‹ Œuvres de Malebranche: collationnée sur les meilleurs textes et précédé d'une introductionChapitre 168 sur 241 · LIVRE DEUXIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE DEUXIÈME

Si nous croyons Montaigne sur sa parole, nous nous persuaderons que c'était un homme de nulk rétention; qu'il n'avait point de gardoire; la mémoire lui manquait du tout ^, mais qu'il ne manquait pas desens et de jugement. Cependant, si nous en croyons le portrait môme qu'il a fait de son esprit, je veux dire son propre livre, nous ne serons pas tout à fait de son sentiment. Je ne fçaurais recevoir une charge sans tablettes, dit-il, et quand j'ai un propos à tenir, s'il est de longue haleine^ je suis réduit à cette vile et misérable nécessité d'apprendre par cceur mot à mot ce que j'ai à dire; autrement je n'aurais m façon ni assurance, étant en crainte que ma mémoire me vînt faire un mauvais tour *. Un homme qui peut bien apprendre mot à mot des discours de Idngue haleine, pour avoir quelque façon et quelque assurance, manque-t-il plutôt de mémoire que de jugement? Et peut-on croire Montaigne, lorsqu'il dit de lui : Les gens qui me servent, il faut que je les appelle par le nom de leurs charges ou de leurs pays. Car il m'est très -mal aisé de retenir des noms ; et si je durais à vivre longtemps j je no crois pas que je n oubliasse mon nom propre '. Un simple gentilhomme, qui peut retenir par cœur et mot à mot avec assurance des discours de longue haleine, a-t-il un si grand nombre d'officiers qu'il n'en puisse retenir les noms? Un homme qui est né et nourri aux champs, et parmi le labourage, gui a des affaires et un ménage en mainSy et qui dit que de mettre à non chaloir ce qui est a nos pieds, ce que nous avons entre nos mains, ce qui regarde de plus près l'usage de la vie, c'est chose bien éloignée de son dogme ^, peut-il oublier les noms français des domestiques? Peut-il ignorer, comme il dit, la plupart de nos

' Liv. II, cil. .\.

' Liv. I, ch. XXIV.

' Liv. Il, ch. xvir.

* Liv. XII, cil. xvii.

Iir. * Î8

vionnoyes, la différence dixn grain à l'autre en la ten*c et an grenier, si elle n'est pas trop apparente, les plus gros^ siers principes de t agriculture et que les enfants savent^ de quoi sert le levain à faire du pain, et ce que c'est que de faire cuver du vin ^, et cependant avoir tesprit plein de noms des anciens philosophes et de leurs principes, des idées de Platon, des atomes d^Epicure, du plein et du vuide de Leucippus et de Democritus, de l'eau de Thaïes, de l'infinité de nature d'Anaximandre, de l'ai»* de DiogeneSy des nombres et de la symmétric de Pythagoras, de l'infini de Pannenides, de l'un de Museus, de l'eau et du feu d'Apollodorus, des parties similaires d Anaxagoras^ de la discorde et de l'amitié d'Fmpedocles, du feu d' Heraclite, etc.^? Un homme qui dans trois ou quatre pages de son livre rapporte plus de cinquante noms d'auteurs difTérents avec leurs opinions; qui a rempli tout son ouvrage de traits d'histoire, et d'apophthegmes entassés sans ordre ; qui dit que l'histoire et la poésie sont wn gibier en matière de livres; qui se contredit à tous moments et dans un môme chapitre, lors m6me qu'il parle des choses qu'il prétend le mieux savoir, je veux dire lorsqu'il parle des qualités de son esprit, se doitil piquer d'avoir plus de jugement que de mémoire? . Avouons donc que Montaigne éidil excellent en oubliance, puisque Montaigne nous en assure, qu'il soa* haite que nous ayons ce sentiment de lui, et qu'enfin cela n'est pas tout à fait contraire à la vérité. Mais ne nous persuadons pas sur sa parole, ou par les louanges qu'il se donne, que c'était un homme de grand sens et d'une pénétration d'esprit tout extraordinaire. Gela pourrait nous jeter dans Terreur, et donner trop de crédit aux opinions fausses et dangereuses qu'il

* liiv. II, ch. \ii.

« Liv. I, ch. XXV.

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