DEUXIÈME LEÇON
Réponse à une accusation. — Recherches philologiques. — Premières causes de corruption pour la langue latine.— Innovations grammaticales d'Auguste. — Tendance progressive des idiomes. — Réfutation de l'hypothèse que la langue italienne est un ancien patois du latin. — Causes diverses de l'extension et de l'altération de l'idiome latin. — Influence de la conquête et de la religion. — Influence des Barbares. — Exemples nombreux des variations subies par les mots. — Naissance d'un idiome moderne; sa forme multiple; doutes soumis à M. Raynouard. — Premiers monuments de la langue romane.
Messieurs ,
Je ne veux pas mêler de polémique à ces entretiens littéraires ; je ne répondrai pas en détail à des accusations que cependant je ne puis tout à fait ignorer. A l'occasion de la première séance de ce cours, on m'a reproché , dans un écrit périodique , de n'avoir pas rendu dignement hommage à l'influence du christianisme sur la civilisation moderne , de ne pas connaître les monuments ecclésiastiques , et d'être à la fois coupable d'injustice et d'ignorance. On concluait, en demandant la
suppression de cette chaire. Beaucoup d'entre vous, Messieurs, se souviendront que, précisément à la fin de l'année dernière, comme pour vous préparer à nos études actuelles, j'ai employé plusieurs leçons à caractériser, trop faiblement sans doute, mais de toutes mes forces, cette mémorable influence qu'on m'accuse de calomnier, en la taisant.
Ces leçons, je ne les ai pas jusqu'à présent laissé recueillir, parce que des paroles négligées, fortuites, étaient trop au-dessous de la grandeur et de la gravité d'un tel sujet. Mais enfin, j'avais exprimé suffisamment l'impression que m'ont faite ces grands souvenirs de l'antiquité chrétienne ; et vous avez paru la partager avec moi. On me reproche d'ignorer les monuments ecclésiastiques. Comme la mémoire est la plus humble des qualités de l'esprit, je dirai que, si j'avais à répondre à mes accusateurs, je pourrais bien les accabler de mes citations. Mais laissons cela. Pour être irréprochable, je vais m'enfermer aujourd'hui dans la grammaire, au risque de m'attirer une autre plainte.
Dans la dernière séance, j'ai plus affirmé que discuté, j'ai présenté plutôt des assertions générales que je n'ai exposé des faits curieux et détaillés. C'est la loi, c'est le tort de tout discours préliminaire. Aujourd'hui , je reprends quelques-unes de mes assertions , je les détaille , et je les prouve; je tombe dans des minuties, je suis technique, ennuyeux; n'importe, excusez-moi par le motif.
Constatons d'abord un premier fait, c'est que la langue latine était, par sa nature, par ses formes savantes et complexes , promptement exposée à subir de graves altérations. Une langue synthétique , comme l'appelle M. Schlegel, une langue qui ne procède point par des moyens simples, analogues au besoin rigoureux des idées, mais qui, dans sa construction habilement systématique, offre des cas nombreux, des désinences variées, des verbes multiples dans leurs temps et dans leurs modes , des inversions prolongées , une syntaxe artistement combinée , une langue ainsi faite, à son plus beau période, est susceptible d'une grande perfection oratoire et poétique ; mais , sitôt que la barbarie et l'ignorance viennent la heurter, ce magnifique édifice doit rapidement se dégrader et se détruire. Pour changer ma comparaison, c'est un instrument musical, délicat, compliqué, qui ne pouvait être touché que par un artiste, et qui se dérange ou se brise sous des mains grossières et maladroites.
Que la langue latine , comme la langue grecque , ait été difficile pour ceux mêmes qui la parlaient de naissance ; nul doute à cet égard. Varron nous dit que les Grecs et les Latins avaient fait une foule de traités sur la déclinaison dos noms et des verbes : Grœcos et Latinos, de ni raque declinatione nominum d verborùm, libros fecisse m altos. César avait écrit deux livres sur Y analogie dans les mots; Pline, un traité sur les locutions douteuses . La grammaire , sans y comprendre même les études de
littérature qui s'y mêlaient ordinairement, était pour les Romains une science que l'on étudiait avec soin dans l'enfance : Prœcepta latine loqiiendi puerilis doctrina tradit. Il y avait des écoles nombreuses , des méthodes diverses. L'orthographe était aussi une matière difficile, et parfois controversée. Les grammairiens la voulaient conforme aux règles et à l'étymologie. D'autres, comme Auguste , homme de goût, écrivain correct, précis, et de plus empereur, ce qui donne toujours une certaine influence, jugeaient que l'orthographe devait être l'image fidèle de la prononciation.
Orthographiam , id est formulam rationemque scribendi a grammaticis institutam , non adeo custodiit ; ac videtur eorum sequi potius opinionem , qui perinde scribendum ac loquimur existiment.
