‹ Œuvres de Malebranche: collationnée sur les meilleurs textes et précédé d'une introductionChapitre 39 sur 241 · LIVRE PREMIER. 5S · texte numérisé non relu

LIVRE PREMIER. 5S

les fait considérer comme petits absolument, et ensuite comme méprisables à cause de leur petitesse^ comme si les corps pouvaient être petits en eux-mêmes.

Tâcbons donc de ne point suivre les impressions de nos sens dans le jugement que nous portons de la grandeur des corps; et quand nous dirons, par exemple, qu'un oiseau est petit, ne l'entendons pas absolument, car rien n'est grand ni petit en soi. Un oiseau même est grand par rapport à une moucbe; et s'il est petit par rapport à notre corps, il ne s'ensuit pas qu'il le soit absolument, puisque notre corps n'est pas une règle absolue sur laquelle nous devions mesurer les autres. Il est lui- môme très-petit par rapport à la terre ; et la terre par rapport au cercle que le soleil ou la terre même décrit à l'entour l'un de l'autre ; et ce cercle par rapport à l'espace contenu entre nous et les étoiles fixes; et ainsi en continuant, car nous pouvons toujours imaginer des espaces plus grands et plus grands à l'infini.

III. Mais il ne faut pas nous imaginer que nos sens^ nous apprennent au juste le rapport, que les autres corps ont avec le nôtre : car l'exactitude et la justesse ne sont point essentielles aux connaissances sensibles qui ne doivent servir qu'à la conservation de la vie. Il est vrai que nous connaissons assez exactement le rapport que les corps qui sont proches de nous ofit avec le nôtre : mais à proportion que ces corps s'éloignent nous les connaissons moins parce qu'alors ils ont moins de rapport avec notre corps. L'idée ou le sentiment de grandeur que nous avons à la vue de quelque corps, diminue à proportion que ce corps est moins en état de nous nuire; et cette idée ou sentiment s'étend à mesure que ce corps s'approche de nous, ou plutôt à mesure que le rapport qu'il a avec notre corps s'augmente» Enfin si ce rapport cesse tout à fait, je veux dire, si quelque corps est si petit ou si éloigné de nous qu'il

ne puisse nous nuire, nous n'en avons plus aucun sentiment. De sorte que par la vue nous pouvons quelquefois juger à peu près du rapport que les corps ont avec le nôtre, et de celui qu'ils ont entre eux; mais nous ne devons jamais croire qu'ils soient de la grandeur qu'ils nous paraissent

Nos yeux, par exemple, nous représentent le soleil et la lune de la largeur d'un ou de deux pieds; mais il ne faut pas nous imaginer, comme Épicure et Lucrèce, qu'ils n'aient véritablement que cette largeur. La même lune nous parait à la vue beaucoup plus grande que les plus grandes -étoiles, et néanmoins on ne doute pas qu'elle ne soit sans comparaison plus petite. De même nous voyons tous les jours sur la terre deux ou plusieurs choses, desquelles nous ne saurions découvrir au juste la grandeur ou le rapport, parce qu'il est nécessaire pour en juger d'en connaître la juste distance, ce qu'il est très-difficile de savoir.

Nous avons même de la peine à juger avec quelque certitude du rapport qui se trouve entre deux corps qui sont tout proche de nous ; il les faut prendre entre nos mains et les tenir l'un contre l'autre pour les comparer, et avec tout cela nous hésitons souvent sans en pouvoir rien assurer. Gela se reconnaît visiblement lorsqu'on veut examiner la grandeur de quelques pièces de monnaie presque égales ; car alors on est obligé de les mettre les unes sur les autres pour voir d'une manière plus sûre que par la vue si elles conviennent en grandeur. Nos yeux ne nous trompent donc pas seulement dans la grandeur des corps en euxmêmes, mais aussi dans les rapports que les corps ont entre eux.

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