‹ Œuvres de Malebranche: collationnée sur les meilleurs textes et précédé d'une introductionChapitre 134 sur 241 · LIVRE DEUXIEME. S · texte numérisé non relu

LIVRE DEUXIEME. S

c'est de faire montre de leur érudition et de défendre aveuglément* les défauts mêmes de ceux qu'ils commentent. Ils ne parlent pas tant pour se faire entendre ni pour faire entendre leur auteur, que pour le faire admirer et pour se faire admirer eux-mêmes avec lui. Si celui dont nous parlons n'avait rempli son livre de passages grecs, de plusieurs noms d'auteurs peu connus, et de semblables remarques, assez inutiles pour entendre des notions communes, des déGnitions de nom et des demandes de géométrie, qui aurait lu son livre? qui l'aurait admiré? et qui aurait donné à son auteur là qualité de savant homme et d'homme d'esprit?

Je ne crois pas que l'on puisse douter, après ce que Ton a dit, que la lecture indiscrète des auteurs ne préoccupe souvent l'esprit. Or, aussitôt qu'un esprit est préoccupé, il n'a plus tout à fait ce qu'on appelle le sens commun; il ne peut plus juger sainement de tout ce qui a quelque rapport au sujet de sa préoccupation; il en infecte tout ce qu'il pense; il ne peut même guère s'appliquer à des sujets entièrement éloignés de ceux dont il est préoccupé. Ainsi, un homme entêté d'Aristote, ne peut goûter qu'Aristote ; il veut juger de tout par rappprt à Aristole; ce qui est contraire à ce philosophe lui paraîtra faux; il aura toujours quelque passage d'Aristote à la bouche; il le citera en toutes sortes d'occasions et pour toutes sortes de sujets : pour prouver des choses obscures et que personne ne conçoit; pour prouver aussi des choses trèsévidentes et desquelles des enfants mêmes ne pourraient pas douter; parce qu'Aristote lui est ce que la raison et l'évidence sont aux autres.

De même, si un homme est entêté d'Euclide et de géométrie, il voudra rapporter à des lignes et à des propositions de son auteur tout ce que vous lui dires.

260 RECHERCUE D£ LA VÉRITÉ.

Il ne VOUS parlera que par rapport à sa science : le tout ne sera plus grand que sa partie, que paroe qa'Euclide l'a dit; et il n*aura point de honte de le citer pour le prouver, comme je l'ai remarqué quelquefois. Mais €ela est encore bien plus ordinaire à ceux qui suivent d'autres auteurs que ceux de géométrie, et on trouve très- fréquemment dans leurs livres de grands passages grecs, hébreux, arabes, pour prouver des- choses qui sont dans la dernière évidence.

Tout cela leur arrive à cause que les traces que les objets de leur préoccupation ont imprimées dans les fibres de leur cerveau sont si profondes qu'elles demeurent toujours entr'ouverles, et que les esprits animaux, y passant continuellement, les entretiennent toujours sans leur permettre de se fermer; de sorte que, Tâme étant contrainte d'avoir toujours les pensées qui sont liées avec ces traces, elle en devient comme esclave, et elle est toujours troublée et inquiétée, lors même que, connaissant son égarement, elle veut tâcher d'y remédier. Ainsi, elle est continuellement en danger de tomber dans un très-grand nombre d'erreurs, si elle ne demeure toujours en garde et dans une résolution inébranlable d'observer la règle dont on a parié au commencement de cet ouvrage, c'est-à-dire de ne donner un consentement entier qu'à des choses entièrement évidentes.

Je ne parle point ici du mauvais choix que font la plupart du genre d'étude auquel ils s'appliquent Gela se doit traiter dans la morale, quoique cela se puisse aussi rapporter à ce qu'on vient de dire de la préoccupation. Car, lorsqu'un homme se jette à corps perdu dans la lecture des rabbins et des livres de toutes sortes de langues les plus inconnues et par conséquent les plus inutiles, et qu'il y consume toute sa vie, il le fait sans doute par préoccupation et sur une espérance

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