Pour les puristes de Rome , Auguste donc ne savait pas l'orthographe : il écrivait comme on parle. Cette méthode peut nous expliquer les singulières altérations de mots latins, que l'on rencontre dans la foule des inscriptions recueillies par Gruter et d'autres savants. La langue latine y paraît fort différente de ce que vous la voyez dans les livres. Cela tient soit à des archaïsmes, soit à des variations d'orthographe , soit , dans les inscriptions plus récentes et chrétiennes, à des erreurs que faisait naître la complication même de la langue. Quant aux archaïsmes , en fait de style et d'orthographe , il s'en est conservé des exemples curieux. Il existe une ancienne
inscription latine , trouvée sur une colonne rostrale, dans laquelle, vous, latinistes exercés1, vous auriez quelque peine à reconnaître cette langue qui vous est familière. Ainsi , la langue latine était , en quelque sorte , de son vivant, exposée à mille altérations, qui tenaient à la perfection même de sa contexture primitive. De plus, il y a dans les langues et dans l'esprit de l'homme un travail continu qui s'opère. Ce n'est pas, sous tous les rapports , je crois , un perfectionnement indéfini ; mais
1 On en jugera par le texte complet, ou du moins réparé à l'antique, de cette inscription mémorable :
( C. Duilios. M. F. M. N. Consol advorsum Poenos en Siceliad Secest) ANO(s sociosRom. obsidioned crave)D EXEMET LECIONES R(efecet dumque Poenei m)AXIMOSQVE MAC1STRATOS L[ecionumque duceis ex n)OVEM CASTREIS EXFOOIVNT MACEL(am opidom opp)VCNANDOD GEPET ENQVE EODEM MAC{istratod bene r;EM-,NAVEBOS MARÏD CONSOL PRIMOS C{eset socios) CLA- SESQVE NAVALES PRIMOS ORNAVET Vk{mvetque) CVMQVE EIS NAVEBOS CLASE1S POENICAS OM(nm et max) SVMAS COPIAS CARTACINIENS1S PRAESENTE(d sumod) DICTATORED OL(or*;OM IN ALTOD MARÏD PVCN(ad vicet) XXXQVE NAVJ(s cepe)T CVM SOCIEIS SEPTEM (milibos quinresm)OSQYE TRIRESMOSQVE NA- VE1S {XIV. merset. tonc aur)OM CAPTOM NVMEI w DC...(pondod) orccn)TOM CAPTOM PRAEDA NVMEI cccIddo (pondod crave) CAPTOM AES cccIood cccIddo cccIodo cccIddo cccIddd cccboo ccclooa cccboD ccclooo cccboo cccIddo cccIddd cccIddd cccIddd cccIddd
cccIddd cccIddd cccIddd cccIddd (ù gw)OQVE NAVALED PRAE-
DAD POPLOM {rom. deitavet atque CARTACINI(m)IS (ince) NVOS h(uxet triumpod cum XXX rostr)E\S (clasis) C\KYA{ciniensis captai quorum erco S. P. Q. R. hanc colomnam eei P.)
c'est une tendance progressive à la clarté, à l'ordre, à la méthode. De là vient ce que M. Schlegel appelle le caractère analytique des langues. A ce sujet, il explique comment même des idiomes qui n'ont pas subi l'influence de la conquête , et qui n'ont pas été déplacés de leur territoire, ont, par la marche naturelle de l'esprit humain , quitté les formes savantes de la grammaire synthétique , et pris les formes plus simples , plus claires , plus directes de la grammaire analytique.
Sur ce point que j'ignore, MM. les élèves de l'École préparatoire pourront consulter le jeune et célèbre orientaliste qui leur donne des leçons de grammaire générale, et qui possède si bien les idiomes de l'Inde ; car M. Schlegel, qui lui-même l'a vérifié par l'étude du sanscrit, nous atteste que c'est clans la presqu'île de l'Inde que s'est accomplie cette révolution grammaticale d'un peuple sur lui-même.
Quoi qu'il en soit, il paraît qu'au milieu de la perfection savante de la langue synthétique des Latins , il se préparait déjà quelques signes précurseurs de ce mouvement de l'esprit humain vers la clarté, vers la méthode, vers la précision , vers quelque chose de moins poétique et de plus net, Je vais en donner une preuve assez curieuse, empruntée de Suétone. Il s'agit toujours d'Auguste, dont vous voyez que nous faisons aujourd'hui un maître de langue. Voici ce que rapporte Suétone de sa manière d'écrire :
Prsecipuam cufam duxit, sensum animi quam apertissime
exprimere : quod quô facilius efficeret, aut necubi lectorem veJ auditorem obturbaret ac moraretur, neque prœpositiones verbis addere , neque conjunctiones syepius iterare dubitavit, quae detractœ affermit aliquid obscuritatis , etsi gratiam augent.
11 mettait son principal soin à exprimer le pins clairement possible sa pensée : pour y parvenir, et atin de n'embarrasser et de n'arrêter nulle part le lecteur et l'auditeur, il n'hésitait pas à ajouter des prépositions aux verbes , el à multiplier les copulatives, dont la suppression apporte un peu d'obscurité, quoiqu'elle ait de la grâce.
