LIVRE PREMIER
dans ces objets une infinité de parties qu'ils ne nousdécouvrent point.
Mais pour mieux comprendre ce que nous devons juger de retendue des corps sur le rapport de nos yeux, imaginons-nous que Dieu ait fait en petit, et d'une portion de matière de la grosseur d'une balle, un ciel et une terre, et des hommes sur cette terre, avec les mômes proportions qui sont observées dans ce grand monde. Ces petits, hommes se verraient les uns les autres, et les parties de leurs corps, et même les petits animaux qui seraient capables de les incommoder; car autrement leurs yeux leur seraient inutiles pour leur conservation. Il est donc manifeste dans celte supposition, que ces petits hommes auraient des idées de la grandeur des corps, bien diflérentes de celles^ que nous en avons ; puisqu'ils regarderaient leur petit monde, qui ne serait qu'une balle à notre égard,, comme des espaces infinis, à peu près de même que nous jugeons du monde dans lequel nous sommes.
Ou si nous le trouvons plus facile à concevoir, pensons que Dieu ait fait une terre infiniment plus vaste que celle que nous habitons, de sorte que cette nouvelle terre soit à la nôtre, comme la nôtre serait à celle dont nous venons de parler dans la supposition précédente. Pensons, outre cela, que Dieu ait gardé dans toutes les parties qui composeraient ce nouveau monde la môme proportion que dans celles qui composent le nôtre. Il est clair que les hommes de ce dernier monde seraient plus grands qu'il n'y a d'espace entre notre terre, et les étoiles les plus éloignées que nous voyons ; et cela étant, il est visible que s'ils avaient les mêmes idées de l'étendue des corps que nous en avons, ils ne pourraient pas distinguer quelques-unes des parties de leur propre corps, et qu'ils eu verraient quelques autres d'une grosseur énorme. De
•53 RECU£RCBB DE LA VÉRITË.
sorte qu'il est ridicule de penser qu'ils vissent les choses de la môme grandeur que nous les voyons.
Il est manifeste dans les deux suppositions que nous venons de faire, que les hommes du grand ou du petit inonde auraient des idées de la grandeur des corps, hien différentes des nôtres, supposé que leurs yeux leur fissent avoir des idées des objets qui seraient autour d'eux, proportionnées à la grandeur de leur propre 43orps. Or si ces hommes assuraient hardiment, ^ur le témoignage de leurs yeux, que les corps seraient tels qu'ils les verraient, il est visible qu'ils se tromperaient; personne n'en peut douter. Cependant il est certain ■que ces hommes auraient tout autant de raison que nous de défendre leur sentiment. Apprenons donc, par leur exemple, que nous sommes très-incertains de la véritable grandeur des corps que nous voyons, et que tout ce que nous en pouvons savoir par notre vue, n'est que le rapport qui est entre eux et le nôlre, rapport nullement exact ; en un mot, que nos yeux ne nous sont pas donnés pour juger de la vérité des choses, mais seulement pour nous faire connaître celles qui peuvent nous incommoder ou 'nous être utiles en quelque chose.
II. Mais les honimes ne se flent pas seulement à leurs yeux pour juger des objets visibles : ils s'y lient môme pour juger de ceux qui sont invisibles. Dès qu'ils ne voient point certaines choses, ils en concluent qu'elles ne sont point; attribuant ainsi à la vue une pénétration en quelque façon infinie. C'est ce qui les empêche de reconnaître les véritables causes d'une inflnité d'effets naturels ; car s'ils les rapportent à des facultés et à des qualités imaginaires, c'est souvent parce qu'ils ne voient pas les réelles, qui consistent dans les différentes conflgurations de ces corps.
Ils ne voient point, par exemple, les petites parties