LIVRE TBOISIEME
respecte et qu'on le craigne, et son orgueil se satisfait lorsque notre esprit s'abat devant lui.
II. Il est temps de finir ce second livre et de faire remarqqer, par les choses que Ton a dites dans ce livre et dans le précédent, que toutes les pensées qu'a Tàme par le corps, ou par dépendance du corps, sont toutes pour le corps ; qu'elles sont toutes fausses ou obscures ; qu'elles ne servent qu'à nous unir aux biens sensibles et à tout ce qui peut nous les procurer; et que cette union nous engage dans des erreurs infinies et dans de très-grandes misères, quoique nous ne sentions pas toujours ces misères, de môme que nous ne connaissons pas les erreurs qui les ont causées. Voici l'exemple le plus remarquable.
L'unioaque nous avons eue avec nos mères dans leur sein, laquelle est la plus étroite que nous puissions avoir avec les hommes, nous a causé les plus grands maux, savoir, le péché et la concupiscence, qui sont l'origine de toutes nos misères. Il fallait néanmoins, pour la conformation de notre corps, que cette union fût aussi étroite qu'elle a été.
A cette union qui a été rompue par notre naissance une autre a succédé, par laquelle les enfants tiennent à leurs parents et à leurs nourrices. Cette seconde union n'a pas été si étroite que la première ; aussi nous a-t-elle fait moinsi de mal ; elle nous a seulement portés à croire et à vouloir imiter nos parents et nos nourrices en toutes choses. Il est visible que cette seconde union nous était encore nécessaire, non, comme la première, pour la conformation de notre corps, mais pour sa conservation, pour connaître toutes les choses qui y peuvent être utiles, et pour disposer le corps aux mouvements nécessaires pour les acquérir.
Enfin, l'union que nous avons encore présentement avec tous les hommes ne laisse pas de nous faire beau-
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coup de mal, quoiqu'elle ne soit pas si étroite, parce qu'elle est moins nécessaire à la conservation de notre corps ; car c'est à cause de cette union que nous vivons d'opinions, que nous estimons et que nous aimons tout ce qu'on aime et ce qu'on estime dans le monde, malgré les remords de notre conscience et les véritables idées que nous avons des choses. Je ne parle pas ici de l'union que nous avons avec l'esprit des autres hommes, car on peut dire que nous en recevons quelque instruction; je parle seulement de l'union sensible, qui est entre notre imagination et l'air et la manière de ceux qui nous parlent. Voilà comment toutes les pensées que nous avons, par dépendance du corps, sont toutes lausses et d'autant plus dangereuses pour notre âme qu'elles sont plus utiles à notre corps.
Ainsi tâchons de nous délivrer peu à peu des illusions de nos sens, des visions de notre imagination, et de l'impression que l'imagination des autres hommes fait sur notre esprit. Rejetons avec soin toutes les idées confuses que nous avons par la dépendance où nous sommes de notre corps, et n'admettons que les idées claires et évidentes que l'esprit reçoit par runion qu'il a nécessairement avec le Verbe, ou la sagesse et la vérité éternelle, comme nous expliquerons dans le livre suivant, qui est de l'entendement ou de l'esprit pur.