Ainsi, aux yeux des Latins eux-mêmes, quelques procédés de leur langue étaient des causes d'obscurité; et un esprit aussi méthodique, aussi net que celui d'Auguste, ne voulant pas qu'on se trompât jamais sur sa pensée, et probablement sur ses ordres, avait éprouvé le besoin de quitter l'élégance habituelle des formes latines, et d'employer d'avance la précision de nos constructions modernes. Cette anecdote grammaticale, je la rapport»; pour appuyer l'observation ingénieuse et générale de Wilhem Schlegel, et faire sentir, par un exemple qui n'est pas douteux, ce travail naturel de l'esprit, cherchant, à mesure qu'il se raffine, une plus grande précision , une plus grande clarté dans le langage. Gardonsnous de croire que les langues soient toujours simples , en proportion de leur antiquité. Au contraire, la poésie lyrique, première-née de la pensée humaine, se plaitaux inversions, aux ellipses ; elle aime le demi-jour des mé-
taphores, et le vague des expressions illimitées ; c'est en vieillissant que les peuples prennent, comme Auguste, un langage plus nécessairement intelligible et plus net. Ainsi, Messieurs, premier point que nous venons d'établir un peu longuement : la langue latine oratoire, à l'époque où elle était le plus florissante, laissait apercevoir un certain manque de clarté rigoureuse, que l'on corrigeait par des procédés qui se rapprochent de la marche plus précise et plus simple des langues analytiques.
Cela peut-il conduire à croire, avec de savants Italiens, avec Bembo, Crescimbini, que dès lors il existait, sous la forme de patois populaire , d'idiome local , une espèce de langue italienne? On met de l'amour-propre à tout, et les peuples, comme les individus. Les Italiens, non contents d'avoir une langue bien évidemment issue de la langue latine, veulent qu'elle en ait été un dialecte contemporain. On a composé là-dessus de gros livres. C'est un paradoxe peu soutenable, dont Muratori a fait justice. Toutefois voulez-vous savoir sur quelles apparences on a pu l'étayer? Parmi ces révolutions de la société et des mœurs, ces transmutations d'une langue dans une autre, les éléments qui prédominent ne sont pas toujours ceux que l'on connaissait le mieux. Sans doute en Italie, à côté de la langue Citadine, à côté de l'urbanité romaine, dont parle Cicéron, il existait une langue latine un peu moins correcte, où se retrouvaient des locutions villageoises, locales, et quelques restes de la langue des na-
tions vaincues. Plusieurs mots de cet idiome provincial sont plus voisins de l'italien qu'ils ne le sont du latin luimême. Là, vous trouverez, au lieu de mutare, le verbe cambiare, qui se conserve dans l'italien moderne. Là, minare signifie mener; bat tuer e signifie battre. Plaute et Apulée se sont servis de ces mots ou surannés ou provinciaux, que nos langues ont adoptés. Saint Augustin remarque aussi que, dans la langue militaire et populaire, on prenait le mot parentes dans le même sens que celui de cognati et Raffines. Ces vieux mots, ces locutions populaires avaient dormi pendant l'éclat et la gloire de la langue latine : conservés dans quelque coin, ou ressuscites par l'usage, ils passèrent aux races nouvelles. Mais il y a loin de quelques accidents particuliers de langage à l'identité que l'on a voulu supposer entre la langue moderne et je ne sais quel patois antique, contemporain de l'élégance romaine.
Cicéron, curieux observateur des minuties du langage, Cicéron qui avoue s'être instruit dans la conversation des mariniers sur le véritable sens d'un mot latin qu'il avait mal employé, ne nous dit nulle part que le langage du peuple fût tout à fait distinct de celui des orateurs, qu'il fût enfin une autre langue. Lorsqu'il allait causer avec les paysans voisins de ses terres, il remarqua seulement qu'ils étaient tous du parti de César. Je maintiens que, s'il y avait eu dans leur idiome quelque chose de caractéristique, il n'eût pu s'empêcher d'en être frappé, même en ce moment, et de le dire dans les lettres où il raconte ces
entretiens. En allant les consulter sur la politique, il eût aussi remarqué leur dissidence sur la grammaire. Il n'en dit mot ; et tout porte à croire que les différences étaient légères, et que de plus elles étaient locales, et ne formaient pas un idiome populaire uniforme, voisin et séparé de la langue latine. Voilà ma conclusion.
Mais comment se fait-il que plusieurs de ces mots, qui n'étaient pas restés dans la langue littéraire des Romains, aient passé dans les langues modernes? Par une raison très-simple, qui s'est reproduite en beaucoup de lieux. Les langues se conservent de deux façons. Elles se conservent par la science, les monuments littéraires écrits , le commerce des intelligences ; elles se conservent aussi par le défaut de culture et l'isolement. On l'a remarqué : tandis que les beaux esprits de l'Italie, à force de travail et d'imitations étrangères, ont altéré leur langue, il y a tel village voisin de Florence, où se retrouvent les expressions littérales de Boccace et de Pétrarque. C'est là que certains curieux, certains gourmets toscans vont chercher la pureté de ce langage chéri. De même notre savant Yilloison, à la fin de la préface de son édition d'Homère, raconte que le lieu où subsistent le plus de traces de l'ancien grec, le plus de restes des formes et du mâle accent dorique, c'est un canton de Mania, fort redouté des voyageurs. Comme les habitants n'écrivaient pas, ne communiquaient pas au dehors, et qu'ils ne s'entretenaient guère avec les gens qu'ils volaient, ils avaient gardé, par tradition domestique, les
formes de l'ancienne langue; et la curiosité philologique profitait de leur ignorante barbarie.
