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de leur foi, et ils ont aussi le droit de juger de ces articles avec leur parlement, comme le pape avec le concile, ainsi que l'on peut voir dans les statuts d'Angleterre et d'Irlande faits au commencement du règne de la reine Elisabeth. Enfln on peut dire que les rois d'Angleterre ont même plus de pouvoir sur le spirituel que sur le temporel de leurs sujets ; parce que ces misérables peuples et ces enfants de la terre se souciant bien moins de la conservation de la foi que de la conservation de leurs biens, ils entrent facilement dans tous les sentiments de leurs princes, pourvu que leur intérêt temporel n'y soit point contraire *.
Les révolutions qui sont arrivées dans la religion en Suède et en Danemark, nous pourraient encore servir de preuve de la force que quelques esprits ont sur les autres ; mais toutes ces révolutions ont encore eu plusieurs autres causes très-considérables. Ces changements surprenants sont bien des preuves de la communication contagieuse de l'imagination, mais des preuves trop grandes et trop vastes. Elles étonnent et elles ébouissent plutôt les esprits qu'elles ne les éclairent, parce qu'il y a trop de causes qui concourent à la production de ces grands événements.
Si les courtisans et tous les autres hommes abandonnent souvent des vérités certaines, des vérités essentielles, des vérités qu'il est nécessaire de soutenir ou de se perdre pour une éternité ; il est visible qu'ils ne se hasarderont pas de défendre des vérités abstraites, peu certaines et peu utiles. Si la religion du prince fait la religion de ses sujets^ la raison du prince fera aussi la raison de ses sujets; et ainsi les sentiments du prince seront toujours à la mode : ses plaisirs, ses passions, ses jeux, ses paroles, ses habits, et généralement toutes
* Art. 17 de la Religion de ^église imgiic,
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ses actions seront à la mode; carie prince est lui-même comme la mode essentielle, et il ne se rencontre presque jamais qu'il fasse quelque chose qui ne devienne pas à la mode. Et comme toutes les irrégularités de la mode ne sont que des agréments et des beautés, il ne faut pas s'étonner si les princes agissent si fortement sur l'imagination des autres hommes.
^ Si Alexandre penche la tête, ses courtisans penchent la tête. Si Denis le tyran s'apph'que.à k géométrie à l'arrivée de Platon dans Syracuse, la géométrie devient aussitôt à la mode, et le palais de ce roi, dit Plutarque, se remplit incontinent de poussière par le grand nombre de ceux qui tracent des figures. Mais, dès que Platon se met en colère contre lui, et que ce prince se dégoûte de l'étude, et s'abandonne de nouveau à ses plaisirs, ses courtisans en fout aussitôt de môme. Il semble, continue cet auteur, qu'ils soient enchantés, et qu'une Gircé les transforme en d'autres hommes. Ils passent de l'inclination pour la philosophie à rinclinalion pour la débauche, et de l'horreur de la débauche à l'horreur de la philosophie^. C'est ainsi que les princes peuvent changer les vices en vertus et les vertus en vices, et qu'une seule de leurs paroles est capable d*en changer toutes les idées. Il ne faut d'eux qu'un mot, qu'un geste, qu'un mouvement des yeux ou des lèvres pour faire passer la science et l'érudition pour une basse pédanterie j la témérité, la brutalité, la cruauté, pour grandeur de courage ; et l'impiété et le libertinage, pour force et pour liberté d'esprit.
Mais cda, aussi bien que tout ce que je viens de dire, suppose que ces princes aient l'imagination forte et vive : car s'ils avaient l'imagination faible et languis* santé, ils ne pourraient pas animer leurs discours, ni
1 Œuvres morales. Gomment on peut distinguer le flatteur de l'ami.
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leur donner ce tour et cette force qui soumet et qui abat invinciblement les esprits faibles.
Si la force de l'imagination toute seule et sans aucun secours de la raison peut produire des effets si surprenàntSy il n'y a rien de si bizarre ni de si extravagant qu'elle ne persuade lorsqu'elle est soutenue par quelques raisons apparentes. En voici des preuves.
Un ancien auteur * rapporte qu'en Ethiopie les gens de cour se rendaient boiteux et difformes, qu*ils se coupaient quelques membres et qu'ils se donnaient même la mort, pour se rendre semblables à leurs princes. On avait honte de paraître avec deux yeux et de marcher droit à la suite d'un roi borgne et boiteux ; de même qu'on n'oserait à présent paraître à la cour avec la fraise et la toque, ou avec des bottines blanches et des éperons dorés. Cette mode des Éthiopiens était fort bizarre et fort incommode, mais cependant c'était la mode. On la suivait avec joie, et on ne songeait pas tant à la peine qu'il fallait souffrir, qu'à l'honneur qu'on se faisait de paraître plein de générosité et d'af fection pour son roi. Enfin, cette fausse raison d'amitié, soutenant l'extravagance de* la mode, l'a fait passer en coutume et en loi qui a été observée fort longtemps.
Les relations de ceux qui ont voyagé dans le Levant nous apprennent que cette coutume se garde dans plusieurs pays, et encore quelques autres aussi contraires au bon sens et à la raison. Mais il n'est pas nécessaire de passer deux fois la ligne pour voir observei religieusement des lois et des coutumes déraisonnables, ou pour trouver des gens qui suivent des modes incommodes et bizarres; il ne faut pas sortir de la
» Diodore de Sicile, Bibl. hist., 1. 2.
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France pour cela. Partout où il y a des hommes sensibles aux passions, et où Timaginalion est maltresse de la raison, il y a de la bizarrerie, et une bizarrerie incompréhensible. Si Ton ne souffre pas tant de douleur à tenir son sein découvert pendant les rudes gelées de l'hiver, et à se serrer le corps durant les chaleurs excessives de l'été, qu'à se crever un œil ou à se couper un bras, on devrait souffrir davantage de confusion. La peine n'est pas si grande, mais la raison qu'on a de l'endurer n'est pas si apparente ; ainsi, il y a pour le moins une égale bizarrerie. Un Éthiopien peut dire que c'est par générosité qu'il se crève un œil ; mais que peut dire une dame chrétienne qui fait parade de ce que la pudeur naturelle et la religion l'obligent de cacher ? Que c'est la mode, et rien davantage. Mais cette mode est bizarre, incommode, malhonnête, indigne en toutes manières ; elle n'a point d'autre source qu'une manifeste corruption de la raison, et qu'une secrète corruption du cœur; on ne la peut suivre sans scandale; c'est prendre ouvertement le parti du dérèglement de l'imagination contre la raison, de rimpureté contre la pureté, de l'esprit du monde contre l'esprit de Dieu; en un mot, c'est violer les lois de la raison et les lois de l'Évangile que de suivre cette mode. N'importe, c'est la mode; c'est-à-dire une loi plus sainte et plus inviolable que celle que Dieu avait écrite de sa main sur les tables de Moïse, et que celle qu'il grave avec son esprit dans le cœur des chrétiens.
En vérité, je ne sais si les Français ont tout à fait droit de se moquer des Éthiopiens et des Sauvages. Il est vrai que si on voyait pour la première fois un roi borgne et boiteux n'avoir à sa suite que des boiteux et des borgnes, on aurait peine à s'empêcher de rire. Mais avec le temps on n'en rirait plus, et l'on