‹ Œuvres de Malebranche: collationnée sur les meilleurs textes et précédé d'une introductionChapitre 190 sur 241 · livre: TROISIEME · texte numérisé non relu

livre: TROISIEME

Toutes les choses que Tâme aperçoit sont de deux sortes : ou elles sont dans l'âme, ou elles sont hors de l'âme. Celles qui sont dans l'âme sont ses propres pensées, c'est-à-dire toutes ses différentes modifications; car par ces mois, pensée^ manière de penser, ou modification de l'âme, j'entends généralement toutes les choses qui ne peuvent être dans l'âme sans qu'elle les aperçoive par le sentiment intérieur qu'elle a d'elle-même : comme sont ses propres sensations, ses imaginations, ses pures Intel lections, ou simplement ses conceptions, ses passions mêmes et ses inclinations naturelles. Or, notre âme n'a pas besoin d'idées pour apercevoir toutes ces choses de la manière dont elle les aperçoit, parce qu'elles sont au dedans de l'âme, ou plutôt parce qu'elles ne sont que l'âme même d'une telle ou telle façon ; de même que la rondeur réelle de quelque corps et son mouvement ne sont que ce corps figuré et transporté d'une telle ou telle façon.

Mais pour les choses qui sont hors de l'âme, nous ne pouvons les apercevoir que par le moyen des idées, supposé que ces choses ne puissent pas lui être intimement unies. Il y en a de deux sortes : de spirituelles et de matérielles. Pour les spirituelles, il y a quelque apparence qu'elles peuvent se découvrir à notre âme sans idées et par elles-mêmes : car encore que l'expérience nous apprenne que nous ne pouvons pas immédiatement et par nous-mêmes déclarer nos pensées les uns aux autres, mais seulement par des paroles ou par d'autres signes sensibles auxquels nous avons attaché nos idées; on pourrait dire que Dieu Ta ordonné ainsi pour le temps de cette vie seulement, afin d'empêcher les désordres qui arriveraient présentement si les hommes pouvaient se faire enterldre comme il leur plairait. Mais lorsque la justice et l'ordre régneront, et que nous serons délivrés de la captivité de notre corps, nous

pourrons peut-être nous faire entendre par Funion intime de nous-mêmes, ainsi qu'il y a quelque apparence que les anges peuvent faire dans le ciel. De sorte qu'il ne semble pas absolument nécessaire d'admettre des idées pour représenter à l'âme des choses spirituelles, parce qu'il se peut faire qu'on les voie par elles-mêmes, quoique d'une manière fort imparfaite.

Je n'examine pas ici comment deux esprits peuvent s'unir l'un à l'autre^ et s'ils peuvent de cette manière se découvrir mutuellement leurs pensées. Je crois cependant qu'il n'y a point de substance purement intelligible que celle de Dieu; qu'on ne peut rien découvrir avec évidence que dans sa lumière y et que l'union des esprits ne peut les rendre mutuellement visibles. Car, quoique nous soyons très-unis avec nous-mêmes, nous sommes et nous serons inintelligibles à nous-mêmes, jusqu'à ce que nous voyions en Dieu et qu'il nous présente à nous-mêmes l'idée parfaitement intelligible qu'il a de notre être renfermé dans le sien. Ainsi, quoiqu'il semble que j'accorde ici que les anges puissent par euxmêmes manifester les uns aux autres et ce qu'ils sont et ce qu'ils, pensent y ce que dans le fond je ne crois pas véritable, j'avertis que ce n'est que parce que je n'en veux pas disputer ; pourvu que l'on m'abandonne ce qui est incontestable, savoir, qu'on ne peut voir les choses matérielles par elles-mêmes et sans idées *.

J'expliquerai dans le chapitre septième le sentiment que j'ai sur la manière dont nous connaissons les esprits, et je ferai voir qu'à présent nous ne pouvons les connaître entièrement par eux-mêmes quoiqu'ils puissent peut-être s'unir à nous. Mais je parle principalement ici des choses matérielles, qui certainement ne

i Cet article est en italiques, parce qu'on le peut passer et qu'il est difficile de l'entendre si l'on ne sait ce que je pense de rÂme et de la nature des idées.

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