Pour me résumer (il faut de Tordre quand on parle de grammaire) , deux faits principaux : difficulté de la langue latine pour les Latins eux-mêmes , et complication favorable à la corruption ; car il est facile de manquer aux règles , quand il y en a beaucoup ; existence de quelques variations populaires qui ne formaient pas une langue complète , ni surtout analogue à la langue italienne, mais d'où plusieurs mots étrangers au latin écrit sont passés par tradition dans les langues modernes.
Ce qui nous reste à constater maintenant, c'est la prodigieuse extension de la langue latine, c'est sa promulgation européenne, si l'on peut parler ainsi. Ce fait sort de toutes parts. La politique du sénat et de l'empire, qui respectait la religion des peuples , voulait cependant les assimiler aux Romains par la langue et les mœurs.
Cette civilisation communiquée , dit Tacite , était une partie de l'esclavage. Divers édits ordonnaient que tous les actes du gouvernement, toutes les proclamations, tous les avis des gouverneurs fussent rédigés en langue latine. Des récompenses, des honneurs, des droits de cité, offerts à l'ambition des provinciaux, les invitaient à étudier la langue romaine. Les plus rebelles même ne s'y dérobaient pas. Les Bretons , qui , par leur caractère national et le bonheur de leur position insulaire, s'étaient plus longtemps défendus contre le joug de Rome et la tyrannie de ses mœurs, finirent par étudier l'éloquence I. 4
latine. Tacite le remarque : Ita ut qui linguam abnuebant , eloquentiam mox concupiscerent : « Ceux qui avaient d'abord repoussé notre langue, bientôt ambitionnèrent même notre éloquence. »
Juvénal indique ces mêmes conquêtes de la langue et des lettres romaines :
Gallia causidicos docuit facunda Britannos.
Ainsi, c'était déjà un des peuples vaincus qui devenait maître de latin pour un autre peuple, subjugué comme lui. C'était une série, un enchaînement, un emboîtement de servitudes.
Maintenant, ce latin qu'apprenaient les vaincus, je conçois très-bien que tous ne le parlaient pas comme les beaux esprits de Bordeaux et de Toulouse. Ce n'est pas ma faute, Messieurs, si je n'ai pu nommer Paris. Vous savez que c'était alors une pauvre bourgade , gelée une moitié de l'année , et où , suivant Julien , qui l'habita quelque temps, on parlait un langage assez semblable au croassement des corbeaux : c'était le celtique. La fortune des villes varie beaucoup. Un bel esprit de Lyon , de Poitiers , de Bordeaux , de Toulouse , parlait la langue latine élégamment : il se faisait envoyer en mission à l'empereur; il adressait un discours au préfet; il concourait pour ces jeux littéraires que Juvénal a rappelés :
Aut lugdunensem rhetor dicturus ad aram. Quelquefois il était nommé sénateur. César, qui n'était
pas scrupuleux, amena, comme vous le savez, un jour à Rome une centaine d'officiers gaulois qui avaient fait la guerre avec lui, et dont il fit tout de suite des sénateurs, afin d'avoir la majorité. Rien de plus connu que ce fait historique.
Je crois donc que toute la classe noble , parmi les peuples vaincus, apprit correctement la langue latine et oublia presque la sienne : le grand nombre d'écrivains latins sortis de l'Espagne et des Gaules, pendant les 11% 111e, ive et ve siècles , en sont une preuve ; mais vous concevez qu'il n'en était pas de même du peuple. Il apprenait le latin comme il pouvait ; il était bien obligé de le savoir, puisque les ordres du maître étaient toujours promulgués dans cette langue. Cependant il gardait quelque souvenir de la sienne , ou , quand il parlait la langue latine, il l'altérait à sa manière. Je vais vous dire, à cet égard , une petite anecdote qui n'est piquante que pour un grammairien.
Dans un conte d'Apulée , imité du grec , et moitié ingénieux , moitié bizarre , le héros , qui a été transformé en âne, qui fait le métier d'âne, et qui, par parenthèse, raconte lui-même son histoire, allant avec un jardinier, son maître , est rencontré par un soldat romain , un légionnaire ; et ce soldat , avec la hauteur de la domination romaine, superbo atque arroganti vultii, dit au jardinier : Quorsum ducis vacnum asellum ? « Où conduis-tu cet âne qui n'est pas chargé? » Le jardinier n'entend pas. Le soldat se fâche , frappe d'abord le pauvre jardi-
nier, puis, s'expliquant avec plus de clarté, il lui dit : Ubi duels asinum illum? Le soldat fait un solécisme, et il est compris.
Une langue belle et savante comme le latin voulait marquer toutes les nuances de la pensée, et n'admettait pas le même adverbe dans deux situations dissemblables. C'est ici la question ubi et la question quo tant de fois rebattues dans les grammaires qui ont tourmenté notre enfance. OU se traduit par quo lorsqu'il y a mouvement . et pur ubi lorsqu'il n'y en a pas. Tout cela embrouillait la cervelle des Germains, des Illyriens, des Celtes , conquis par les légions romaines. Pour être entendus , les vainqueurs faisaient un solécisme. Ce solécisme passait dans la langue. On oubliait la fine distinction de que et d'ubi; on se réduisait à ubi pour tous les cas ; on le prononçait d'abord oubi comme les Romains, car la prononciation dure plus longtemps que l'orthographe : les ignorants la répètent et la conservent. Bientôt, par le parler bref et rapide des peuples barbares, ce terme ubi s'abrégeait d'une voyelle; on disait oub; arrive quelqu'un de oins délicat qui prononce où, et vous êtes parvenu à la langue moderne; vous êtes en France. (On rit.)
