SUPPLÉMENT A LA SIXIÈME LEÇON
La priorité de date n'est pas un avantage dans l'étude du moyen âge, dont les monuments, recherchés avec plus de soin, se multiplient chaque jour. Depuis le temps où nous regrettions de ne pouvoir examiner le génie de
la poésie romane que dans des pièces courtes et fugitives, un grand poëme en langue provençale a été traduit et publié. L'intérêt historique, dont nous avons retrouvé la trace dans les chants épars des troubadours , fait le fond même et le sujet de ce poëme, intitulé Récit en vers de la croisade contre les hérétiques albigeois. C'est une sorte d'épopée nationale, qui, d'une manière grave et suivie, retrace tous les événements de cette fatale guerre, depuis l'arrivée des légats du pape et l'assassinat de l'un d'eux sur les bords du Rhône, jusqu'au dernier siège de Toulouse , qui ne sera pas prise, dit le poëte en finissant :
Car Dieu et le bon droit, et la force, et le jeune comte, et les saints défendront Toulouse. Amen!
La date de cet ouvrage en augmente le prix . Évidemment le récit est de la même date que les faits ; peut-être, comme semblent le dire les mots que nous venons de citer, fut-il achevé pendant la lutte même. Plusieurs fois le poëte se désigne comme témoin de ce qu'il raconte. Parle-t-il du vicomte de Béziers, cette première et noble victime de la croisade :
Je ne le vis jamais, dit-il, qu'une seule fois, alors que le comte de Toulouse épousa dame Éléonore , la meilleure et la plus belle reine qu'il y ait en terre chrétienne ou païenne.
Quelque crédit, du reste, qu'on accorde ou qu'on
refuse à ces indices, si la vie du poëte s'est prolongée au delà des temps qu'il décrit, il y avait eu de sa part un instinct vrai , un sentiment élevé à terminer son poëme , comme il le fait, sous une heureuse espérance, et avant que le traité de 1229, en dépouillant le jeune comte d'une partie de ses États, fût venu démentir ou rendre inutile tant de courage et de souffrances.
Si maintenant nous demandons quel est ce poëte , la seule réponse certaine, c'est qu'il ne s'appelle pas Guillaume de Tudela, comme l'avait cru M. Raynouard. Dans le personnage que nomment les premiers vers de l'ouvrage , dans
Maître Guillaume, qui fut clerc en Navarre, à Tudela nourri, et qui, par la géomancie, avait connu d'avance tous les événements qu'on va lire, et qu'il a écrits de sa main,
on ne peut voir qu'une supposition semblable à celle des romanciers chevaleresques reportant toujours leurs récits à l'archevêque Turpin. Ce choix fictif d'un nom espagnol s'explique, au reste, assez par l'étroit mélange et la communication assidue qui unissait alors le comté de Toulouse et l' Aragon.
Le nom et la personne de l'auteur véritable demeurent donc cachés sous un pseudonyme. Reste à chercher l'histoire du poëme, c'est-à-dire du manuscrit.
Par là commence le précieux et complet travail que M. Fauriel a fait sur cet ouvrage, avec autant d'exactitude et de soin que de haute intelligence historique et de goût
littéraire. Dans les premières pages d'une belle et savante Introduction , on apprend que le manuscrit unique du poème, déposé à la Bibliothèque du roi (fonds laVallière, n° 91 , autrefois 2 708), est un petit in-folio sur parchemin, de 120 feuillets, qu'il contient9578 vers, qu'il appartient par l'écriture à la seconde moitié du xme siècle , qu'il a été rarement consulté ; mais que, fort anciennement, le récit poétique qu'il renferme avait servi de modèle à une rédaction en prose des mêmes faits , qui s'est substituée à l'original , et a été seule connue des savants historiens du Languedoc. Cette rédaction en prose, allongée et incomplète dans un point considérable, a été plusieurs fois publiée , et elle figure dans le dix-neuvième volume des Historiens de France. Cela même peut expliquer pourquoi les savants éditeurs de ce volume n'y ont pas également compris, à la suite de laYersion prosaïque, l'ancien texte poétique dont ils avaient connaissance , mais qui gagne certainement à être l'objet d'une publication spéciale , où il n'est pas considéré seulement comme document historique, mais étudié sous le rapport de la langue, de la composition et du goût.
Sous ce point de vue , en effet , l'ouvrage offre un piquant et sérieux intérêt aux amateurs de la littérature comparée dans ses origines chez diverses nations. Il jette un grand jour sur le génie et l'influence de cette poésie romane , si habilement explorée de nos jours ; et , indépendamment des faits historiques, déjà connus, qu'on y retrouve , il donne indirectement de nouvelles lumières
pour comprendre ces faits , par la vivacité des peintures , et par la force, la simplicité des sentiments dont il les anime et les colore.
Si ce poëme fut longtemps oublié des savants modernes ,. divers témoignages réunis par M. Fauriel attestent que, composé originairement par quelque troubadour ou jongleur toulousain , il avait circulé dans la tradition orale chanté par fragments. La division en strophes , chacune sur la même rime , et avec un refrain distinct , indique cette destination de l'ouvrage ; et le poète l'annonce ainsi dès la seconde strophe :
Seigneurs , cette chanson est faite de la même manière que celle d'Antioche, et pareillement versifiée, et se dit sur le môme air, pour qui sait la dire *.
Nous avons donc ici les chants d'un Homère provençal du xur siècle, qui a pris pour sujet de son Iliade la guerre désastreuse que souffrait son pays.
Maintenant, peu importe que son récit soit sans méthode, parfois incomplet, mêlé de circonstances évidemment supposées : l'ouvrage n'en est pas moins vrai pour nous, et de la plus précieuse vérité. C'est une première image et comme un écho de la tradition populaire. 11 nous montre comment se fait l'histoire à sa naissance , comment elle se charge d'inventions poétiques , sans nom d'auteur, et par la seule force d'une imagination
• Sir. ii, vers 28.
généralement répandue parmi des hommes crédules et passionnés. M. Fauriel, avec une ingénieuse et profonde justesse, a expliqué le caractère des ouvrages de ce genre, qu'il appelle une transition de la 'poésie à l'histoire , et dont il voit le plus haut et le plus parfait modèle dans la narration d'Hérodote, en même temps qu'il en retrouve des types naïfs dans la Chronique générale d'Espagne, dans les Chants populaires de la Grèce moderne , et il aurait pu ajouter dans Ville-Hardouin, plus épique vraiment que tous nos essais d'épopée française.
C'est dans \ Introduction de M. Fauriel qu'il faut lire, à cet égard, une suite de considérations liées à l'analyse du poëme provençal, et remplies de cette érudition élevée, de cette critique fine et vaste qui caractérise ses ouvrages. Le naturel heureux du style, quelquefois négligé, mais toujours expressif, la précision des détails et le tour d'imagination qui s'y mêle, donnent un grand prix à ce morceau de littérature, où vous reconnaissez partout l'auteur du beau discours sur les Chants populaires de la Grèce moderne, et l'historien si neuf et si vrai de la Gaule méridionale.
