‹ Œuvres de maistre François VillonChapitre 4 sur 95 · AUX LECTEURS · texte numérisé non relu

AUX LECTEURS

ëntbb tous les bons livres imprimez de la langue Françoise ne s'en veoit ung si incorrect (i) oe si lour-* dément corrompu , que celluy de Villon : et m'esbahy (veu que c'est le meilleur Poète parisien qui se trouve) comment les imprimeurs de- Paris, et les enfans de la ville , n'en ont eu plus grand seing. Je ne suys (certes) en rien son voysin : mais pour l'amour de son gentil entendement , et en recompense de ce que je puys avoir aprins de luy en lisant ses Oeuvres, j'ay faict & Scellés ce que je vouldroys estre faict aux myennes , si elles esloîent tombées en semblable inconvénient. Tant y ay trouvé debroiHerie en l'ordre des coupletz et des vers, en mesure» en langaige,en la ryme, et en la raison, que je ne sçay duquel je doy plus avoir pitié, ou de l'œuvre ainsi oultrement gastée , ou de l'ignorance de ceulxqui rimprhnerent.Êtpour vous en foire preuve,

(i) t Si incorrect.* Ce reproche ne peut s'appliquer qu'aux édition» de JVttt,} Gd. et Bû, f qui tont, à la vérité, trrvincorrectes.

(8) me suys advisé ( Lecteurs ) de vous mettre icy ung des couplelz iûcorreclz du mal imprimé Villon , qui vous fera exemple et tesmoiog d'un grand nombre d'autres autant broillez et gastez que luy, lequel est tel.

Or est vray qaVipres plainctz et pleurs Et aogoisseux gemissemens , Apres tristesses et douleurs Labeurs et griefz cheminemens Travaille mes lubres scntemcns Aguysez ronds, comme une pelote Monstrent plus que les comments En sens moral de Aristote.

Qui est celluy qui vouldroit nyer le sens n'en estre grandement corrompu ? Ainsi pour vray l'ay-je trouvé aux vieilles impressions , et encores pis aux nouvelles. Or voyez maintenant comment il a esté r'abillé, et en jugez graliegsement.

Or est vray qu'après plaînclz et pleurs ( ij Et angoisseux gemissemens Apres tristesses et douleurs • Labeurs et griefz cheminemens Travail mes lubres sentemens Aguysa' ( ronds comme pelote ) Me raonstrant plus que les comments Sur le sens moral d' Aristote. *

Voyla comment il me semble que l'autheur l'enlen- <loit, et vous suffise ce petit amendement , pour vous

(i) « Or est vray , etc. » Ce huitaio est le douzième do Grand Testament. Marot l'a r oit compris, mais îl l'ayoit mal corrigé. (K G. T.,jH. îa. )

(9) rendre ad vertiz de ce que puys avoir amendé en mille autres passaiges, dont les aucuns me ont esté aysez,el les autres 1res difficiles : toutesfoys, partie avecques le» vteulx imprimez (1), partie avecques Payde des bons vieillards qui en sçavent par cueur, et partie par deviner avecques jugement naturel, a esté reduict nostre ViHon en meilleure et plus entière forme qu'on ne la veu de noz aàges , et ce sans avoir touché à l'antiquité do son parler , à sa façon de rimer, à ses meslées (2) et longues parenthèses , à la quantité de ses sillabes, ne à ses couppes, tant féminines que masculines : esquelles choses il n'a suffisamment observé les vrayes reigles de Françoise poésie, et ne suys d'advis que en cela les jeunes Poêles l'ensuyvcnt, mais bienqu'ilz cueillent ses sentences comme belles fleurs, qu'ilz contemplent l'esprit qu'il avoit, que de luy apreignent à proprement d'escrire ,et qu'ils eontrefacent sa veine, inesmement celle dont il use en ses Ballades , qui est Trayaient belle et héroïque, et ne fay double qu'il n'eust emporté le chapeau de laurier devant tous les

(1) « Partie avec. »Marot n'a connu ni redit. An. ni le» Mes. que nous avons consultés. En Voyant, dans nos tee, div, t la différence qu'offre son texte comparé I celui des Mst, et des anc.éd, , on pensera , comme nous , qu'il n'a pas eu besoin de deviner souvent , et qu'il a rarement bien deviné.