Je conclus de ce minutieux exemple, que sur tous les points de l'empire un travail à peu près semblable devait s'opérer pour mettre la langue conquérante, la langue romaine à la portée des ignorants et des étrangers ; que cette langue se simplifiait, pour être apprise; que, pour se simplifier, elle se corrompait, et, par cette dé-
cadence progressive, tendait vers la forme des langues modernes.
Une autre puissance que la conquête militaire vint aider à la prodigieuse extension de la langue latine, et concourut à la modifier; car ces deux choses marchèrent ensemble. Plus le latin se répandit, plus il s'altéra. L'influence dont je parle, ce fut celle de la prédication et des liturgies chrétiennes. Jamais les délégués et les instruments de la puissance romaine n'avaient pu être aussi nombreux , aussi actifs , que l'étaient ces apôtres de croyance et ces maîtres de conscience, jetés par la foi nouvelle sur tous les points du monde. Les édits d'un préteur, les harangues d'un général, tout cela n'était rien en comparaison de cet apostolat perpétuel et multiple. Ainsi , avec le christianisme , la langue latine , qui , dans l'Occident, était seule la langue des prédicateurs, dut rapidement s'affermir et s'étendre, devenir plus familière aux peuples déjà soumis, et pénétrer chez ceux mêmes qui ne l'étaient pas. Faudra-t-il rappeler que, dans l'ardeur de leur foi , ces prédicateurs devaient peu s'inquiéter de l'exactitude grammaticale? Nul doute, Mais prouvons d'abord l'extension de la langue latine parmi les chrétiens.
Saint Augustin , parlant à son auditoire africain et numide , dit quelque part :
Proverbium notum est punicum , quod quidem latine vobis dicam , quia punice non omnes nostis ; punicum enim prover-
bium est antiquum : « Nummum quœrit pestilentia ; duos illi da, et ducat se. »
On connaît le proverbe carthaginois , que je vous citerai en latin, parce que vous n'entendez pas tous le punique : « Si la peste vous demande un écu, donnez-lui-en deux, et qu'elle s'en aille. »
Ainsi, parmi les descendants mêmes de la race punique , le latin était universellement répandu , et compris à la fois par ceux qui avaient oublié leur propre langue , et par ceux qui la savaient encore. Les prédications et les prières de l'Église en étendaient sans cesse l'usage. Mais ce latin d'Afrique n'était-il pas altéré? Saint Augustin le dit. Ce studieux amateur de Cicéron et de Virgile se vante même d'avoir souvent employé des locutions barbares et populaires pour se faire mieux goûter des mariniers d'Hippone.
Ailleurs, il se plaint que les chants du peuple gâtaient la langue latine. «Je ne puis obtenir, dit-il, qu'ils ne disent pas super ipsum floriet sanctificatio mea. » On peut croire que ces chants populaires introduisaient bien d'autres altérations dans l'ancienne langue. Il y avait des rhéteurs païens qui attaquaient le christianisme à cause de cela. Mais la grammaire était un bien petit événement dans le monde , à côté de cette prodigieuse et bienfaisante révolution. Arnobe répondait à ces rhéteurs avec un grand dédain pour leurs scrupules ; et il avoue qu'en effet le christianisme doit changer la langue, comme tout le reste. Ainsi, Messieurs, immense extension de la langue latine ; altération de cette langue par son exten-
sion même ; influence du christianisme , qui précipite à la fois cet accroissement et cette décadence.
Une autre cause toute-puissante vient bientôt s'y mêler ; c'est l'invasion des Barbares en Gaule , en Espagne , en Italie. Vers le IVe et le ve siècle, débordent tout à coup , dans les pays civilisés par les Romains , des peuples féroces, massacrant tout devant eux, s'établissant là où ils ont tué, et se faisant servir par le reste des vaincus. Il semble que l'ancienne langue, l'ancienne civilisation auraient dû céder à ces maîtres nouveaux. Mais il arrivait ce que l'on a vu se renouveler dans la Chine conquise par les Tartares , et même dans la Grèce du Bas- Empire asservie par les Turcs. Les vainqueurs ignorants se servaient de l'esprit des vaincus , et leur laissaient leur idiome et leurs usages. Ainsi, dans cette Grèce sur laquelle ont passe un si grand nombre de populations barbares et cruelles , le fond de la langue antique a été conservé par la religion , malgré l'ignorance où est tombé le peuple indigène. Les Romains du ive siècle, par l'ascendant de leur religion et de leur supériorité morale , conservèrent aussi leur langue. Ils la firent même adopter par leurs maîtres nouveaux. Mais comme les maîtres ont toujours raison par quelque côté , il entra dans la langue latine de nombreuses altérations , apportées du Nord par ces hordes barbares. Remarquez, en effet, le caractère des mots nouveaux qui se mêlent , à cette époque , au vocabulaire latin. Leur objet annonce leur origine. Ce ne sont pas , comme chez nous aujourd'hui , des termes abs-
traits ou complexes; non. Mais le barbare arrivant avait toujours à la bouche le mot war, lier, le mot qui faisait sa force. Le Romain vaincu latinisait le mot favori de son maître; il répétait (/verra. Ainsi la langue latine s'enrichissait d'une façon singulière. Une foule d'autres mots latinisés expriment les habitudes de la vie barbare. Voilà ce qui compose en partie le Glossaire de Ducange.
