‹ Œuvres de Malebranche: collationnée sur les meilleurs textes et précédé d'une introductionChapitre 224 sur 241 · LIVRE TROISIEME · texte numérisé non relu

LIVRE TROISIEME

est absolument nécessaire d*avoir présentes à Fesprit mille idées différenles.

Les hommes s'imaginent donc que les choses de différente nature sont de même nature, et que les choses de même espèce ne diffèrent presque point les unes des autres. Ils jugent que les choses inégales sont égales, que celles qui sont inconstantes sont constantes, et que celles qui sont sans ordre et sans proportion sont trèsordonnées et très-proportionnées. En un mot, ils croient souvent que des choses diil'érentes en nature, en qualité, en étendue, en durée et en proportion, sont semblables en toutes ces choses. Mais cela mérite d'être expliqué plus au long par quelques exemples, parce que c'est la cause d'un nombre infini d'erreurs.

L'e§prit et le corps, la substance qui pense et celle qui est étendue, sont deux genres d'êtres tout à Tait différents et entièrement opposés : ce qui convient à Tun ne peut convenir à l'autre. Cependant la plupart des hommes, faisant peu d'attention aux propriétés de la pensée et étant continuellement touchés par les corps, ont regardé l'âme et le corps comme une seule et même chose : ils ont imaginé de la ressemblance entre deux choses si différentes. Ils ont voulu que l'àme fût matérielle, c'est-à-dire étendue dans tout le corps et figurée comme le corps. Us ont attribué à l'esprit ce qui ne peut convenir qu'au corps.

De plus, les hommes sentant du plaisir, de la douleur, des odeurs, des saveurs, etc., et leur corps leur étant plus présent que leur âme même; c'est-à-dire s'imaginant facilement leur corps, et ue pouvant imaginer leur âme, ils lui ont attribué les qualités de sentir, d'imaginer, et quelquefois même celle de concevoir, qui ne peuvent appartenir qu'à l'âme. Mais les exemples suivants seront plus sensibles.

Il est certain que tous les corps naturels, ceux-là

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mômes que Ton appelle de môme espèce, diffèrent les uns des autres; que de Tor n'est pas tout à fait sembla* bie à de Tor, et qu'une goutte d'eau est différente d'une autre goutte d'eau. Il en est de tous les corps de môme espèce commedesvisages.Tous les visagesontdeuzyeax^ un nez, une bouche, etc. ; ce sont tous des visages et des visages d'hommes, et cependant on peut dire qu'il n'y en eut jamais deux tout à fait semblables. Demôme un morceau d'or a des parties fort semblables à un autre morceau d'or, et une goutte d'eau a assurément beaucoup de ressemblance avec une autre goutte d'eau ; néanmoins on peut assurer que l'on n'en peut pas donner deux gouttes, fussent-elles prises de la même rivière^ qui se ressemblent entièrement. Toutefois le$ philosophes supposent sans réflexion des ressemblances essentielles entre les corps de môme espèce, ou des ressemblances qui consistent dans l'indivisible; car les essences des choses consistent dans un indivisible selon leur fausse opinion.

La raison pour laquelle ils tombent dans une erreur si grossière, c'est qu'ils ne veulent pas considérer avec quelque soin les choses, sur lesquelles cependant ils composent de gros volumes. Car de môme qu'on ne met pas une parfaite ressemblance entre les visages^ parce que l'on a soin de les regarder de près, et que l'habitude qu'on a prise de les distinguer fait que l'on en remarque les plus petites différences; ainsi, si les philosophes considéraient la nature avec quelque atten-. lion, ils reconnaîtraient assez de causes de diversités dans les choses mômes qui nous causent les mômes sensations et que nous appelons pour cela de môme espèce, cl ils n'y supposeraient pas si facilement des ressemblances essentielles. Des aveugles auraient tort s'ils supposaient une ressemblance essentielle entre les visages qui consistât dans l'indivisible, à cause qu'ils n'enaper*

çoîvent pas sensiblement les différences. Les philosophes ne doivent donc pas supposer de telles ressemblances dans les co^ps de même espèce, à cause qu'ils n'y remarquent point de différences.

L'inclination que nous avons à supposer de la ressemblance dans les choses nous porte encore à croire qu'il y a un nombre déterminé de différences et de formes, et que ces formes ne sont point capables de plus et de moins. Nous pensons que tous les corps diffèrent les uns des autres comme par degrés, que ces degrés mêmes gardent de certaines proportions entre eux. En un mot, nous jugeons des choses matérielles comme des nombres.

Il est clair que cela vient de ce que l'esprit se perd dans les rapports des choses incommensurables, comme sont les différences infinies qui se trouvent dans les corps naturels; et qu'il se soulage quand il imagine quelque ressemblance ou quelque proportion entre elles, parce qu'alors il se représente plusieurs choses avec une très-grande facilité. Car, comme j'ai déjà dit, il ne faut qu'une idée pour juger que plusieurs choses se ressemblent, et il en faut plusieurs pour juger qu'elles différent entre elles. Par exemple, si Ton sait le nombre des anges, et que pour chaque ange il y ait dix archanges, et que pour chaque archange il y ait dix trônes, et ainsi de suite en gardant la même proportion d'un à dix jusqu'au dernier ordre des intelligences, l'esprit peut savoir quand il vojudra le nombre de tous ces esprits bienheureux et même en juger à peu près toul d'une vue en y faisant une forte attention, ce qui lui plaît infiniment. Et c'est ce qui peut avoir porté quelques personnes à juger ainsi du nombre des esprits célestes, comme il est arrivé à quelques philosophes, qui ont mis une proportion décuple de pesanteur et de légèreté entre les éléments, supposant

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le feu dix fois plus léger que l'air, et ainsi des autres.

Quand l'esprit se trouve obligé d'admettre des différences entre les corps par les différentes sensations qu'il en a, et encore par quelques autres raisons particulières, il n'en met toujours que le moins qu'il peut. C'est par cette raison qu'il se persuade facilement que les essences des choses consistent dans l'indivisible, et qu'elles sont semblables aux nombres, comme nous venons de dire, parce qu'alors il ne lui faut qu'une idée pour se représenter tous les corps qu'ils appellent de même espèce. Si on met, par exemple, un verre d'eau dans un muid de vin, les philosophes veulent que l'essence du vin demeure toujours la même, et que l'eau soit convertie en vin ; que de même qu'entre trois et quatre il ne peut y avoir de nombre, puisque la véritable unité est indivisible, qu'ainsi il est nécessaire que l'eau soit convertie en la nature et en l'essence du vin, ou que le vin perde sa nature; que de même que tous les nombres de quatre sont tout à fait semblables, qu'ainsi l'essence de Teau est tout à fait semblable dans toutes les eoux; que comme le nombre de trois diffère essentiellement du nombre de deux, et qu'il ne peut avoir les mêmes propriétés que lui, qu'ainsi deux corps de différente espèce diffèrent essentiellement, et d'une telle manière qu'ils n'ont jamais les mêmes propriétés qui viennent de l'essence, et d'autres semblables. Cependant, si les hommes consid^éraient les véritables idées des choses avec quelque attention, ils découvriraient bientôt que tous les corps étant étendus, leur nature ou leur essence n'a rien de semblable aux nombres, et qu'elle ne peut consister dans l'indivisible.

Les hommes ne supposent pas seulement l'identité de la ressemblance ou de la proportion dans la nature, dans le nombre et dans les différences essentielles des

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