‹ Œuvres de Malebranche: collationnée sur les meilleurs textes et précédé d'une introductionChapitre 61 sur 241 · UVRE PREMIER · texte numérisé non relu

UVRE PREMIER

agréables ni fort incommodes, comme la lumière médiocre, toutes les couleurs, les sons ordinaires et assez faibles, etc.

Enfin, j'appelle moyennes entre les fortes et les faibles ces sortes de sensations qui touchent Tàme médiocrement, comme une grande lumière, un son violent, etc. Or, il faut remarquer qu'une sensation faible et languissante peut devenir moyenne, et enfin forte et vive. La sensation, par exemple, qu'on a de la lumière est faible quand la lumière d'un flambeau est languissante ou que le flambeau est éloigné ; mais cette sensation peut devenir moyenne si l'on approche le flambeau assez près de nous; et enfin, elle peut devenir très forte et très-vive si l'on approche le flambeau si près de ses yeux qu'on en soit ébloui, ou bien quand on regarde le soleil. Ainsi la sensation de la lumière peut être forte, faible ou moyenne, selon ses difl'érents degrés.

V. Voici donc les jugements que notre âme fait de ces trois sortes de sensations, on nous pouvons voir qu'elle suit presque toujours aveuglément les impres^ sions sensibles ou les jugements naturels des sens, et qu'elle se plaît pour ainsi dire à se répandre sur tous les objets qu'elle considère en se dépouillant de ce qu'elle a pour les en revêtir.

Les premières de ces sensations sont si vives et si touchantes, que l'âme ne peut presque s'empêcher de reconnaître qu'elles lui appartiennent en quelque façon, de sorte qu'elle ne juge pas seulement qu'elles sont dans les objets, mais elle les croit aussi dans les membres de son corps, lequel elle considère comme une partie d'elle-même. Ainsi elle juge que le froid et le chaud ne sont pas seulement dans la glace et dans le feu, mais qu'ils sont aussi dans ses propres mains.

Pour les sensations languissantes, elles touchent si peu l'âme, qu'elle ne croit pas qu'elles lui apparlien-

nent ni qu'elles soit au dedans d'elle même, ni aussi dans son propre corps, mais seulemeut dans les objets. €'est pour celte raison que nous ôtons la lumière et les couleurs à notre âme et à nos propres yeux pour en parer les objets de dehors, quoique la raison nous apprenne qu'elles ne se trouvent point dans l'idée que nous avons de la matière, et que l'expérience nous fasse voir que nous les devrions juger dans nos yeux aussi bien que sur les objets, puisque nous les y voyons aussi bien que dans les objets, comme j'aî prouvé par l'expérience d'un œil de bœuf mis au trou d'une fenêtre. Or, la raison pour laquelle tous les hommes ne voient ipoint d'abord que les couleurs, les odeurs, les saveurs, et toutes les autres sensations, sont des modifications de leur âme, c'est que nous n'avons point d'idée claire de noire âme; car lorsque nous connaissons une chose par l'idée qui la représente, nous connaissons clairement les modifications qu'elle peut avoir. Tous les hommes <;onviennent que la rondeur, par exemple, est une modification de rétendue, parce tous les hommes connaissent l'étendue par une idée claire qui la représente*. Ainsi ne connaissant point notre âme par son idée, comme je l'expliquerai ailleurs, mais seulement par le sentiment intérieur que nous en avons, nous ne savons ipoint par simple vue, mais seulement par raisonnement, si la blancheur, la lumière, les couleurs, et les autres sensations faibles et languissantes sont où ne sont pas des modifications de notre âme. Mais pour les sensations vives, comme la douleur et le plaisir, nous jugeons facilement qu'elles sont en nous, à cause que nous sentons bien qu'elles nous touchent, et que nous n'avons pas besoin de les connaître par leurs idées pour savoir qu'elles nous appartiennent.

1 Voy. le ch. vu de la seconde partie du troisième livre.

Page 1