Comme, dans une partie de cette Introduction, M. Fauriel s'attache surtout à faire ressortir les mérites, les caractères, ou, si vous voulez, l'utilité relative de l'ouvrage qu'il publie et qu'il traduit, nous retrouverons ses observations en nous occupant de l'ouvrage même et en essayant de l'étudier après lui. Le texte qu'il a fallu établir d'après un seul manuscrit ne saurait être discuté par
nous , sous le rapport de la philologie provençale. Nous regretterons seulement que l'auteur, qui a souvent rectifié ce texte pour la construction grammaticale et pour l'orthographe, l'ait reproduit sans aucun signe de ponctuation, et ait en cela suivi trop exactement le manuscrit qu'il corrige à d'autres égards. Il en résulte pour le lecteur studieux une petite difficulté sans avantage. Le travail entier du savant éditeur est, du reste, tel qu'on pouvait l'attendre de lui seul et de sa profonde intelligence de la langue romane. Ce travail est à la fois minutieusement exact et plein de finesse et de goût. Le texte, sauf un petit nombre de passages, est partout intelligible avec le secours de la version de M. Fauriel ; et cette version, qui suit ligne par ligne l'original , est très-claire et trèsfidèle, sans manquer parfois d'effet et d'énergie.
Jusqu'à présent on n'a publié aucun grand poëme ou roman de chevalerie en langue provençale. Mais on ne peut douter qu'il n'en ait existé un grand nombre ; et les poésies des troubadours sont remplies d'allusions à des ouvrages de ce genre. Ici, nous devons nous attendre à trouver, dans un cadre historique quelque chose de la forme poétique de ces mêmes romans ; mais elle y est sévère, dégagée de fables et d'amour, et plus marquée par le style que par l'invention. Le récit, qui ne renferme guère que onze années de la croisade, est tout en descriptions de combats et d'assemblées. Nul épisode ; peu ou point de merveilleux. Le ton est presque l'impartialité d'un historien. Non - seulement l'auteur n'est pas
albigeois; mais certainement il n'a rien do la virulente amertume que d'autres troubadours ont exhalée contre la cour de Rome. On dirait plutôt d'un catholique, à qui les crimes de la croisade et l'injuste malheur de son prince ont inspiré plus de douleur que de haine contre l'Église. Il y a dans ce livre quelque chose du caractère qu'avait le parti politique du xvr siècle, pressé entre les fureurs de la ligue et les représailles des huguenots. L'auteur, d'abord, admire même Simon de Montfort ; il loue ses grandes qualités, et il dépeint, à sa mort, la douleur du camp français aussi bien que l'allégresse des Toulousains délivrés.
i Toutefois, cette manière équitable de parler de Montfort et du comte de Toulouse, et d'intéresser tour à tour aux chefs des deux partis, ne nous fera pas supposer que les deux portions de l'ouvrage où chacun de ces caractères domine le plus aient été composées par des mains dilférentes. Il y a plus de vraisemblance dans l'ingénieuse explication de M. Fauriel, qui voit, dans les sentiments divers de l'auteur, la transformation même de cette croisade, annoncée d'abord comme ennemie de quelques dissidents, puis devenue contre tous impitoyable et spoliatrice. L'indignation vient à l'âme du troubadour à mesure que les violences et les iniquités s'accroissent; et ses derniers sentiments sont admirablement exprimés dans l'espèce d'anathème qu'il prononce sur Montfort, au moment où il annonce ses funérailles. C'est après avoir cité son épitaphe où il est dit qu'il est saint,
qu'il est martyr, et qu'il doit revivre pour hériter et fleurir dans la joie éternelle, porter la couronne et s'asseoir sur le trône :
Vraiment, s'écrie-t-il , j'ai ouï dire qu'il en doit être ainsi : si , pour avoir occis des hommes et répandu le sang ; si, pour avoir perdu des âmes et consenti des meurtres; si, pour avoir cru de faux conseils et allumé des incendies , pour avoir détruit les barons et honni parage (noblesse) ; si , pour avoir ravi des terres et encouragé la violence ; si , pour avoir attisé le mal et éteint le bien , égorgé des femmes et massacré des enfants , un homme peut, en ce monde, conquérir Jésus-Christ, le comte doit porter couronne et resplendir dans le ciel '.
Certes , il y a là une chaleur éloquente , une révolte du sentiment moral qui nous fait comprendre la résistance désespérée du Midi , et comment l'âme du poëte avait dû passer de l'aversion pour les hérétiques à la haine contre les croisés, dévastateurs de son pays.
Un caractère remarquable de ce poëme, monument d'un art grossier et d'une passion vraie , c'est le grand nombre de discours qui s'y mêlent au récit, et qui en rompent la monotonie. On passe sans cesse de l'assaut à la délibération ; on se bat et on harangue. M. Fauriel remarque avec raison le naturel et la vivacité de ces discours, et combien la narration y gagne : vous entendez Foulques de Marseille , autrefois troubadour , devenu
1 Sir. cnviii, vers Sf,S7.
austère et persécuteur. Une foi vive respire dans son langage, et on sent, en l'écoutant, qu'il est le maître de Toulouse , d'où il a chassé son seigneur , sous prétexte d'hérésie.
Il faut avouer cependant que la vérité des caractères , les mœurs, le costume, comme on dit de nos jours, sont loin d'être fidèlement observés dans les nombreux discours de cette chronique versifiée. Il suffirait, à cet égard, de citer la plus curieuse de ces scènes oratoires, le débat du concile de Latran sur la dépossession du comte de Toulouse, et la translation de ses États à Simon de Montfort , son persécuteur. Évidemment , le poète a tout composé d'imagination , et même dans une sorte d'ignorance de ce qu'était la cour de Rome. Le pape tire les sorts dans un livre, pour se décider ; et il cite pontificalement l'enchanteur Merlin , « qui fut bon devin , » dit-il, que fo bos devinaire.
Cependant , malgré ces inexactitudes de troubadour , le tableau entier de la délibération est plein de force et de vérité. Le discours du comte de Foix, qui réclame le premier contre les brigandages de Montfort, ouvre cette grande lutte dont le pape est juge. L'évêque Foulques répond , et dénonce à son tour le meurtre de tant de croisés qui marchaient pour servir Dieu. Mais un châtelain provençal se lève , Arnault de Villamur , et avoue tout ce qu'il a fait pour la défense de son pays. Le comte de Foix , enhardi par ce témoignage , accuse alors l'évêque Foulques, qui parle si haut, et qui, grâce à ses
vers doucereux , à ses phrases polies et repolies, à son pernicieux savoir, est devenu si haut personnage. 11 accable de son indignation ces voleurs et ces traîtres portant la croix qui nous a écrasés, dit-il.
Ce qu'on peut remarquer dans cette scène, .c'est la modération singulière attribuée par le poète au pape Innocent 111. Le pontife, qui répugne à dépouiller le vaincu , est sorti de l'assemblée ; il s'est retiré dans ses jardins. Là commence près de lui une nouvelle obsession des évoques, pour lui arracher la condamnation du comte de Toulouse. Il résiste longtemps encore ; il cède enfin. Mais la manière dont il prononce la sentence a quelque chose d'ironique ou de candide, qui prouve la secrète pensée du poète.
Barons, dit le pape, c'est chose jugée que le comte est catholique et se conduit loyalement; mais que Simon tienne la terre; oui , que Simon tienne la terre , si Dieu le permet.
Baro , ditz l'Aposlols , faits es lo jutjamens ' , Que lo comte es catolix , e s' capte leialmens :
Mas en Simos tenga la terra.
Simos tenga la terra , si Deus los a promes.
Et il semble hésiter encore :
C'est merveille, dit-il , que vous ayez exigé de moi que j'assigne la terre au comte de Montfort ; car je ne vois pas de droite raison pour laquelle je doive le faire.
Str. cxlviii, vers 3416.
La scène continue, avec la liberté d'une diète féodale plutôt qu'avec la gravité d'un concile. Le pontife est pressé de nouveau par ses ardents conseillers.
