LIVRE PREMIER
s'en pourra servir pour juger de la distance de cet objet.
Or il est très-facile de reconnaître que cet angle change notablement, quand un objet qui est à un pied de notre vue est transporté à quatre : mais s'il est seulement transporté de quatre à huit, le changement est beaucoup moins sensible; si de huit à douze, encore moins ; si de mille à cent mille, presque plus ; enQn ce changement ne sera plus sensible, quand même on le porterait jusque dans les espaces imaginaires. De sorte que s'il y a un espace assez considérable entre A et G, l'âme ne pourra point par ce moyen connaître si l'objet est proche de B ou de D.
C'est pour cette raison que nous voyons le soleil et la lune comme s'ils étaient enveloppés dans les nues, quoiqu'ils en soient étrangement éloignés; que nous croyons naturellement que tous les astres sont dans une égale distance, et que les comètes sont stables et presque sans aucun mouvement sur la fin de leur cours. Nous nous imaginons même que les comètes se dissipent entièrement au bout de quelques mois, à cause qu'elles s'éloignent de nous par une ligne presque droite ou directe à nos yeux, et qu'elles vont ainsi se perdre dans ces grands espaces, d'où elles ne retournent qu'après plusieurs années, ou même après plusieurs siècles; car il y a bien de l'apparence qu'elles ne se dissipent pas dès qu'on cesse de les voir.
Pour expliquer le second moyen dont l'âme se sert pour juger de la dislance des objets, il faut savoir qu'il est absolument nécessaire que la figure de l'œil soit différente, selon la différente distance des objets que nous voyons; car lorsqu'un homme voit un objet proche de soi, il est nécessaire que ses yeux soient plus longs que si l'objet était plus éloigné : parce qu'aQn que les rayons de cet objet se rassemblent sur m. 7
74 RECnERCnE DE LA VÉRITÉ.
le nerf optique, ce qui est nécessaire afin qu'on le voie distinctement, principalement parce que l'objet est peu éclairé, il faut que la dislance d'entre ce nerf et le cristallin soit plus grande.
Il est vrai que si le cristallin devenait plus convexe quand l'objet est proche, cela ferait le même effet que si l'œil s'allongeait; mais il n'est pas croyable que le cristallin puisse facilement changer de convexité; et l'on a, d'un autre côté, une preuve assez vraisemblable que l'œil s'allonge; car Tanalomie apprend qu'il y a des muscles qui environnent l'œil par le milieu, et Pon sent l'effort de ces muscles qui le pressent, et qui l'allongent apparemment quand on veut voir quelque ohose de fort près.
Mais il n'est pas nécessaire de savoir ici de quelle Bûanière cela se fait, il suffit qu'il arrive du changement dans l'œil, soit parce que les muscles qui l'environnent le pressent, soit parce que les petits nerfs qui répondent aux ligaments ciliaires, lesquels tiennent le cristallin suspendu entre les autres humeurs de l'œil, se lâchent pour augmenter la convexité du cristallin, ou se roidissent pour la diminuer, soit enfin parce que la prunelle se dilate ou se resserre, car il y a bien des gens dont les yeux ne reçoivent point d'autre changement.
Car enfin, le changement qui arrive, quel qu'il soit, n'est que pour faire que les rayons des objets se rassemblent tout juste sur le nerf optique. Or il est constant que, quand l'objet est à cinq cents pas ou à dix mille lieues, on le regarde avec la même disposition des yeux, sans qu'il y ait aucun changement sensible dans les muscles q;ui environnent Tœil, ni dans les nerfs qui répondent aux ligaments ciliaires du cristallin, ni enfin dans l'ouverture de la prunelle, et les rayons des objets se rassemblent fort exactement sur