‹ Œuvres de Malebranche: collationnée sur les meilleurs textes et précédé d'une introductionChapitre 150 sur 241 · LIVRE DEUXIÈME. S · texte numérisé non relu

LIVRE DEUXIÈME. S

qu'on se doit représenter la maladie de Tesprit des derniers par comparaison à celle des premiers, laquelle •est plus sensible et fait davantage d'impression sur l'esprit, puisque, dans des choses qui ne diffèrent que du plus et du moins, il faut toujours expliquer les moins sensibles par rapport aux plus sensibles.

Le second défaut de ceux qui ont l'imagination forte et vigoureuse, est donc d'être visionnaires d'imagination ou simplement visionnaires; car on appelle du terme de fous ceux qui sont visionnaires des sens. Voici donc les mauvaises qualités des esprits visionnaires.

Ces esprits sont excessifs en toutes rencontres : ils relèvent les choses basses, ils agrandissent les petites, ils approchent les éloignées. Rien ne leur paraît tel qu'il est. Ils admirent tout, ils se récrient sur tout sans jugement et sans discernement. S'ils sont disposés à la crainte par leur complexion naturelle, je veux dire, si, les fibres de leur cerveau étant extrêmement délicates, leurs esprits animaux sont en petite quantité, sans force et sans agitation ; de sorte qu'ils ne puissent communiquer au reste du corps les mouvements nécessaires ; ils s'effraient à la moindre chose, et ils tremblent à la chute d'une feuille. Mais s'ils ont abondance d'esprits et de sang, ce qui est plus ordinaire, ils se repaissent de vaines espérances, et, s'abandonnant à leur imagination féconde en idées, ils bâtissent, comme Ton dit, des châteaux en Espagne avec beaucoup de satisfaction et de joie. Ils sont véhéments dans leurs p issions,*^entêtés dans leurs opinions, toujours pleins et très-satisfaits d'eux-mêmes. Quand ils se mettent dans la tête de passer pour beaux esprits, et qu'ils s'érigent en auteurs ; car il y a des auteurs de toute espèce visionnaires et autres; que d'extravagances, que d'emportemenls, que de mouvements irréguliers ! ils n'imi-

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tent jamais la nature, tout est affecté, 'tout est Torcê, tout est guindé. Ils ne vont que par bonds, ils ne marchent qu'en cadence; ce ne sont que figures et qu'hy-, perboles. Lorsqu'ils se veulent mellre dans la piété, et s'y conduire par leur fantaisie, ils entrent entièrement dans l'espritjuif et pharisien. Ils &'arrë lent d'ordinaire àl'écorce, à des cérémonies extérif^ures et à de petites pratiques, ils s'en occupent tout entiers. Ils denennent scrupuleu?^, timides, superstitieux. Tout est de foi, tout est essentiel chez eux, hormis ce qui est Téritabiement de Toi, et ce qui est essentiel; car assez souvent ils négligentce qu'ily a déplus important dans l'Évangile, la justice, la miséricorde et la foi, leur esprit étant occupé par des devoirs moins essentiels. Mais il y aurait trop de choses à dire. Il sufSt, pour se persuader de leurs défauts, et pour en remarquer plusieurs autres, de faire quelque réflexion sur ce qui se passe dans les conversations ordinaires.

Les personnes d'une imagination forte et vigoureuse ont encore d'autres qualités qu'il est très-nécessaire de bien expliquer. Nous n'avons parléjusqu'à présent que de leurs défauts; il est très-juste mainlenaut de parler de leurs avantages. Ils en ont un entre autres qui regarde principalement notre sujet, parce que c'est par cet avantage qu'ils dominent sur les esprits ordinaires, qu'ils les font entrer dans leurs idées, et qu'ils leur communiquent toutes les fausses impressions dont ils sont touchés.

.VI. Cet avantage consiste dans une facilité de s'exprimer d'une manière forte et vive quoiqu'elle oe soit pas naturelle. Ceux qui imaginent fortement les choses, les expriment avec beaucoup de force, et persuaden tous ceux qui se convainquent plutôt par l'air et pa^ l'impression se "i*" laforcB des raUc

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vant, camme Ton a dit, des traces profondes d€s sujets qu'ils imaginent, ces traces sont naturellenoient suivies d'une grande émotion d'esprits, qui dispose d'une manière prompte et vive tout leur corps pour exprimer leurs pensées. Ainsi, l'air de leur visage, le Ion de leur voix, et le tour de leurs paroles, animant leurs expressions, préparent ceux qui les écoutent et qui les regardent à se rendre attentifs, et à recevoir machinalement l'impression de l'image qui les agit€. Car, enfin, un homme qui est pénétré de ce qu'il dit, en pénètre ordinairement les autres, un passionné émt'ut toujours; et quoique sa rhétorique soit souvent irrégulière, elle ne laisse pas d'être très-persuasive, parce que l'air et la manière se font sentir, et agissent ainsi dans l'imagination des hommes plus vivement que les discours les plus forts qui sont prononcés de sang-froid : à cause que ces discours ne flattent point leurs sens, et ne frappent point leur imagination.

Les personnes d'imagination ont donc l'avantage de plaire, de toucher et de persuader, à cause qu'ils forment des images très-vives et très-sensibles de leurs pensées. Mais il y a encore d'autres causes qui contribuent à cette facilité qu'ils ont de gagner l'esprit. Car ils ne parlent d'ordinaire que sur des sujets faciles, et qui sont de la portée des esprits du commun. Ils ne se servent que d'expressions et de termes qui ne réveillent que les notions confuses des sens, lesquelles sont toujours très-fortes et très- touchantes. Ils ne traitent des matières grandes et difficiles que d'une manière vague et par lieux communs, sans se hasarder d'entrer dans le détail et sans s'attacher aux principes ; soit parce qu'ils n'entendent pas ces matières, soit parce qu'ils appréhendent de manquer de termes, de s'embarrasser, et de fatiguer l'esprit de ceux qui ne sont pas capables d'une forte attention.

Il est maintenant facile de juger que les choses que nous venons de dire, que les dérèglements d'imagination sont extrêmement contagieux, et qu'ils se glissent et se répandent dans la plupart des esprits avec beaucoup de facilité. Mais ceux qui ont l'imagination forte, étant d'ordinaire ennemis de la raison et du bon sens à cause de la petitesse de leur esprit, et des visions auxquelles ils sont sujets ; on peut aussi reconnaître qu'il y a très-peu de causes plus générales de nos erreurs, que la communication contagieuse des dérèglements et des maladies de l'imagination. Mais il faut encore prouver ces vérités par des exemples et des expériences connues de tout le monde.

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