Seigneur, dit maître Thédise, la haute fidélité du comte de Montfort, qui a fait tant de bien en chassant l'hérésie et en défendant l'Église, devrait lui valoir la seigneurie de la terre. — Maître Thédise , dit le pape, Simon fait le pour et le contre ; car il détruit les catholiques aussi bien que les hérétiques.
Que destrui los catolics engal dels eretges1.
On insiste de toutes parts ; et le pape se plaint qu'orgueil et malice ont pris siège dans le concile.
Nous devrions, dit-il, gouverner toute chose par le bon droit; et nous accueillons le mal et faisons périr le bien.
E recebem los mais, e fam périr los hes 2.
Et alors le pontife, en cédant avec douleur, et en accordant la spoliation du comte de Toulouse , veut au moins ménager les droits de son fds.
Le comte de Toulouse fût-il condamné, ce qui n'est pas, ditil , pourquoi son fils perdrait-il la terre et l'héritage? Jésus- Christ, le vrai roi et le vrai seigneur, a dit que le fils n'est point puni des péchés du père.
Et il s'attendrit avec bonté sur cet enfant.
Quand les premières croix , dit-il , vinrent dans le Bédarrais, pour détruire la terre, et que Béziers fut pris , l'enfant était si jeune, une si simple chose, qu'il ne savait pas ce que c'est que bien ni mal; et il aimait mieux un petit oiseau, un arc ou son berceau , qu'il n'aurait fait la terre d'un duc ou d'un marquis '.
Les implacables insistent ; ils répètent ce terrible mot :
Assignée le pays au comte Simon , et qu'il tienne la terre. E qu' el tenga la terra.
Et le pape prononce la sentence, cédant à des passions qu'il ne partage pas, et contre lesquelles il proteste.
Nous connaissons peu de peintures historiques plus vives et plus ingénues. C'est en général le caractère de cet ouvrage. On y rencontre une foule de traits qui doivent exprimer la vérité. M. Fauriel en marque de préférence quelques-uns dans sa belle préface. Le poëte, par exemple, veut -il montrer l'indifférence du jeune roi
1 On peut remarquer ce tour, demeuré dans la belle langue française ,
Que no feira la terra d'un duc, o d'un marques. (Vers 3531/
C'est ainsi que Bossuet dit :« Servez-le donc, ce roi du ciel, qui vous comptera plus un verre d'eau ou un morceau de pain donné en son nom , que les antres no feraient tout votre sang répandu. »
Louis , lorsque , chef de la croisade , après la mort de Montfort, ce prince assiste , dans sa tente, à une délibération sur le sort de la ville de Marmande? voici sa manière de peindre :
Les prélats de l'Église se sont rendus auprès du roi , et devant lui sont assis les barons de France ; et le roi s'appuie sur un coussin de soie, ployant et reployant son gant droit, tout cousu d'or. Il est là comme muet; et les autres se parlent et s'écoutent l'un l'autre1.
Ce roi qui ne dit mot et joue avec un gant cousu d'or, tandis que ses conseillers décident regorgement d'une ville qu'il a prise , le trait serait admiré dans Tacite. Le simple détail des faits fournit quelquefois , il est vrai, aux plus médiocres historiens, de tels coups de pinceau.
Suétone dit, en finissant son récit du meurtre de César : « Laissé pour mort , et tout le monde fuyant, il resta quelque temps par terre, jusqu'à ce que trois esclaves, ayant mis le corps sur une litière , d'où pendait un de ses bras, le rapportèrent au logis. » Donec lecticœ imposition, depeiidente brachio, tresfamuli domum retulerunt. Certes, nulle circonstance imaginaire ne pouvait exprimer avec plus de force que ce dépendante brachio, l'abandon, la misère où était laissé le corps de César. Et ce détail, indiqué sans doute par quelque témoin oculaire, vaut mieux ici que toute éloquence.
'Vers 9261.
Notre poëte provençal a souvent de ces traits naïfs et frappants, soit qu'il les prenne dans la tradition, soit qu'il les invente ; et, sous ce point de vue, cet ouvrage, quoique fruit d'un art encore grossier, laisse souvent un souvenir durable , et peut plaire aux gens de goût comme aux amateurs de la philologie provençale.
-^^^^4--S^^4--^^^^^^444--f^4^^444^4- S--8-444 SEPTIÈME LEÇON.
Nouveaux détails sur l'idiome de la France septentrionale. — Comment l'influence allemande y laissa peu de traces. Faits historiques. — Quelques débris du roman wallon au vme et au ix' siècle. — Modification apportée par les Normands. — Caractère distinct et développement de cet idiome au xie siècle. — Conquête de Guillaume. — Premiers écrivains normands; Robert Wace. — Commencement de la littérature chevaleresque. — Ses trois grandes divisions : romans de Charlemagne, de la Table ronde et des Amadis.
Messieurs ,
Nous sommes obligés d'alterner entre la grammaire et la poésie. Je ne puis séparer les recherches techniques des souvenirs qui flatteraient votre imagination. D'abord entraînés vers le Midi , nous avons suivi la poésie provençale dans ses heureux développements. Il faut maintenant rétrograder vers la France du Nord , et nous enquérir du travail qui s'était fait dans les esprits. Un critique habile, la Harpe, a dédaigné ces études. On ne doit pas en retour les adopter exclusivement, et les préférer à la méditation toujours féconde des monuments
éternels du vrai et du beau dans les lettres. Ce serait abandonner la philosophie du goût pour l'archéologie. Mais, bien comprises , ces deux applications de l'esprit sont faites pour s'entr'aider utilement. Les premiers dépouillements d'une langue naissante , les essais d'une littérature informe examinés au double point de vue de l'histoire et de l'art peuvent avoir plus d'intérêt que la Tedite des mêmes admirations pour quelques chefsd'œuvre connus et accessibles à tous. Seulement, cet intérêt a besoin d'être acheté par un peu d'effort ; et il doit nous ramener, mieux instruits du passé, à une étude plus approfondie , à une intelligence plus complète de ces grandes époques , où la langue et le génie d'un peuple ont eu toute leur puissance et leur maturité.
Messieurs , je redescends vers la barbarie ; je me dis : Pendant que ce Midi , cette Provence , cette Auvergne , ce Limousin, voyaient naître tant de poètes ingénieux, tandis qu'une langue sonore et flexible se pliait, avec un art savant, à toutes les impressions de l'àme, et même à toutes les nuances d'un esprit de galanterie parfois subtil et maniéré, la France septentrionale était-elle dénuée de tout instinct poétique? sa voix plus rude n'avait-elle pas aussi des accents qui méritent d'être entendus et notés? sa littérature ne peut-elle pas aussi déposer de son histoire ?
Nul doute que, dans le nord, comme dans le midi de la Gaule, il n'y eût très-anciennement une langue vulgaire, formée du latin corrompu; nul doute aussi, je
crois, qu'au vir et au vme siècle, cette langue, touchant à son origine, sortant à peine des types latins, ne fût encore très-rapprochée de ces types sur tous les points de la France. Plus les altérations étaient récentes, plus elles devaient être analogues , et se confondre à quelques égards. Cependant la prononciation seule, l'accent plus grave ou plus aigu, la terminaison abrupte ou adoucie jetait déjà dans les mots de nombreuses diversités.
L'existence de cette langue vulgaire est souvent rappelée dans les écrits latins du temps. Saint Germain , évêque de Paris au vine siècle, étant mort , des miracles se firent sur son tombeau. Un sourd et muet, entre autres, ayant touché la châsse, retrouva sur-le-champ l'usage de la voix, si bien que non-seulement il put parler la langue vulgaire, mais qu'il apprit les lettres latines et devint clerc. Il y avait donc une langue vulgaire. Voilà le seul fait qui résulte pour nous de cette merveilleuse légende du moyen âge.
