne. Le duc d'Angoulême blâmait, sans empêcher, et sentait pour lui-même, dans l'ingrate amertume du Roi d'Espagne, les inconvénients du Pouvoir sans limites qui lui était rendu.

Pendant ces premières et sourdes violences qui suivirent aussitôt la rentrée de Ferdinand VII, les félicitations royales et les insignes honorifiques arrivaient au Ministre des affaires étrangères de France, en réponse aux communications qu'il avait faites. Pas un mot, dans ces lettres, ne rappelait l'ancienne promesse d'Institutions protectrices qui émaneraient du Roi. « Le règne du crime était passé; «l'Espagne affranchie; la cause sacrée de l'autel et du « trône avait triomphé : » voilà les succès, dont était loué le Ministre, et pour lesquels, il lui était décerné l'ordre de Saint-André par le Czar, l'aigle noir par le roi de Prusse, et l'ordre de X Annonciade par le roi de Sardaigne. Peut-être même M. de Chateaubriand, même à

titre politique, estima-t-il trop haut ces démonstrations, et fut-il trop blessé de ne pas voir l'empereur d'Autriche et son principal ministre y joindre un témoignage aussi marqué.

Ce qui eût fortifié le Ministre français, c'était d'agir en Espagne, d'y seconder la modération du Prince généralissime, de soutenir la politique sensée de son étatmajor, et non d'accroître par d'insignifiants honneurs de Cour la jalousie déjà trop excitée de ses collègues. Ce grand cordon de Saint-André, envoyé directement par l'empereur de Russie au Ministre des affaires étrangères, devait blesser M. de Villèle, président du Conseil. Le roi, prenant parti pour lui, déclara aussitôt que, pour marquer sa satisfaction de la guerre d'Espagne , il voulait créer M. de Villèle chevalier des ordres. M. de Chateaubriand, irrité à son tour contre cette manière de rétablir la primauté, fit entendre qu'Use retirerait du ministère, s'il n'obtenait, en même temps, le môme honneur que M. de Villèle. 11 reçut donc le cordon bleu; et, en écrivant à notre ambassadeur en Russie, il put annoncer la fin de l'orage, que lui avait involontairement attiré la faveur du Czar.

« J'ai été obligé de parler, » dit-il dans sa lettre à 31. de la Ferronnays; « et on a bientôt reconnu qu'aller, sans « moi, était impossible. » Puis, il ajoute, comme s'il devait par là tout terminer : « Il n'y a plus qu'une chose à faire, « c'est que vous demandiez à l'empereur, en mon nom « et pour m'obliger, le cordon de Saint-André pour Vil- « lèle. Ne craignez pas; je ne serai pas blessé : et c'est « moi qui joue ici le beau rôle. Il faut être juste d'ailleurs : « Villèle, après le premier mouvement d'humeur, est re- « venu aux sentiments de l'intérêt commun et de l'amitié.

a C'est oïi tout un homme d'un mérite supérieur; et, r< comme désormais il faut bien qu'il m'abandonne entiè- « rement la conduite de la politique étrangère, nous ne « pouvons plus avoir de rivalité; et notre union est indis- « pensable au repos de la France. »

31. de Villèle reçut donc aussi le cordon de Saint-André, et n'oublia ni le retard, ni l'origine de cette faveur. Son amitié pour M. de Chateaubriand, on peut le croire, n'en Eut pas accrue. Plus attentif à quelques négligences de son Collègue que frappé de ses grands talents, il n'entendait nullement lui laisser toute la conduite de la politique étrangère : et, il comprenait autrement que lui les profils à recueillir du succès, disait-il. Certaines vivacités de langage qui échappaient à M. de Chateaubriand, cerlaines phrases sur la limite du Rhin étaient redites, pour inquiéter le Roi. M. de Villèle, du reste, planteur à l'île Bourbon dans sa jeunesse, se piquait avec raison d'avoir un avis et une volonté, dans la grande affaire des Colonies espagnoles. Lui, que nous avons vu, pour un arrangement pécuniaire modique et mal assuré, concéder la reconnaissance de la sanglante émancipation de Saint-Domingue, tenait peu, vous le croyez bien, à la Souveraineté légitime de la Couronne d'Espagne sur le Mexique : il inclinait à finir promptement sur ce point, en bon accord avec l'Angleterre, et de façon à ménager quelques avantages au commerce français. Il riait un peu des Monarchies Bourboniennes et Trans-Atlantiques projetées par son Collègue, et disait un jour à l'habile directeur des douanes. M. de Saint-Cricq : « Regardez bien, mon cher directeur, à nos « expéditions et à nos retours, du coté de l'Amérique mé- « ridionale. Préparons pour cela des tarifs bien entendus. « Moi, vous le savez, je m; mets pas de poésie dans les

« affaires. Tout ce beau pays de là-bas ne sera qu'un mar- « ché anglais, si Chateaubriand continue seulement, cn- « core une année, sa correspondance têle à tête avec Can- « ning. »

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