(a) c Ses meslées. » Il appelle parenthèses les phrases incidentes dont Villoo a surchargé ses périodes. Quant à ce qui est des parenthèses considérées comme signes orthographiques r nous les avons conservées dans celte Préface , parce que telle étoit la manière d'ortographier, en usage du temps de M a rot ; mais nous les avons fait disparaître des Œuvres de Villon , parce fjuc Villon n 'avoit employé ni poinjs, ni virgules, ni parenthèses.

( io )

Poètes de son temps , s'il eust esté nourry en la Court des Roys, et des Princes , là ou les jugemens sa amendent , et les langaiges se pollissent. Quant h l'industrie des iays (i) qu'il feit en ses testamens pour suffisamment la congnoistre et entendre , il farildroit avoir esté de son temps à Paris, et aroir eongneu les lieux , les choses , et les hommes dont il parle : la mémoire desquels tant plus se passera , tant moins se congnoistr ai celle industrie de sez lays dicta. Pourcesle cause qui vouldra faire une œuvre de longue durée , ne preigne son soubject , Sur telles choses basses et particulières. Le reste des Œuvres de noslre Villon ( hors cela ) est de tel artifice , tant plain de bonne doctrine, et tellement .painct de mille belles couleurs» que le temps , qui tout efface , jusques icy ne Ta sçeu effacer. Et moins encor l'effacera ores et d'icy en avant, que les bonnes escriptures françoyses sont et seront myeulx congneues et recueillies que jamais.

Et pour ce (comme j'ay dit) que je n'ay touché à son antique façon de parler, je vous ay exposé sur la marge avecques les annotations, ce qui m'a semblé le. plus dur à entendre, laissant le reste h voz promptes intelligences , cotnme ty Roys , pour le Roy : homs pour homme compaing pour compaignon ; aussi force piuriers pour singuliers, et plusieurs autres incongrue tez , dont estoit plain le langaige mal lymé d'icelluy temps.

(i)t Quanta l'industrie. » On doit regretter que Marot ne se «oh pas donné la peine d'accompagner de notes explicatives , ceux des legs dont il a voit l'intelligence.

Après quand il (i) s'est trouvé fa al te de vers entiers, î'ojr prias peine de les refaire su plus près (selon mon possible ) de l'intention de i'autheor : et les trouverez expressément marquez do cette marque, f affin que ceulx qui les sçauront eo la sorte que Villon les fist, effacent les nouveaulx pour faire place aux vieulx.

Oultre plus (2) , les termes et les vers qui estoient interposez, trouverez reduictz en leurs places, les lignée trop courtes, a longées : les trop longues, acoursies: les motz obmys, remys : les adjoustez, ostez: et les tiltres myeulx attiltrez.

Finablement , j'ay changé Tordre du livre : et m'a semblé plus raisonnable de le faire commencer par le petit testament , d'autant qu'il fut faict cinq ans avant l'autre.

Touchant le jargon (5) , je le laisse à corriger et exposer aux successeurs de Villon en Tari de la pinsc et du croq.

Et bi quelqu'un d'aventure veult dire que tout ne soit racoustré ainsi qu'il appartient / je luy respons desmaintenant , que s'il estoit autant navré en sa per-

(1) « Après quant il. » Les vers que Marot dit avoir refait sont au nombre de 10 ou 12 ; ils font partie du G. T. Et , chose singulière , on verra, par nos leçons diverses , qu'on les trouve dans les Mss. et dans Les anc. éd.

{i)*OuUre plus , etc. » J'ai déjà dit que Le travail dé Marot , sur les vers de Villon, se réduit à fort peu de chose. Il a refait les titres, et en a mis en plusieurs endroits, où Les éditions golh. et les Mss. n'en portent point.

(3)« Touchant le jargon. » Le jargon fait partie des Œuvres du Poète , et méritoit , à ce titre seul, de nous être conservé.

sonne, comme j'ay trouvé "Villon blessé en ses Œuvres , il n'y a si expert chirurgien qui le sceust penser sans apparence de cicatrice : et me suffira que le labeur qu'en ce j'ay employé, soit agréable au Roy mon souverain» qui est cause et motif de ceste emprise, et de l'exécution d'icelle, pour l'avoir veu voulenliers escoûter, et par très bon jugement estimer plusieurs passages dés Œuvres qui s'ensuyvenl.

MÀROT

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