Mais, dira-t-on, le dialecte teutonique ne devait-il pas dominer dans cette langue vulgaire de la France septentrionale? C'était une invasion allemande qui avait fondé la monarchie française ; c'était une seconde invasion allemande qui l'avait agrandie, en la transférant; peut-on supposer que la langue des vainqueurs et des maîtres n'eût pas profondément pénétré dans l'idiome populaire? La réponse est facile. Nous avons déjà rappelé que, dans le mélange de plusieurs peuples, l'influence d'un idiome était proportionnée, non-seulement au nombre, mais au
degré de culture de ceux qui le parlaient. La civilisation gallo-romane étant fort supérieure à celle des Germains , la langue de ceux-ci exerça peu d'empire ; ou plutôt elle exista, pour ainsi dire, à part au milieu du pays conquis, et se conserva parmi les envahisseurs, sans se communiquer aux indigènes. Dans le vme siècle , un décret du concile de Reims prescrivait aux ecclésiastiques , lorsqu'ils avaient prêché en langue latine, de répéter leurs homélies en langue romane rustique, ou en langue théotisque : In romanam rusticam lincjuam mit theotiscam. Ces paroles nous disent que, dans toute la France , il y avait des hommes qui n'entendaient que la langue allemande. C'étaient les vainqueurs, les colonies militaires, les barons germains auxquels Clovis ou Charlemagne avaient distribué des fiefs. Mais après Charlemagne, et dans le démembrement de son empire, quand il y eut un souverain germanique distinct du roi de France, et que le Rhin fut une limite entre des États séparés, qu'arrivat-il? Les princes de la race conquérante, qui restaient en France, au milieu de l'affaiblissement de leur pouvoir et de la caducité prématurée de leur dynastie, se souvinrent peu de l'Allemagne, ou ne s'en souvinrent qu'avec défiance; ils entrèrent dans les mœurs gallo-romanes; ils prirent les habitudes et le langage du peuple indigène. Leur politique ne vit pas volontiers des seigneurs qui étaient restés allemands, et qui relevaient de l'empereur germanique par de grandes terres qu'ils avaient dans ses États, conserver aussi des domaines en France. Ils s'oc-
cupèrent de les en dépouiller. Ce calcul fut réciproque. Les princes d'outre-Rhin , redevenus purs Germains, travaillaient à déposséder les seigneurs qui, résidant près du roi de France, avaient encore des terres en Germanie ; et, d'autre part, les rois de France , bien qu'ils eussent du sang germain dans les veines, s'occupèrent avec persévérance d'enlever les propriétés et les fiefs aux Allemands de pure race, sujets d'un autre empire.
C'est par là que l'on peut expliquer comment l'idiome des vainqueurs laissa si peu de traces sur le territoire français. D'abord l'invasion n'avait pas pénétré dans le peuple, qui, beaucoup plus nombreux et plus civilisé que ses vainqueurs, résistait et gardait sa langue et ses mœurs : puis l'influence de la cour conquérante et de la féodalité germanique s'affaiblirent, l'une par l'action du peuple sur ses souverains, l'autre, par la politique même des rois de France , qui s'occupèrent constamment, depuis Charlemagne , de fermer la France à leurs anciens compatriotes, et de ne pas laisser de fiefs allemands parmi nous. Ainsi, en deux siècles , comme l'a très-bien montré M. Bonami, savant académicien dont vous n'avez peut-être jamais entendu parler, on voit disparaître de France l'idiome tlbéotisque, ou thiois.
Il resta quelques mots d'origine teutonique çà et là répandus dans notre vocabulaire , presque entièrement formé de ternies latins; et sous ce rapport, le roman wallon, le français du Nord, ne différa nullement du roman méridional : il est également héritier direct et
universel de la langue latine. Mais il a disposé et transformé autrement ce même héritage. Seulement aucun monument de quelque étendue, nul poëme , nul chant n'atteste le premier état du roman wallon dans une époque contemporaine des plus anciennes poésies provençales. A l'exception des fameux serments de 842, on n'a pas, je crois, publié jusqu'à ce jour de texte wallon antérieur à l'an 1000. Sous cette époque reculée on ne trouve que des mots isolés de ce dialecte épars dans les chroniques latines, mais pas une phrase entière. Ainsi, je lis dans une chronique deMortagne, au vme siècle, qu'un homme périt d'une mort très-odieuse, que vulgairement on appelle mûri. Ailleurs, je vois que les Normands remontaient sans cesse la Seine, et arrivaient jusqu'à Paris sur des navires nommés bargas dans la langue du lieu : Navibus quas nos traies bargas vocant. Voilà un échantillon du français au ixe siècle; voilà tout ce que j'en sais. Hincmar, évêque de Reims, parle de dispositions militaires, qui s'appellent scaras en langue vulgaire : Bellatorum actes, quas vulgari sermone scaras vocamus. Voilà un mot de roman méridional qui appartenait au roman wallon. Une recherche minutieuse et une investigation microscopique n'a découvert, comme monument de la langue française septentrionale vers les vme, ixe et xe siècles, que des mots, quelquefois des noms propres, qui sont aussi des indices, Cellas Ferrerias, Valcresson, etc. Voilà des traces bien fugitives. Comment établir quelque fait général sur de si faibles échantillons ? com- I. 11
ment supposer que cette langue ne lut pas écrite , puisqu'elle était certainement parlée dans l'usage vulgaire? comment affirmer qu'elle était écrite d'une manière identique au roman méridional, qui, avant le Xe siècle, avait, comme vous le savez, une forme complète et régulière ?
La conjecture la plus savante et la plus ingénieuse ne peut jamais ici devenir une certitude. Cependant il est manifeste que dans cette langue de la France centrale, dans ce roman wallon du ixe siècle dont il reste si peu de traces, il s'opérait un travail de formation constant et progressif. En voici la preuve : le roman du Midi, au xir siècle, lu devant vous, serait inintelligible; il vous paraîtrait peut-être plus éloigné de notre langue que l'italien . Ce ne serait pas seulement la prononciation, ce serait le système des constructions, la forme savante des phrases, tous les procédés de la langue enfin qui vous feraient obstacle, à moins d'une étude attentive de quelques mois. Au contraire, le dialecte de Rouen au xir siècle, le français du Roman de Rou, serait généralement compris. L'orthographe , quelques mots durs et singuliers , vous arrêteraient à peine ; et une attention un peu pénétrante démêlerait dans le français parisien ou normand du xne siècle les germes et les formes primitives de notre langue actuelle. Il est donc manifeste, quelle que soit la similitude ou la diversité du point de départ, qu'un grand progrès , dont la trace n'a pas été retrouvée , s'était accompli dans le roman wallon, et l'avait insensiblement
conduit vers le type qui devait rester national en France. Il est manifeste qu'à dater de ces serments de 842 , une différence très-forte s'était marquée entre la langue romane du Midi et celle du Nord.
Quelle a pu être la cause et la date de cette révolution? On la reporte à l'invasion des Normands.