Ainsi , avant que la langue latine fit place aux idiomes modernes , elle reçut et s'appropria beaucoup d'éléments des langues barbares. Souvent un mot barbare a d'abord été latinisé, puis romanisé, c'est-à-dire employé dans la langue rustique, pour arriver à nos idiomes modernes. Les Barbares, apprenant et gâtant tout ensemble la langue latine, lui empruntaient surtout les mots qui répondaient à leurs affections et à leurs pensées journalières. En même temps qu'ils imposaient guerra, ils prenaient mactare, qui, d'un usage poétique en latin, recevait d'eux un emploi familier aujourd'hui conservé dans les langues méridionales. Il y avait une sorte de sympathie pour eux attachée à ces mots.
A cet égard , les études étymologiques peuvent offrir de curieuses observations sur les rapports de l'esprit des peuples.
Au reste, ces révolutions que des causes si diverses opéraient dans l'ancien idiome latin , vous concevez sans peine qu'elles devaient être plus tardives, plus lentes, plus contestées au sein de l'Italie. En effet, là il y avait d'abord cette antique possession du latin, plus complète
que partout ailleurs. La source garde toujours une grande part de ses eaux. 11 y avait de plus la présence continue, l'action toute-puissante de l'Église ; c'était son chef-lieu , c'était son camp principal. Nous voyons que le pape Zacharie eut besoin de déclarer valables beaucoup de baptêmes célébrés dans le Nord en ces termes de latin barbare : In nomine de Patria, et Filia, et Spiritua sancta. Mais , en Italie , l'Église restait en général aussi correcte dans sa langue , qu'elle était constante dans ses antiques usages.
Voilà ce qui peut expliquer comment il est si difficile de trouver des traces anciennes de la langue vulgaire en Italie. Elle se forma plus tard que les autres langues issues du latin. Le latin résista plus longtemps en Italie qu'ailleurs. Portez vos souvenirs sur les faits historiques. Quand Charlemagne vint à Rome, le salut, les cérémonies, les acclamations populaires, tout cela fut latin. Vivat Carolus, Augustus, imperator! Il semble que, si des mots en langue vulgaire eussent été prononcés par le peuple , la chronique les eût annotés , comme elle a fait pour le serment de 842.
Évidemment , c'était une sorte d'honneur qu'on accordait toujours aux prêtres de l'Église latine , de leur parler leur langue. Quand vous voyez plus tard le pape Etienne IV venir à Reims visiter Louis le Débonnaire, les historiens ont soin de dire que les saluts se firent en langue latine. Le latin était toujours la langue vivante de l'Église, et par cela seul il dominait tous les idiomes
vulgaires ; par là aussi le latin dut être plus inviolable , plus lentement corruptible en Italie que partout ailleurs. A cet égard il faut que je vous cite le curieux aveu de Muratori. Il ne doute pas qu'il n'ait existé, au ixe siècle, une langue vulgaire. Il en trouve la preuve dans bien des mots épars, et dans cette épitaphe d'un pape :
Usus franciscâ , vulgari , et voce latinû , Edocuit populos eloquio triplici.
Mais il ajoute :
Quelle fut cette langue vulgaire italienne, dans les vme, ix« et xe siècles? J'avoue que je ne puis en dire mot. Certainement, lorsque, par des motifs d'érudition, je fis beaucoup de voyages, et visitai beaucoup d'archives d'Italie, un de mes plus ardents désirs était de trouver quelque échantillon de la langue italienne parmi les vieilles chartes. Nous pouvons croire que, depuis le temps de Charlemagne, il ne manquait pas d'évêques et de curés, prêchant au peuple la parole de Dieu. S'ils le faisaient en latin, on se demande comment le peuple les entendait. En outre, si les marchands et d'autres gens ignorant la langue latine avaient à écrire des lettres et à tenir leurs comptes, peut-on penser qu'ils ne fissent pas usage de cette langue vulgaire , puisqu'ils ne savaient pas la langue latine ? J'avais donc l'espérance de découvrir quelques fragments de cette ancienne langue des Italiens; mais en vain j'y ai mis tous mes soins ; en vain d'autres ont fait probablement la même recherche. J'ai pu seulement publier quelques recettes pour teindre les mosaïques, et d'autres secrets de l'art, écrits dans le vir siècle, où , parmi un fort grossier latin, se trouvent quel-
ques mélanges de langue vulgaire, mais non pas encore la
langue vulgaire effective.
(Muratori , Dissertât. 32.)
