LIVRE TROISIÈME
figure, la divisibilité et l'impénétrabilité supposent Tétendue, et que l'étendue ne suppose rien ; mais que dès qu'elle est donnée, la divisibilité, l'impénétrabilité et la figure sont données. Ainsi, on doit conclure que rétendue est l'essence de la matière, supposé qu'elle n'ait que les attributs dont nous venons de parler .ou d'autres semblables ,- et je ne crois pas qu'il y ait personne au monde qui en puisse douter après y avoir sérieusement pensé.
Mais la difficulté est de savoir si la matière n'a point encore quelques autres attributs différents de l'étendue et de ceux qui en dépendent; de sorte que l'étendue môme ne lui soit point essentielle, et qu'elle suppose quelque chose qui en soit le sujet et le principe.
Plusieurs personnes, après avoir considéré très-attentivement l'idée qu'ils avaient de la matière, par tous les attributs qui en sont connus, après avoir aussi médité les effets de la nature autant que la force et la capacité de l'esprit le peuvent permettre, se sont fortement persuadés que l'étendue ne suppose aucune chose dans la matière, soit parce qu'ils n'ont pas eu d'idée distincte et particulière de cette prétendue chose qui précède rétendue, soit encore parce qu'ils n'ont vu aucun effet qui la prouve.
Car de môme que pour se persuader qu'une montre n'a point quelque entité différente de la matière dont elle est composée, il suffit de savoir comment la différente disposition des roues peut produire tous les mouvements d'une montre, et de n'avoir outre cela aucune idée distincte de ce qui pourrait ôtre cause de ces mouvements, quoiqu'on en ait plusieurs de logique; ainsi, parce que ces personnes n'oïit point d'idée distincte de ce qui pourrait ôtre dans la matière, si l'étendue en était ôtée, qu'ils ne voient aucun attribut qui le fasse connaître, que, l'étendue étant donnée, tous les attri-
buts que Ton conçoit appartenir à la matière sont donnés, et que la matière n'est cause d'aucun effet qu'on ne puisse concevoir que de l'étendue diversement configurée et diversement agitée ne puisse produire, ils se sont persuades de là que l'étendue était l'essence de la matière.
Mais de môme que les hommes n'ont point de démonstration certaine qu'il n'y a point quelque intelligence ou quelque entité nouvellement créée dans les roues d'une montre; ainsi personne ne peut, sans une révélation particulière, assurer comme une démonstration de géométrie qu'il n'y a que de l'étendue diversement configurée dans une pierre. Car il se peut absolument faire que l'étendue soit jointe avec quelque autre chose que nous ne concevons pas, parce que nous n'en avons point d'idée, quoiqu'il semble fort déraisonnable de le croire et de l'assurer, puisqu'il est contre la raison d'assurer ce qu'on ne sait point et ce qu'on ne conçoit point.
Toutefois, quand onsupposerait qu'ilyauraitquelque autre chose que l'étendue dans la matière, cela n'empêcherait pas, si on y prend bien garde, que l'étendue n'en fût l'essence, selon la définition que l'on vient de donner de ce mot. Car enfin il est absolument nécessaire que tout ce qu'il y a au monde soit ou bien .un ôtre, ou bien la manière d'un être, un esprit attentif ne le peut nier. Or, l'étendue n'est pas la manière d'un ôtre, donc c'est un ôlrc. Mais, puisque la matière n'est point un comj)osé de plusieurs êtres, comme l'homme, qui est composé de corps et d'esprit; puisque la matière n'est qu'un seul être, il est manifeste que la matière n'est rien autre chose que l'élendue.
Pour prouver maintenant que l'étendue n'est pas la manic-re d'un être, mais que c'est véritablement un être, il faut remarquer qu'on ne peut concevoir la ma-