Au viie et au vme siècle , c'était en latin qu'on écrivait même les chansons. Dans la France du Nord , quand Clotaire II remporta une grande victoire , cette victoire fut célébrée dans son armée par une chanson latine. Ces chansons étaient rimées , à la vérité ; c'était le cachet moderne mis sur l'idiome antique. A Paris, qui était déjà la capitale du royaume du Nord, la prédication était également latine. On conçoit qu'avec de pareilles habitudes, avec cette persistance de la langue latine appliquée à tous les actes de la vie civile , et employée même à l'expression des sentiments populaires, la langue usuelle ne devait être qu'un idiome rarement écrit qui subissait un développement insensible. Cet idiome, nous en demandons pardon à notre illustre maître en langue romane et en littérature, dut avoir, dès le premier jour, un caractère distinct de celui des idiomes de la France méridionale. Supposez le patois naissant de chaque partie des Gaules aussi rapproché qu'il est possible du latin ; n'y voyez dans l'origine qu'une variante populaire de cette langue ancienne, il n'importe ; la variante de Caen et de Paris n'a jamais pu ressembler à celle de Toulouse et de Pau : la dégénération s'est diversement opérée sous
deux climats différents : la prononciation , plus rude ou plus sonore, suffisait seule pour introduire deux manières opposées d'altérer les types latins. Les différences nombreuses de mœurs et d'usages entre les populations du nord et du midi de la France , et la durée tenace de ces différences, avant l'action d'une civilisation uniforme et rapide , ont dû créer et maintenir ces variétés primitives des dialectes locaux qui naissaient des débris de la langue romaine.
Une influence nouvelle vint de plus agir sur toute la France centrale et septentrionale. Les Normands débarquent; leurs invasions se renouvellent pendant cinquante ans ; ils s'établissent enfin ; ils s'emparent d'une des plus riches provinces de France , et y fondent un État nouveau. On vit alors se reproduire ce qui avait marqué la première conquête allemande. Les vainqueurs adoptèrent la langue des vaincus ; mais ils y mirent quelque empreinte de la leur et de leur génie national. Dès le commencement du xi,; siècle la Normandie parait non pas poétique , comme la Provence , mais docte et lettrée pour le temps. Il y avait des écoles nombreuses où l'on enseignait le latin et la langue vulgaire, le roman, qu'on appelait aussi le normand : ce soin des étrangers pour l'apprendre dut servir à le perfectionner. Les princes de race danoise qui régnaient en Normandie avaient un esprit singulièrement politique. On voit Rollon et ses descendants , aussitôt qu'ils sont établis dans la Normandie, éloigner d'eux les sujets danois, les renvoyer sur les
bords de la mer, en faire des garnisons pour maintenir le pays vaincu, et vivre eux-mêmes au milieu de leurs nouveaux sujets, dont ils prennent la religion, la langue et les mœurs. Cette influence fut si rapide qu'à Rouen, capitale des nouveaux conquérants , on ne parlait que la langue romane. Le successeur de Rollon, Guillaume Ier, voulant que son fils n'ignorât point la langue danoise, fut obligé , ainsi qu'il le dit , de l'envoyer à Bayeux , poste avancé où abordaient souvent de nouvelles recrues d'hommes du Nord : tant l'intérieur même du pays était demeuré tout roman et tout français !
Malgré cette pleine victoire de l'idiome indigène, on ne peut douter que le mélange des races , que l'influence des conquérants ne modifiât le langage même qu'ils adoptaient. Si, jusque-là, les syllabes sonores, empruntées à la langue latine , avaient encore gardé quelque place dans le roman du Nord , vers cette époque , on les voit devenir moins fréquentes. Une différence notable, qui va paraître minutieuse , c'est la substitution des e aux a, d'une voyelle sourde à une voyelle éclatante. Quand la langue latine était morte, et qu'on s'était partagé ses dépouilles, de charitas, charitatis, on avait fait charitat ou charitad; d'amatus, on avait fait amato, amad. Le français normand prononça charité, amé ou amed.
Ainsi, à dater du Xe siècle, révolution peut-être insensible chaque jour, mais visible au bout de quelques années dans la langue wallone; sons durs qui prédominent; syllabes sourdes et nasales; séparation plus grande d'avec
la souche latine ; forme moderne qui commence à paraître ; caractère tout à fait identique , homogène au français actuel. Cela peut se reconnaître dans le dialecte parisien et normand du xne siècle.
Une influence glorieuse fut dès lors réservée à ce dialecte Si les Normands l'avaient tout à la fois appris et modifié , bientôt ils le portèrent en Italie , en Angleterre , en Grèce. Plus tard, cette même langue fut parlée dans les Assises de Jérusalem. Guillaume, maître de l'Angleterre , eut la politique des Romains ; il imposa la langue franco-normande à ses gens d'affaires et à ses tribunaux. De même qu'il établit la loi du couvre-feu, il établit la loi du français. Le français devint, pour ainsi dire, le latin de l'Angleterre, la langue savante qu'il fallait étudier pour toutes les transactions civiles. Un décret de Guillaume ordonne que , dans les couvents qui renferment des écoles , on apprenne d'abord le français , et ensuite le latin, si on avait le temps. Vous ne pouvez douter que cette importance donnée par le conquérant à une langue qui , de l'autre côté de la mer, était vulgaire et dédaignée, ne servît au développement de cette langue. C'est par là que l'on s'explique comment nos plus anciens monuments de roman wallon, de français parisien , ont été rédigés par des Normands en Angleterre. C'est qu'en Angleterre, le français prenait, sous l'influence et par l'épée de Guillaume , un crédit , une autorité qu'il n'avait pas même à Paris ; il était la langue des maîtres et des savants. Quand il s'agira des premiers écrivains français.
de ceux qui ont bégayé la langue que vous parlez , vous me demanderez pourquoi je vous nomme Robert Wace, et vous parle de gens qui sont nés dans l'île de Jersey ; c'est que, par l'influence de Guillaume et de la conquête, le français eut , en Angleterre , une importance presque classique, qu'il devint un objet d'étude et d'émulation pour les écrivains, et que, dès lors, il dut prendre plus vite une sorte de consistance et de maturité.
A l'appui de cette conjecture, je vais citer un passage de vieux français normand. C'est pour la première fois qu'un fragment de notre ancien idiome aura pu paraître intelligible à cet auditoire. Vous allez reconnaître distinctement votre langue. Je choisirai quelques détails du grand exploit que la poésie normande devait célébrer avec ardeur, la Conquête de Guillaume. Ce sont des vers du Roman de Rou , chronique où Robert Wace raconte les actions de Rollon et de ses successeurs.
Taillefer, ki mult bien cantout , Sor un cheval ki tost alout, Devant li Dus alout cantant De Karlemaine e de Rollant , E d'Olivier e des vassals Ki morurent en Renchevals 1 .
Quant il orent chevalchié tant K'as Engleis vindrent aprismant* :
1 Roncevaux.
1 Approchant.
Sires, dist Taillefer, merci , Jo vos ai lungement servi, Tut mon servise me debvez :
Hui se vos plaist me le rendez.
Por tut guerredun 4 vos requier, E si vos voil forment préier :
Otréiez mei , ke jo n'y faille , Li primier colp de la bataille.
E li Dus respont : Je l'otrei.
E Taillefer point à desrei 2, Devant toz li altres se mist ; Un Engleiz feri , si l'ocist ; De soz le pis 3 parmi la pance Li fist passer ultre la lance ; A terre estendu l'abati , Poiz trait l'espée , altre feri , Poiz a crié : Venez , venez ; Ke fêtes- vos? ferez, ferez.
Ce n'est plus là, Messieurs , du roman ou du provençal : la langue française est trouvée.
