‹ Œuvres de Malebranche: collationnée sur les meilleurs textes et précédé d'une introductionChapitre 230 sur 241 · LIVRE TROISIEME · texte numérisé non relu

LIVRE TROISIEME

môme ordre. Us portent tous le même habit et le môme nom, ils se ressemblent en cela : c'est assez afin que le commun des hommes s'imagine qu'ils se ressemblent en tout. On suppose qu'ils sont semblables^ parce que ne pénétrant pas le fond de leurs cœurs on ne peut pas voir positivement s'ils diffèrent.

Les calomniateurs qui s'étudient aux moyens de ternir la réputation de leurs ennemis, se servent d'ordinaire de celui ci, et l'expérience nous apprend qu'il réussit presque toujours. En effet il est très-proportionné à la portée du commun des hommes, et il n'est pas difficile de trouver dans des communautés nombreuses, si saintes qu'elles soient, quelques personnes peu réglées, ou dans de mauvais sentiments, puisque dans la compagnie des apôtres dont Jésus-Christ même était le chef, il s'est trouvé un larron, un traître, un hypocrite, en un mot un Judas.

Les Juifs auraient eu sans doute grand tort s'ils eussent porté des jugements désavantageux contre la compagnie la plus sainte qui fut jamais, à cause de l'avarice et du dérèglement de Judas; et s'ils les eussent tous condamnés dans leur cœur, à cause qu'ils souffraient avec eux ce méchant homme, et que Jésus- Christ même ne le punissait pas quoiqu'il connût ses crimes.

Il est donc manifeslementcontre la raison et contre la charité de prétendre qu'une communauté est dans quelque erreur, parce qu'il se trouve quelques particuliers qui y sont tombés, quand même les chefs la dissimuleraient ou qu'ils en seraient eux-mêmes lespartisans.il est vrai que lorsque tous les particuliers veulent soutenir Terreur ou la faute de leur frère, on doit juger que toute la communauté est coupable. Mais on peut dire que cela n arrive presque jamais, car il paraît morale-

ment impossible que tous les particuliers d'un ordre soient dans les mêmes sentiments.

Les hommes ne devraient donc jamais conclure de cette sorte du particulier au général; mais ils ne sauraient juger simplement de ce qu'ils voient, ils vont toujours dans Texcès. Un religieux d'un tel ordre est un grand homme, un homme de bien : ils en concluent que tout l'ordre est rempli de grands hommes et de gens de bien. De même un religieux d'un ordre est dans de mauvais sentiments : donc tout cet ordre est corrompu et dans de mauvais sentiments. Mais ces derniers jugements sont bien plus dangereux que les premiers, parce qu'on doit toujours bien juger de son prochain, et que la malignité de Thomme fait que les mauvais jugements et les discours tenus contre la réputation des autres plaisent beaucoup plus et s'impriment plus fortement dans Tesprit que les jugements et les discours avantageux qu'on en fait.

Quand un homme du monde et qui suit ses passions s'attache fortement à son opinion, et qu'il prétend dans les mouvements de sa passion qu'il a raison de la suivre, on juge avec sujet que c'est un opiniâtre, et il le reconnaît lui-même dès que sa passion est passée. De môme quand une personne de piété, qui est pénétré de ce qu'il dit, et qui a reconnu la vérité de la religion et la vanité des choses du monde, veut' sur ses lumières résister aux dérèglements des autres, et qu'il les reprend avec quelque zèle ; les gens du monde jugent aussi que c'est un opiniâtre, et ainsi ils concluent que les dévots sont opiniâtres. Ils jugent môme que les gens de bien sont beaucoup plus opiniâtres que les déréglés et les méchants, parce que ces derniers ne défendant leurs opinions que selon les différentes agitations du sang et des passions, ils ne peuvent pas demeurer longtemps dans leurs sentiments : ils en reviennent. Au lieu que

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