Muratori a du moins recueilli beaucoup de parcelles , et , pour ainsi dire , d'indices de cette langue vulgaire dont il n'a pu découvrir aucun monument. Ce sont des noms de lieux ayant déjà la désinence italienne, des articles , des substantifs modernes , mêlés dans de vieux titres en langue latine. En Italie, comme dans le reste de l'Europe latine , tous les actes se faisaient en latin. Mais vous concevez que le latin du jardinier dont j'ai parlé tout à l'heure se retrouvait souvent même sous la plume du notaire.
C'était une confusion incroyable. Les désinences variées des verbes et des noms étaient oubliées. On rangeait les mots comme on pouvait , sans égard aux temps et aux cas. 11 y a des contrats de vente ou de mariage les plus singuliers du monde : Cedo tibi de rem paupertatis meœ tam pro sponsalia quam pro largitate tuai, hoc est casa
cum curte circiimaucta, mobile et immobile Cedo tibi
bracile valente solidus tantus , etc. S'entendait-on? Ce latin faisait-il naître des procès? Je l'ignore. Il n'y avait pas même la grammaire de l'ignorance ; tout semblait fortuit et sans règle ; les mots étaient juxtaposés, au lieu d'être mis en rapport. Voilà l'état où le latin était tombé aux vue et vme siècles , dans tous les lieux où il était encore parlé officiellement. Je ne dis pas qu'il n'y eût des hommes de race franque ou lombarde qui, ayant
étudié le latin dans les auteurs, l'écrivaient avec une sorte de correction. Mais le latin des tribunaux et des greffes , celui qui intervenait dans toutes les transactions civiles , était un assemblage confus de barbarismes et de solécismes, où commençaient à se montrer, comme un soutien pour l'intelligence , quelques procédés et quelques mots des langues modernes. Ainsi, faute de savoir bien marquer les variétés des cas par celles des désinences, on introduisait des particules, des affixes, qui sont comme les béquilles du langage : Donabo ad conjux. Donatio de omnia bona. Mercatum deomnes negotiantes. Inprœsentia dejudices.
Ce qui se passait en Italie , chef-lieu de la religion et de la latinité, arrivait également en France, et même plus vite. Si, dès le vne siècle, en Italie, le commandement militaire était à demi barbare : Non vos turbatis. Ordinem servate : bandmnsequite : nemo dimittat bandum, et inimicos seque ; on peut croire qu'il dégénéra plus promptement encore dans les Gaules. Saint Jérôme avait observé que la langue latine changeait incessamment par les temps et par les lieux. Cette mutation continuelle (levait être d'autant plus active , qu'il arrivait un plus grand nombre de Francs, de Bourguignons et de Goths qui s'emparaient de tout.
Cependant le pape Anastase écrivait à Ciovis en latin fort régulier, pour le féliciter de son invasion. La chancellerie de Ciovis parlait également assez bon latin. 11 avait auprès de lui des Gaulois lettrés et romains, comme
Mahomet II eut des secrétaires grecs. Il répondait en latin aux évêques qui lui demandaient , non l'affranchissement, mais la restitution de leurs serfs enlevés à la guêtre. Il convoquait en latin le concile d'Orléans.
Langue allemande, langue du vainqueur, mais non employée par lui dans le gouvernement , ni imposée aux vaincus gaulois et romains ; langue latine , langue de l'Eglise, langue des affaires : voilà ce que vous apercevez en Gaule au vie et au vir siècle. Cependant une altération progressive ne tarda pas à s'introduire. Les restes des anciens idiomes celtiques, que la conquête romaine avait à demi effacés, reparaissaient ; quelques mots, apportés par les Francs , s'introduisaient avec des désinences latines. L'ignorance grammaticale, fort grande dans les magistrats et les officiers publics, l'était plus encore dans le peuple. Ces désinences, que l'on ne savait plus varier, devinrent un embarras que l'on supprima. On ne peut douter qu'au VIIe et au viir siècle cette révolution, peutêtre insensible d'un jour à l'autre, ne fût universelle. L'idiome moderne commença, et fut d'abord le roman rustique.
Maintenant, comme paraît le croire l'homme de talent et le savant célèbre auquel nous avons rendu tant d'hommages, faut- il supposer que cette langue, naissant chaque; jour du latin , s'étendait uniformément à la plus grande partie des contrées réunies sous l'empire de Charlemagne : qu'elle était parlée en deçà et au delà de la Loire ; qu'elle passa les Alpes et les Pyrénées , et fut commune à la
France , à l'Italie et à une partie de l'Espagne ? A l'appui de cette conjecture , M. Raynouard cite des faits curieux , allègue des raisons ingénieuses. « Les premières traces de cette langue semblent identiques dans toutes ces contrées ; la langue romane (comme elle existe en Catalogne et dans le royaume de Valence) existe encore aux îles Baléares. Des anecdotes prouvent qu'un Espagnol et un Italien s'entendaient au vr siècle. Le plus ancien monument de la langue romane parlée dans la France du Nord appartient à la langue romane du Midi. »
La réponse que nous soumettons à l'illustre savant sera d'abord théorique, puis technique et minutieuse. En général , il est à croire qu'une langue savante , travaillée en tous sens par la barbarie , et déconstruite par l'ignorance d'hommes grossiers de races et de contrées diverses , ne sera pas uniformément altérée ; car l'uniformité , c'est presque la science. L'uniformité supposerait la méthode même , dont l'absence est attestée par la corruption de l'ancienne langue. On conçoit très-bien qu'un idiome écrit et littéraire s'impose à une grande diversité de peuples , parce que le type est toujours présent ou inconnaissable. On le regarde, et on l'imite. Mais quand une langue n'est que parlée, comment est-il possible qu'elle soit parlée uniformément à deux cents lieues de distance ? Dira-t-on que, dans un certain état social, il a dû exister, pour l'esprit humain, des procédés naturels et spontanés qu'il appliquait à un nouveau langage ? Oui, pour le but, c'est-à-dire la simplicité ; mais non pour la forme, qui a
dû varier souvent. Je conçois fort bien au Nord ou au Midi plusieurs populations travaillant, par un instinct d'ignorance et de nécessité, à déconstruire cette belle langue latine , abrégeant les mots , supprimant les désinences mobiles qu'ils ne savent plus employer, étayant la phrase par des termes auxiliaires. L'intention sera toujours la même, mais non l'accident. Ici on gardera un cas plutôt que l'autre ; ici on supprimera telle voyelle , et là telle autre ; ici on dira domnus, comme du temps même de saint Ambroise ; ailleurs Domine, Boni, Bon, Dueno; car le hasard ne saurait être uniforme.