Le progrès et l'influence de l'idiome français continuèrent longtemps d'être favorisés par la politique des successeurs de Guillaume, occupés d'un double intérêt. Ce calcul d'un souverain qui se dépouille lui-même de sa propre nationalité, lorsqu'il est appelé à gouverner
1 Récompense.
2 Pique à bride abattue, à toute bride.
3 La poitrine.
une nation étrangère , n'était pas applicable à ces princes normands , restés ducs de Normandie et devenus rois d'Angleterre. Ils voulaient se maintenir Normands : de là cette protection si magnifique qu'ils accordèrent aux chants des trouvères, et ce soin empressé d'introduire la langue française dans les tribunaux. La trace s'en conserve encore aujourd'hui. La procédure anglaise est remplie de termes du vieux français. On y reconnaît l'empreinte du conquérant, et comme le coup de son gantelet de fer sur la nation vaincue. Mille anecdotes, qu'il serait facile de recueillir, attestent à cet égard la politique des rois anglo- normands. En 1093, Wistan, évêque et homme d'État célèbre, fut écarté des conseils du roi d'Angleterre, parce qu'il ne savait pas le français : quasi homo idiota, quia linguam gallicam non noverat.
Ce crédit de l'idiome français ne se bornait pas à l'Angleterre. Les aventureuses expéditions des Normands l'avaient porté dans la Calabre et dans la Sicile. A Naples, Henri , appelé au trône par les seigneurs qui s'étaient révoltés contre son frère Guillaume Ier, refusa, par la raison qu'il ignorait la langue française , qui était nécessaire à la cour : quœ maxime necessaria essel in curia. Sans rivaliser avec l'influence poétique et chantante du roman méridional, le français du Nord, le dialecte parisiennormand avait donc , dès la fin du xir siècle , une véritable prépondérance. La conquête l'avait porté à Naples, en Sicile et en Angleterre ; et la politique des conquérants l'y maintenait, comme un signe et un attribut de
leur puissance. Ce fait incontestable nous servira de lien pour réunir les diverses parties du tableau littéraire de l'Europe latine au moyen âge. C'est ainsi que nous avons dû naturellement y placer l'Angleterre. Dans ce mouvement des idiomes nouveaux , nés de la chute de l'empire romain et du renouvellement des races , l'Angleterre a reçu l'influence de la France. A la longue, le caractère allemand et saxon a prédominé ; ou plutôt il s'est formé en Angleterre un peuple mixte , qui tient à la race teutonique par le fond de sa langue et de son génie, mais qui conserve encore plusieurs traits empreints sur lui par la conquête de Guillaume.
Cette action de l'idiome et de l'esprit français au milieu de l'Angleterre est surtout visible clans les temps qui suivirent l'invasion normande , à laquelle étaient associés des Angevins , des Poitevins , des Français du centre et du Nord. De là, Messieurs, la première littérature, la première poésie nationale de l'Angleterre a reçu un cachet qui la rapproche de l'Europe latine. Voyez les poètes anglais de la fin du xiir3 siècle ; ils sont Français par le caractère des inventions et des formes. Cette influence a été si puissante , que bien qu'elle n'ait pu déraciner les vieux mots , elle a placé dans ces vieux mots d'autres idées. Si vous suivez plus tard le développement de la littérature anglaise , vous reconnaîtrez la trace de cette influence primitive dans la singularité qui fait que l'Angleterre , presque allemande par les origines de sa langue , est beaucoup plus française qu'allemande par les
allures simples et le tour naturel et libre de son génie. Les nuances du caractère intellectuel des peuples seraient souvent inexplicables , si on n'allait les chercher, les surprendre dans leurs origines.
Dès le commencement du xive siècle , nous trouvons Chaucer, élève des Trouvères et des Troubadours, et qui cependant parle un anglais entièrement éloigné de notre langue : il a pris nos idées ; mais il a gardé le vieil idiome anglo-saxon.
Or, nous le redisons, parce que d'excellents esprits ont, sans motif, allégué le contraire, notre langue est de race latine, et nullement de race teutonique. Le savant Ginguené a écrit que la langue théotisque est la source de la nôtre , et il cite comme échantillon quatre vers rimes, dont tous les mots sont encore aujourd'hui allemands ou anglais , mais étrangers à notre langue.
Nous avons constaté un premier fait historique : c'est, après un débrouillement plus ou moins obscur, l'existence, à la fin du xr siècle, d'un idiome séparé de l'idiome provençal , dérivé de la même source , mais distinct dans ses formes, et offrant déjà l'analogie la plus remarquable avec notre langue du xve, du xvr et du xviie siècle. Nous n'avons pu suivre la naissance de cette langue nationale ; mais nous avons marqué son premier âge. Jusque-là les monuments manquaient. Tout à coup ils abondent et se multiplient sous toutes les formes. Faut-il supposer qu'alors seulement l'esprit français eut sa vigueur et son originalité? Non, sans doute; mais il le
renfermait dans la langue latine. Un Abélard, un saint Bernard , ces hommes si admirés de leurs contemporains, et qui , dans un siècle plus heureux , auraient été de beaux génies durables, ne se servaient delà langue vulgaire ni dans leurs lettres ni dans leurs discours publics. On croit cependant qu' Abélard en fit usage dans les chansons qui rendirent sa passion trop fameuse , et dont il atteste lui-même la vogue populaire : Si qua inrendre liceret carmina, essenl a mat or la, non philosophiœ sécréta. Quorum etiam carminum pleraque adhuc in multis frequenlanlur et decantantur regionibus, ab his quos similis vita détectât . Mais la personne la plus intéressée dans ces vers les a rappelés par des paroles qui mettent les érudits en doute : « La plupart des vers que tu as laissés, écrivait-elle, furent des chants d'amour, en mètre ou en rhythme. Ces vers, par la douceur, hélas! trop grande de l'expression et du chant , mettaient ton nom dans toutes les bouches, et en même temps le nom d'Héloïse. Toutes les places, toutes les maisons retentissaient de moi. » Pleraque amatorio métro vel rhythmo composita reliquisU carmina ; quœ pro nimia suavitate tam dictaminis, quam cantus, tuum in ore omnium nomen tenebant.... Me plat eœ omnes, me donius singulœ resonabant.
De savants hommes ont prétendu que ces paroles métro vel rhythmo n'étaient pas applicables à des chansons en langue vulgaire , et désignaient des vers latins, ou mesurés ou rimes, selon l'usage du temps. Mais alors il
Tant supposer que le latin était eneore entendu sur les places publiques; et cela même expliquerait la longue infériorité et la disgrâce de la langue vulgaire.
Ainsi donc, avant ces auteurs anglo-normands, nulle trace bien marquée du développement de l'idiome national; et d'autre part, sous l'influence de ces auteurs, de longs poèmes , de grands récits , des suites d'ouvrages en vers prosaïques. A cet égard, le roman wallon semblerait avoir une supériorité sur le roman provençal qui nous a transmis peu de grands ouvrages et de poëmes narratifs. Ils abondent, au contraire, dans cette langue plus rude et moins heureuse de la France septentrionale. C'est là que nous trouvons la grande création du moyen âge, l'imagination du moyen âge personnifiée, la chevalerie.
Ici nos recherches devraient s'animer d'un intérêt nouveau. S'il est dans le moyen âge un souvenir gracieux , s'il est un beau rêve de la pensée humaine, une espèce d'épopée à laquelle tout le monde travaille à la fois, qui se renouvelle et s'étend sans cesse, c'est l'histoire de la chevalerie.
Quelle en est l'origine? où commence-t-elle? quelle est la vérité sur laquelle on a brodé cette riante fiction ? à quelle partie de l'Europe faut-il l'attribuer? vient-elle du Midi? vient-elle des Arabes, comme on l'a cru? estelle née du reflet des croisades? est-ce la légende des croisades, si l'on peut parler ainsi?
