livre: TROISIEME. 3U
cette idée générale qu'a l'esprit de ce nombre infini de triangles de différentes espèces prouve assez que si Ton ne conçoit point par des idées particulières tous ces différents triangles^ en un mot si on ne comprend pas rinfini, ce n'est pas faute d'idées, ou que l'infini ne nous soit présent; mais c'est seulement faute de capacité et d'étendue d'esprit. Si un homme s'appliquait à considérer les propriétés de toutes les diverses espèces de triangles, quand même il continuerait éternellement cette sorte d'étude, il ne manquerait jamais d'idées nouvelles et particulières, mais son esprit se lasserait inutilement.
Ce que je viens de dire des triangles se peut appliquer aux figures de cinq, de six, de cent, de mille, de dix mille côtés, et ainsi à l'infini. Et sî les côtés d'un triangle pouvant avoir des rapports infinis les uns avec les autres font des triangles d'une infinité d'espèces, il est facile de voir que les figures de quatre, de cinq ou d'un million de côtés, sont capables de différences encore bien plus grandes, puisqu'elles sont capables d'un plus grand nombre de rapports et de combinaisons de leurs côtés que les simples triangles.
L'esprit voit donc toutes ces choses, il en a des idées : il est sûr que ces idées ne lui manqueront jamais, quand il emploierait des siècles infinis à la considéralion même d'une seule figure; et que s'il n'aperçoit pas ces figures infinies tout d'un coup, ou s'il ne comprend pas l'infini, c'est seulement que son étendue est très-limitée. Il a donc un nombre infini d'idées ; que dis-je, un nombre infini I il a autant de nombres infinis d'idées qu'il y a de différentes figures; de sorte que puisqu'il y a un nombre infini de différentes figures, il faut, pour connaître seulement les figures, que l'esprit ait une infinité de nombres infinis d'idées.
Or, je demande s'il est vraisemblable que Dieu ait
créé tant de choses avec l'esprit de rhomme. Pour moi, cela ne me paraît pas ainsi ; principalement puisque cela se peut faire d'une autre manière très-simple et très-facile, comme nous verrons bientôt. Car, comme Dieu agit toujours par les voies les plus simples, il ne paraît pas raisonnable d'expliquer comment nous connaissons les objets en admettant la création d'une infinité d'êtres, puisqu'on peut résoudre cette difficulté d'une manière plus facile et plus naturelle.
Mais quand même l'esprit aurait un magasin de toutes les idées qui lui sont nécessaires pour voir les objets, il serait néanmoins impossible d'expliquer comment l'âme pourrait les choisir pour se les représenter; comment par exemple il se pourrait faire qu'elle aperçût, dans l'instant même qu'elle ouvre les yeux au milieu d'une campagne, tous ces divers objets dont elle découvre la grandeur, la figure, la distance et le mouvement. Elle ne pourrait pas même, par cette voie, apercevoir un seul objet, comme le soleil, lorsqu'il serait présent aux yeux du corps; car, puisque l'image que le soleil imprime dans le cerveau ne ressemble point à ridée que nous en avons, comme on Ta prouvé ailleurs, et même que Pâme n'aperçoit pas le mouvement que le soleil produit dans le fond des yeux et dans le cerveau, il n'est pas concevable qu'elle pût justement deviner, parmi ce nombre infini d'idées qu'elle aurait, laquelle il faudrait qu'elle se représentât pour imaginer ou pour voir le soleil, et le voir de telle ou de telle grandeur déterminée. On ne peut donc pas dire que les idées des choses soient créées avec nous, et que cela suffit afin que nous voyions les objets qui nous environnent.
On ne peut pas dire aussi que Dieu en produise à tous moments autant de nouvelles que nous apercevons de choses différentes. Gela est assez réfuté par ce
d'assurer que Tâme étant faite pour penser, elle a dans elle-même, je veux dire en considérant ses propres perfections, tout ce qu'il lui faut pour apercevoir les objets; parce qu'en effet, étant plus noble que toutes les choses qu'elle conçoit distinctement, on peut dire qu'elle les contient en quelque sorte éminemment^ comme parle l'École, c'eslrà-dire d'une manière plus noble et plus relevée qu'elles ne sont en elles-mêmes. Ils prétendent que les choses supérieures comprennent en cette sorte les perfections des inférieures. Ainsi, étant les plus nobles des créatures qu'ils connaissent, ils se flattent d'avoir dans eux-mêmes d'une manière spirituelle tout ce qui est dans le monde visible, et de pouvoir en se modifiant diversement apercevoir tout ce que l'esprit humain est capable de connaître. En un mot, ils veulent que l'âme soit comme un monde intelligible qui comprend en soi tout ce que comprend le monde matériel et sensible, et même inûniment davantage.
Mais il me semble que c'est être bien hardi que de vouloir soutenir cette pensée. C'est, si je ne me trompe, la vanité naturelle, l'amour de l'indépendance et le désir de ressembler à celui qui comprend en soi tous les êtres, qui nous brouille l'esprit et qui nous porte à nous imaginer que nous possédons ce que nous n'avons point. Ne dites pas que vous soyez, à vous-même votre lu* mière, dit saint Augustin S car il n'y a que Dieu qui soit à lui-môme sa lumière et qui puisse en se considérant voir tout ce qu'il a produit et qu'il peut produire *.
Il est indubitable qu'il n'y avait que Dieu seul avant que le monde fût créé, et qu'il n'a pu le produire sans connaissance et sans idée ; que par conséquent ces
* Serm. 8, De ver bis Domini.
* Exode, 111, n.