Venons à d'autres faits particuliers. Vous supposez cette universalité primitive de la langue romane , comme intermédiaire entre le latin et les trois ou quatre langues qui se partagent aujourd'hui l'Europe latine. Les monuments contemporains manquent. Que nous reste-t-il pour discuter ? Il nous reste l'état actuel de ces langues. Si une de ces langues est encore maintenant plus près de la langue latine que ne l'est cette langue romane, j'en conclus qu'elle n'a point passé par elle ; car les langues ne remontent pas : quand elles ont commencé à s'altérer, elles continuent. Un exemple suffira. Je vous fais grâce des autres ; car l'ennui est un obstacle à la clarté. Du mot latin tenere , le roman provençal faisait ténia à l'imparfait ; l'Italien dit teneva et disait autrefois tenea. N'est-il pas vraisemblable que teneva ou même tenea est directement venu de tenebat, sans traverser ténia ?
Si vous prenez beaucoup d'autres mots, vous trouverez que, dans les langues espagnole et italienne , ils n'ont subi qu'un léger changement , parce delorta, et se sont conservés plus près du latin que dans la langue romane ; ce qui prouve qu'elle ne leur a pas servi de communication et de passage.
Mais le savant auteur de la grammaire romane produit des faits curieux, qui semblent justifier l'identité des langues vulgaires de la Provence, de l'Espagne et de l'Italie dans le ixc siècle. La chronique des saints lui en fournit ; car il y a telle légende pieuse, tel récit miraculeux du moyen âge , qui n'est plus maintenant qu'une pièce justificative dans un procès grammatical. Un Espagnol malade, visitant divers lieux saints de l'Europe pour obtenir sa guéridon, vint à Fuide, dans la Hesse, où il fut accueilli par un prêtre étranger qui s'entretint facilement avec lui , parce que , dit la chronique , ce prêtre étant Italien, connaissait la langue de l'Espagnol. Le malade guérit. Mais il ne s'agit plus aujourd'hui que du fait grammatical. On a répondu que ce fait n'était pas péremptoire ; qu'aujourd'hui même un Italien et un Espagnol pourraient se comprendre , malgré le divorce bien réel des deux langues ; que cette facilité devait être plus grande à une époque où les idiomes vulgaires étaient plus près de leur source commune, le latin.
Examinons un autre fait. Gonzon, auteur italien du Xe siècle, répondant à l'abbé de Saint-Gall, dit quelque part : « Le moine de Saint-Gall m'accuse à faux
d'ignorer les règles de la grammaire , bien que je sois gêné quelquefois en écrivant, par l'habitude de notre langue vulgaire, qui est voisine du latin. » Mais cela prouve , ce que Ton sait , une corruption de la langue romaine , une langue vulgaire enfin , mais non qu'elle fût la même en Italie qu'en France. Il y a de graves motifs d'en douter, malgré l'imposante autorité de M .Raynouard . Ce qui paraît certain , c'est que , dans la décadence de la langue latine et le mélange des peuples , la régularité de la corruption fut plus hâtive en France qu'en Italie ; que le roman de la France méridionale était commun aux provinces limitrophes d'Espagne, et même , avec de légères différences, à plusieurs parties de la France septentrionale.
En effet, le monument le plus antique d'une langue moderne parlée dans la France du Nord , les serments prononcés en 842 par Louis le Germanique et les seigneurs français, se rapprochent beaucoup du roman provençal tel que nous le voyons au xe siècle. Malgré l'aridité de ces détails, n'éprouverez-vous pas, Messieurs, quelque intérêt à considérer le plus vieux et le plus grossier essai qui nous reste de cet idiome national illustré par tant de rares génies dans les deux derniers siècles ; de cet idiome , organe de tant de pensées généreuses qui ont agi sur l'univers, vive expression de nos mœurs, et qui un jour aussi doit s'altérer, périr, devenir barbare, et faire germer dans ses ruines de nouveaux idiomes?
Voici ce court échantillon de la langue vulgaire , qui était entendue des troupes de Charles le Chauve * :