La vérité est la racine de toute poésie. L'esprit de l'homme, on le dit en philosophie, on l'éprouve en lit-
térature , n'invente rien d'une manière absolue , même quand il combine les fables les plus chimériques. C'est avec des débris de vérités qu'il fait une fiction. Ainsi, quelque grand événement , quelque spectacle extraordinaire avait agité les imaginations humaines , pour les porter à ce rêve de la chevalerie, qui devint la pensée commune dans une partie de l'Europe. Nul doute que c'est à Charlemagne qu'il faut reporter cette première influence. Songez en effet combien les hommes avaient l'imagination vive et facile à ébranler dans ces temps du moyen âge. Puis, figurez-vous Charlemagne , avec tout ce qu'il réunissait de majestueux, d'éclatant, d'inattendu ; ses grandes entreprises , ce voyage de Rome , ce couronnement mystérieux, ses guerres d'Allemagne, ses guerres d'Espagne, ses luttes contre les Mores et contre les Saxons; puis cette magnificence, ces fêtes, ces tournois , cette cour d'Aix-la-Chapelle , qui semblait une merveille à l'Europe barbare ; la personne même de ce prince, telle que nous l'ont représentée l'archevêque Turpin et la chronique de Saint-Denis ; et maintenant doutez-vous que , du vivant de ce héros et lorsqu'il fut mort , toutes les imaginations et des reclus et des laïques n'aient incessamment travaillé sur ce grand souvenir, et n'aient fait de Charlemagne et de ses pairs le premier type de ces chevaliers dont la force surnaturelle était une féerie? L'ignorance aidait la poésie ; on faisait des histoires merveilleuses dans lesquelles le héros arrivait de plain pied de la terre sainte en Irlande. Je ne doute
pas que la surprise donnée aux imaginations par cette puissance extraordinaire de Charlemagne , ses victoires , ses voyages perpétuels qui le montraient magiquement à tous les bouts de son empire , n'aient préparé les esprits à faire, à comprendre, à goûter toutes les fictions chevaleresques.
D'autres éléments venaient s'y mêler. Un des caractères de ces récits , c'est un esprit presque religieux de galanterie, un culte idéalisé pour les femmes. Vous retrouvez là une trace germanique. Tacite, opposant la simplicité des peuples germains aux vices de Rome, nous dit qu'ils croyaient trouver dans les femmes quelque chose de prophétique et de divin : Inesse quin etiam fœminis sanclum aliquid et providum putant. Du génie chaste et rêveur de ces peuples , d'une sorte de générosité empreinte dans leurs mœurs même barbares , était sorti ce sentiment d'adoration pour un sexe faible que le christianisme vint émanciper et ennoblir. De là, sans doute, il a passé dans les romans de chevalerie.
A cette manière abstraite de voir dans Charlemagne le type de la chevalerie, nous pouvons ajouter un témoignage authentique. Le plus ancien roman de chevalerie, c'est la Légende du voyage de Charlemagne, par Turpin. Tout est gigantesque dans ce récit. Ce n'est plus l'héroïsme des guerriers d'Homère, cet héroïsme qui s'accommodait de la fuite et du pillage , c'est le merveilleux des miracles , et la pureté des vertus chrétiennes. Roland abandonné veut briser son épée, pour qu'elle ne tombe pas dans les mains des
ennemis de la foi ; à chaque coup qu'il porte , il fait sauter des rocs énormes. Il appelle Charlemagne; le son du cor qu'il fait vibrer retentit jusqu'à Saint-Jean-Pied-de-Port. Charlemagne ne vient pas, parce que le traître Gannelon l'en empêche. Roland redouble , et enfin les veines de sa poitrine se brisent sous l'eftbrt de sa voix; il est vaincu par lui-même ; il tombe.
Voilà le premier roman de chevalerie , quel qu'en soit l'auteur, Turpin ou un moine obscur. C'est le souvenir de Charlemagne qui a créé cette vaste épopée , prolongée pendant plusieurs siècles. Les douze pairs de Charlemagne deviennent les arcs-boutants de la chevalerie, et leurs noms inspirent de longs poëmes.
Bientôt les souvenirs mêmes de l'histoire ancienne, quelques grands noms grecs ou romains qui avaient surnagé dans l'imagination confuse du moyen âge , deviennent les sujets de romans de chevalerie. C'est le sort d'Alexandre. Deux poètes du xir siècle célèbrent le héros macédonien dans un poëme en grands vers , rempli de tournois , de féeries et d'allusions à Philippe Auguste. Comme le monarque français avait rançonné les juifs de son royaume avant de partir pour la croisade , de même Alexandre met à contribution les usuriers de la Macédoine ; il ne manque pas non plus de créer douze pairs, comme avait fait, dit-on , Charlemagne.
Cette puissance de l'anachronisme , ces esprits qui sont submergés dans les mœurs de leur temps, qui reçoivent avec candeur quelques grandes traditions historiques, et
les affublent du manteau qu'ils portent eux-mêmes, tout cela est singulièrement favorable à l'invention, à la poésie. Quand on est, comme nous, éclectique; quand on peut discuter, avec une justesse d'érudit, ce qui convient à chaque époque , on n'est pas soi-même sous la séduction de ses propres paroles; on n'est pas trompé, on ne trompe pas; on est difficilement poëte. Mais à certaines époques, c'est l'imagination publique, courante, qui est poëte; et personne en même temps n'est grand poëte, et ne réalise à un plus haut degré cette pensée , pour ainsi dire, vulgaire. Voilà ce qui arrivait au xir et au xnr siècle dans la France du Nord. Beaucoup de gens racontaient, versifiaient ce que tout le monde croyait ; c'étaient d'interminables histoires des paladins de Charlemagne , des géants et des fées. Une autre source de romans de chevalerie venait de s'ouvrir. Ces Normands qui, devenus Français par la langue et les mœurs , allaient conquérir l'Angleterre, avaient fait auparavant de bien grandes choses dans le monde. Longtemps, par leurs courses, ils avaient ravagé toutes les côtes de la Baltique et de la Méditerranée ; ils avaient traversé la Russie , pénétré jusqu'à Constantinople, offert leur secours au faible empereur grec ; par leur héroïsme aventureux, ils avaient été les précurseurs des croisades. Quelques-uns des leurs (ils étaient nombreux, ils étaient quarante), en revenant de la terre sainte, où ils protégeaient les pèlerins, avaient délivré Salerne d'une armée de Sarrasins , puis l'avaient conquise et gardée. Enfin, Guillaume prenait l'Anglei. 15
terre , tandis que Guiscard envahissait la Grèce et menaçait Constantinople. Ils étaient Charlemagne à eux tous ; ils ébranlaient de même l'imagination; ils avaient également offert au monde européen un spectacle de puissance et d'héroïsme.
Nouvelle date pour la poésie , nouvelle origine pour les créations de l'esprit humain : aussi vous voyez surgir, à la suite des Normands , une foule de fictions et de poèmes, sans autre génie qu'une singulière hardiesse d'invention ; c'est toute la chevalerie de la Table ronde. Le premier modèle est l'auteur du Roman du Brut, qui écrivait vers l'an 1155; il rapporte l'histoire fabuleuse des premiers rois d'Angleterre, en remontant jusqu'à Brut, fils d'Ascagne et petit-fils d'Énée. Ce Brut fait de longs voyages , rencontre des îles enchantées , des palais merveilleux, et enfin trouve l'Angleterre, où il établit sa famille qui règne glorieusement. Là figurent l'institution de la Table ronde et l'enchanteur Merlin , un des personnages les plus populaires du moyen âge. Et voilà toute une série de fables , vraiment ingénieuses , qui sort de cette secousse donnée à l'imagination humaine par les grands exploits des Normands.
