‹ Œuvres de Malebranche: collationnée sur les meilleurs textes et précédé d'une introductionChapitre 51 sur 241 · LIVRE PREMIER · texte numérisé non relu

LIVRE PREMIER

chent pas que l'image qui se trace au fond de nos yeux, lorsque nous voyons la lune qui se lève, ne soit plus petite que celle qui s'y forme lorsqu'il y a longtemps qu'elle est levée.

Les astronomes qui mesurent le diamètre des pla< nètes remarquent que celui de la lune s'agrandit à proportion qu'elle s'éloigne de l'horizon, et par conséquent à proportion qu'elle nous parait plus petite : ainsi le diamètre de l'image que nous en avons' dans le fond de nos yeux est plus petit lorsque nous la voyons plus grande. En effet lorsque la lune se lève, elle est plus éloignée de nous du diamètre de la terre que lorsqu'elle est perpendiculairement sur notre tête ; et c'est là la raison pour laquelle son diamètre s'agrandit lorsqu'elle monte sur l'horizon, parce qu'alors elle s'approche de nous.

Ce qui fait donc que nous la voyons plus grande lorsqu'elle se lève n'est point la réfraction que souffrent ses rayons dans les vape\irs qui sortent de la terre, puisque l'image qui est formée de ces rayons est alors plus petite; mais c'est le jugement naturel qui se forme en nous de son éloignement, à cause qu'elle nous paraît au delà des terres que nous voyons fort éloignées de nous, comme l'on a expliqué auparavant; et l'on s'étonne que des philosophes tiennent que la raison de cette apparence et de cette tromperie de nos sens soit plus difûcile à trouver que les plus grandes équations d'algèbre.

Ce moyen que nous avons pour juger de l'éloignement de quelque objet par la connaissance de la distance des choses qui sont entre nous et lui, nous est souvent assez utile quand les autres moyens dont j'ai parlé ne nous peuvent de rien servir; car nous pouvons juger par ce dernier moyens |ue de certains objet soni éloignés de nous de plusieurs lieues, ce que nous ne

pouvons pas faire par les autres. Cependant, si on Texamine, on y trouvera plusieurs défauts.

Car premièrement ce moyen ne nous sert que pour les objets qui sont sur la tprre, puis qu'on n'en peut faire usage que très-rarement et même fort inutilement pour ceux qui sont dans Tair ou dans les cieux. Secondement, on ne s'en peut servir sur la terre que pour des choses éloignées de peu de lieues. En troisièm'e lieu, il faut être assuré qu'il ne se trouve entre nous et l'objet ni vallées, ni montagnes, ni autre chose semblable qui nous empêche de nous servir de ce moyen. Enfin je crois qu'il n'y a personne qui n'ait fait assez d'expériences sur ce sujet pour être persuadé qu'il est extrêmement difficile de juger avec quelque certitude de Téloignement des objets par la vue sensible des choses qui se trouvent entre eux et nous, et on ne s'y est peut-être que trop arrêté.

Voilà tous les moyens que nous avons pour juger de la distance des objets ; on y a fait remarquer des défauts considérables, et on en doit conclure que les jugements qui sont appuyés sur des moyens si peu sûrs doivent être aussi très-incertains.

Il est facile de là de faire voir la vérité des propositions que j'ai avancées. On a supposé l'objet G assez éloigné d'A, dont il peut en plusieurs rencontres s'avancer vers D ou s'approcher vers B, sans qu'on le reconnaisse, puisqu'on n'a pas de moyen assuré pour juger de sa dislance. Il peut même reculer vers D lorsqu'on le croira s'approcher vers B, parce que l'image de l'objet s'augmente et s'agrandit quelquefois sur le nerf optique, soit à cause que la matière transparente qui est entre l'objet et l'œil peut faire une plus grande réfraction en un temps qu'en un autre, soit parce qu'il arrive quelquefois de petits tremblements à ce nerf, soit enfin parce que l'impression que

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