‹ Œuvres de Malebranche: collationnée sur les meilleurs textes et précédé d'une introductionChapitre 110 sur 241 · LIVRE DEUXIÈME. Î · texte numérisé non relu

LIVRE DEUXIÈME. Î

Et il ne faut pas s'étonner si les enfants du roi d'Angleterre n'ont pas eu la même faiblesse que leur père. Premièrement, parce que ces sortes de traces ne s'impriment jamais si avant dans le reste du corps que les naturelles. Secondement parce que la mère n'ayant pas la même faiblesse que le père, elle a empêché par sa bonne constitution que cela n'arrivât. Et enfln parce que la mère agit infiniment plus sur le cerveau de l'enfant que le père, comme il est évident par les choses que l'on a dites.

Mais il faut remarquer que toutes ces raisons qui montrent q'ie les enfants du roi Jacques d'Angleterre ne pouvaient participer à la faiblesse de leur père, ne font rien contre l'explication du péché originel ou de cette inclination dominante pour les choses sensibles ni de ce grand éloignement de Dieu que nous tenons de nos parents; parce que les traces que les objets sensibles ont imprimées dans le cerveau des premiers hommes ont été très-profondes, qu'elles ont été accompagnées et augmentées par des passions violentes, qu'elles ont été fortifiées par l'usage continuel des choses sensibles et nécessaires à la conservation de la vie, non-seulement dans Adam et dans Eve, mais même, ce qu'il faut bien remarquer, dans les plus grands saints, dans tous les hommes et dans toutes les femmes de qui nous descendons; de sorte qu'il n y a rien qui ait pu arrêter cette corruption de la nature. Ainsi, tant s'en faut que ces traces de nos premiers pères se doivent effacer peu à peu, qu'au contraire elles doivent s'augmenter de jour en jour; et sans la grâce de Jésus-Christ, qui s'oppose continuellement à ce torrent, il serait absolument vrai de dire ce qu'a dit un poëte païen :

iEtas parentum pejor avis tulit Nos nequiores, mox daturos Progcniera vitiosiorem.

210 RECHERCnE DE LA VERITE.

Car il faut bien prendre garde que les vestiges qui réveillent des sentiments de piété dans les plus saintes mères ne communiquent point de piété aux enfants qu'elles ont dans leur sein, et que les traces au contraire qui réveillent les idées des choses sensibles et qui sont suivies de passions ne manquent point de communiquer aux enfants le sentiment et l'amour des choses sensibles.

Une mère, par exemple, qui est excitée à l'amour de Dieu par le mouvement des esprits qui accompagne la trace de l'image d'un vénérable vieillard, à cause que cette mère a attaché l'idée de Dieu à cette trace de vieillard; car, comme nous avons vu dans le chapitre de la liaison des idées, cela se peut facilement faire, quoiqu'il n'y ail point de rapport entre Dieu et l'image d'un vieillard; cette mère, dis-je, ne peut produire dans le cerveau de son enfant que la trace d'un vieillard et que de l'inclination pour les vieillards, ce qui n'est point l'amour de Dieu dont elle était touchée. Car enfin il n'y a point de traces dans le cerveau qui puissent, par ellesmêmes, réveiller d'autres idées que celles des choses sensibles ; parce que le corps n'est pas fait pour instruire l'esprit, et qu'il ne parle à l'âme que pour lui-môme.

Ainsi une mère, dont le cerveau est rempli de traces qui, par leur nature, ont rapport aux choses sensibles, et qu'elle ne peut effacer à cause que la concupiscence demeure en elle et que son corps ne lui est point soumis, les communiquant nécessairement à son enfant, l'engendre pécheur quoiqu'elle soit juste. Cette mère est juste, parce qu'aimant actuellement ou qu'aj'ant aimé Dieu par un amour de choix, cette concupiscence ne la rend point criminelle quoiqu'elle en suive les mouvements dans le sommeil. Mais l'enfant qu'elle engendre n'ayant point aimé Dieu par un amour de choix, et son cœur n'ayant point été tourné vers Dieu, il est évident qu'il est dans le désordre et dans le dérèglement et qu'il n'y

a rien dans lui qui ne soit digne de la colère de Dieu. Mais lorsqu'ils ont été régénérés par le baptême et qu'ils ont été justifiés, ou par une disposition du cœur semblable à celle qui demeure dans les justes durant les illusions de la nuit, ou peut-être par un acte libre d'amour de Dieu qu'ils ont fait étant délivrés pour quelques moments de la domination du corps par la force du sacrement; car comme Dieu les a faits pour l'aimer, on ne peut concevoir qu'ils soient actuellement dans la justice et dans l'ordre de Dieu s'ils ne l'aiment ou s'ils ne l'ont aimé, ou pour le moins si leur cœur n'est disposé de la même manière qu'il serait s'ils l'avaient actuellement aimé : alors, quoiqu'ils obéissent à la concupiscence pendant leur enfance, leur concupiscence n'est plus péché; elle ne les rend plus coupables et dignes de colère; ils ne laissent pas d'être justes et agréables à Dieu par la même raison que l'on ne perd point la grâce, quoique l'on suive en dormant les mouvements de la concupiscence ; car les enfants ont le cerveau si mou, et ils reçoivent de si vives et de si fortes impressions des objets les plus simples qu'ils n'ont pas assez de liberté d'esprit pour y résister. Mais je me suis arrêté trop longtemps à des choses qui ne sont pas tout à fait du sujet que je traite. C'est assez que je puisse conclure ici de ce que je viens d'expliquer dans*ce chapitre que toutes ces fausses traces que les mères impriment dans le cerveau de leurs enfants leur rendent l'esprit faux, et leur corrompent l'imagination; et qu'ainsi la plupart des hommes sont sujets à imaginer les choses autrement qu'elles ne sont, en donnant quelque fausse couleur et quelque trait irrégulier aux idées des choses qu'ils aperçoivent. Que si Ton veut s'éclaircir plus à fond de ce que je pense sur le péché originel et sur la manière dont je crois qu'il se transmet dans les enfants, on peut lire tout d'un temps V éclaircissement qui répond à ce chapitre.

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