Ces poétiques souvenirs conservaient tant de force, que Milton, dans sa jeunesse, avait imaginé d'y consacrer un poëme épique, par lequel il se promettait d'immortaliser son nom. Il l'avoue quelque part dans des vers latins :
Indigenas revocabo in carmina reges
Arthurumque etiam sub terris bella moventem,
Aut dicam invictae sociali foedere mensae Magnanimos heroas ; et , o modo spiritus adsit ! Frangam saxonicas Britonum sub Marte phalanges.
Et ailleurs , en exhumant tous les vieux noms de la féerie britannique :
Dicam , et Pandrasidos regnum vêtus Inogeniae Brermumque Arviragumque duces priscumque Belinum, Et tandem Armoricos Britonum sub lege colonos , Tum gravidam Arthuro , fatali fraude Iogernem , Mendaces vultus, assumptaque Gorloïs arma, Merlini dolus !
Il a bien fait d'abandonner ce sujet pour le plus grand de tous , et de sacrifier l'enchanteur Merlin au Paradis perdu. Mais on voit par cette première tentation , cette velléité du génie , combien il y avait de charme et de vie poétique dans ces vieux souvenirs. Arioste avait déjà fait pour les romans de Charlemagne ce que Milton rêvait pour ceux du roi Artus. Mais, avec son goût exquis, Arioste n'avait pas pris au sérieux les contes du xne siècle ; il les renouvela en n'y croyant plus , seule manière de se servir encore des fictions naïves d'un autre âge.
Au risque de faire une division symétrique ou systématique , je continue , et je trouve encore dans une troisième classe de romans l'influence de la réalité sur la fiction. Charlemagne et les Normands avaient fait naître deux générations de chevaliers. Une autre va sortir du plus grand homme de l'Espagne, du Cid. Le Cid à la fin
du xie siècle , le Gid au siège de Tolède ; les combats corps à corps livrés entre les chefs des deux armées ; cette diversité de mœurs, de costumes, d'armures; ces hommes du Nord , du Midi , accourus de toute la chrétienté pour servir sous le drapeau du Cid, ce grand homme dont la gloire prédomine ; sa vie pleine d'aventures et de périls, sa générosité, tout cela, diversement reproduit dans les chants populaires, devait donner naissance à un nouvel ordre de compositions romanesques.
Au contre-coup de ce grand nom , je rattacherai les Amadis, ces fictions dont l'auteur immédiat n'est pas connu, et que plusieurs nations se disputent. Dans le Cid , c'est moins la grandeur des événements que la grandeur de l'homme qu'il faut considérer. Il n'est pas, comme Charlemagne, Guillaume ou Robert Guiscard, conquérant d'empires ; c'est l'héroïsme luttant sur l'étroit territoire de l'Espagne , ne gagnant pas de couronnes pour lui-même, mais les donnant. Aussi les romans de chevalerie espagnols semblent porter l'empreinte de ce dernier caractère. On y trouve plus de générosité, plus de délicatesse, un point d'honneur plus élevé.
Dans les romans qui appartiennent aux Normands, dans les romans de la Table ronde, on trouve le goût des aventures extraordinaires, les courses lointaines, les grandes conquêtes, les grandes entreprises. Il est peu de chevaliers qui ne deviennent rois, et pas d'écuyer qui n'obtienne une île, comme le souhaitait Sancho Pança : c'est l'esprit aventureux, mais intéressé des Normands, qui veulent, àtra-
vers les batailles et les coups d'épée , arriver à quelque chose de sûr et de profitable. Dans les romans qui tiennent à l'école de Charlemagne , vous trouvez une ambition moins étendue ; tout le monde ne croit pas pouvoir aspirer si haut ; on sent que la première place est prise; et personne ne la dispute. Ainsi, ces pairs de la cour de Charlemagne font très-honnêtement leur métier de chevaliers ; ils ont beaucoup d'aventures , donnent ou reçoivent grand nombre de coups de lance : mais je ne vois pas qu'ils fassent une très-haute fortune , à l'exception du bon Ogier le Danois, qui n'épouse pas une reine, mais une fée, et devient immortel par ses enchantements. Quant aux romans nés du Cid , ils ont un caractère tout particulier : vous y apercevez le reflet de la vie arabe et de la vie espagnole. C'est là que le culte pour les femmes prend une ardeur de passion et une délicatesse de jalousie qui rappelle les mœurs de l'Orient. L'ambition y tient moins de place que l'amour.
Ces trois ordres de romans sont trois suppléments à l'histoire ; ils la rendent , ils l'expriment souvent avec plus de vérité que l'histoire ne s'exprime elle-même; ils racontent ce qu'elle oublie ; enfin ils attestent surtout par contre-coup la disposition générale des esprits ; car, sachons-le bien, au xir et au xur siècle, ils n'étaient pas reçus pour romans. Je ne suis pas convaincu que celui qui les écrivait ne les prît pas lui-même pour histoire véritable; certainement beaucoup de lecteurs s'y trompaient.
Si nous parcourons quelques chansons de troubadours , on voit que les noms et les aventures des principaux personnages de la chevalerie étaient en quelque sorte historiques, que l'on y faisait de fréquentes allusions, comme à des faits reconnus. Désigne-t-on les études nécessaires à un jongleur, il doit savoir l'histoire du roi Artus, de la belle Yseult, etc. ; ce sont des choses qu'un jeune homme bien élevé ne peut pas ignorer: avec cela on connaît le monde , on sait l'histoire.
Voilà quelle était la disposition du moyen âge , et comment les esprits , frappés d'abord par le spectacle réel de grands événements et de grands hommes, avaient créé des fictions qui étaient devenues la vérité ellemême, et remplaçaient pour eux le monde de la nature et de l'histoire.
Cette illusion naïve des imaginations explique une foule de faits singuliers qui remplissent les annales du moyen âge. Tant de légendes merveilleuses et si attestées, tant de miracles ont existé pour les contemporains , comme ces histoires chevaleresques dont ils se nourrissaient uniquement! L'habitude et l'attrait de la fiction avaient rendu l'esprit incapable de croire et d'aimer autre chose, et le surnaturel était devenu en tout l'explication la plus simple.
Pour qu'un autre intérêt s'attache à ces productions , dans notre siècle d'analyse , il faudra tantôt y chercher le caractère et le progrès de la langue , tantôt l'esprit du temps, tantôt l'œuvre du talent, c'est-à-dire mettre quel-
que étude à distinguer ce qui était la pensée commune, et ce qui fut la pensée poétique d'un homme. Nous dirons parfois : Voici des inventions ingénieuses et délicates qu'un esprit du xue siècle a trouvées; en quoi cet homme ressemblait-il à ses contemporains? en quoi leur était-il supérieur? Nous chercherons pourquoi cette littérature si féconde n'a pas produit quelque œuvre de génie. Les génies supérieurs sont-ils distribués de telle façon que nulle circonstance heureuse ne puisse en développer un de plus , s'il n'est pas sorti par une destination providentielle? Quelquefois, dans ces ouvrages, nous reconnaîtrons de singuliers hasards de talent , qui semblaient promettre qu'un homme comme Dante serait né plus tôt, et serait né ailleurs.
Aujourd'hui , je ne prolongerai pas davantage cette revue. Nous avons marqué comment le langage français se forma; nous avons indiqué les origines de la mythologie du moyen âge; nous avons expliqué cette puissance d'imagination , qui n'était , pour ainsi dire , qu'une puissance de crédulité. Maintenant nous chercherons le talent; nous serons moins heureux peut-être à le trouver.
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