‹ Œuvres de Malebranche: collationnée sur les meilleurs textes et précédé d'une introductionChapitre 65 sur 241 · LIVRE PREMIER · texte numérisé non relu

LIVRE PREMIER

Or, la raison pour laquelle toutes les sensations ne peuvent pas bien s'expliquer par des paroles, comme toutes les autres choses, c'est qu'il dépend de la volonté des hommes d'attacher les idées des choses à tels noms qu'il leur plaît. Ils peuvent appeler le ciel Ouranos, Schamajim, etc., comme les Grecs et les Hébreux ; mais ces mêmes hommes n'attachent pas comme il leur plaît leurs sensations à des paroles, ni même à aucune autre chose. Ils ne voient point de couleur quoiqu'on leur en parle, s'ils n'ouvrent les yeux; ils ne goûtent point de saveurs s'il n'arrive quelque changement dans Tordre des fibres de leur langue et de leur cerveau. En un mot, toutes les sensations ne dépendent point de la volonté des hommes, et il n'y a que celui qui les a faits qui les conserve dans cette riiutuelle correspondance des modifications de leur âme avec celle de leur corps. De sorte que si un homme veut que je lui représente de la chaleur ou de la couleur, je ne puis me servir de paroles pour cela; mais il faut que j'imprime dans les organes de ses sens les mouvements auxquels la nature a attaché ces sensations; il faut que je l'approche du feu et que je lui fasse voir des tableaux.

C'est pour cela qu'il est impossible de donner aux aveugles la moindre connaissance de ce que l'on entend par rouge, vert, jaune, etc. Car, puisqu'on ne peut se faire entendre quand celui qui écoute n'a pas les mômes idées que celui qui parle, il est manifeste que les couleurs n'étant point attachées au son des paroles ou au mouvement du nerf des oreilles, mais à celui du nerf optique, on ne peut pas les représenter aux aveugles, puisque leur nerf optique ne peut être ébranlé par les objets colorés.

IV. Nous avons donc quelque connaissance de nos sensations. Voyons maintenant d'où vient que nous

cherchons encore à les connaître et que nous croyons n'en avoir aucune connaissance. En voici sans doute la raison.

L'âme, depuis le péché, est devenue comme corporelle par inclination. Son amour pour les choses sensibles diminue sans cesse l'union ou le rapport qu'elle a avec les choses intelligibles. Ce n'est qu'avec dégoût qu'elle conçoit les choses qui ne se font point sentir, et elle se lasse incontinent de les considérer. Elle fait tous ses ^efforts pour produire dans son cerveau quelques images qui lés représentent; et elle s'est si fort accoutumée dès l'enfance à cette sorte de conception, qu'elle croit même ne point connaître ce qu'elle ne peut imaginer. Cependant il se trouve plusieurs choses qui, n'étant point corporelles, ne peuvent être représentées à l'esprit par des images corporelles, comme notre àme avec toutes ses modifications. Lors donc que notre âme veut se représenter sa nature et ses propres sensations, elle fait effort pour s'en former une image corporelle; elle se cherche dans tous les êtres corporels ; elle se prend tantôt pour l'un et tantôt pour l'autre; tantôt pour l'air, tantôt pour le feu, ou pour l'harmonie des parties de son corps, et, se voulant ainsi trouver parmi les corps et imaginer ses propres modifications, qui sont ses sensations, comme les modifications des corps, il ne faut pas s'étonner si .elle s'égare et si elle se méconnaît entièrement elle-même.

Ce qui la porte encore beaucoup à vouloir imaginer ses sensations, c'est qu'elle juge qu'elles sont dans les objets et qu'elles en sont môme des modiûc^tions, et, par conséquent, que c'est quelque chose de corporel et qui se peut imaginer. Elle juge donc que la nature de ses sensations ne consiste que dans le mouvemeat qui les cause, ou dans quelque autre modification d'un corps; ce qui se trouve différent de ce qu'elle sent,

LIYHE PREMIER. 107

qui n*est rien de corporel et qui ne se peut représenter par des images corporelles. Cela rembarrasse et lui fait croire qu'elle ne connaît pas ses propres sensations. *^ Pour ceux qui ne font point de vains efforts afin de se représenter l'âme et ses modifications par des images corporelles, et qui ne laissent pas de demander qu'on leur explique les sensations, ils doivent savoir qu'on ne connaît point l'âme ni ses modifications par dCvS idées, prenant le mot d*idée dans son véritable sens, tel que je le détermine et que je l'explique dans le iroisième livre, mais seulement par sentiment intérieur^; et qu'ainsi, lorsqu'ils souhaitent qu'on leur explique l'âme et ses sensations par quelques idées, ils souhaitent ce qu'il n'est pas possible à tous les hommes ensemble de leur donner, puisque les hommes ne peuvent pas nous instruire en nous donnant les idées des choses, mais seulement en nous faisant penser à celles que nous avons naturellement.

La seconde erreur oti nous tombons touchant les sensations, c'est que nous les attribuons aux objets. Elle a été expliquée dans les chapitres xi et xn.

V. La troisième, est que nous jugeons que tout ie monde a les mômes sensations des mêmes objets. Nous croyons par exemple que tout le monde voit le ciel bleu, les prés verts, et tous les objets visibles de la même manière que nous les voyons, et ainsi de toutes les autres qualités sensibles des autres sens. Plusieurs personnes s'étonneront même de ce que je mets en doute des choses qu'ils croient indubitables. Cependant je puis assurer qu'ils n'ont jamais eu aucune raison d'en juger de la manière qu'ils en jugent, ot quoique je ne puisse pas démontrer mathématiquement qu'ils se trompent, je puis toutefois démontrer

* Deuxième partie, cli, vu. Voy. aussi XÉdairc, sur le môme cli.

que s'ils ne se trompent pas, c'est par le plus grand hasard du monde. J'ai môme des raisons assez fortes pour assurer qu'ils sont véritablement dans l'erreur.

Pour reconnaître la vérité de ce que j'avance, il faut se souvenir de ce que j'ai déjà prouvé, savoir, qu'il y a grande différence entre les sensations et les causes des sensations. Car on peut juger de là qu'absolument parlant il se peut faire que des mouvements semblables des fibres intérieures du nerf optique ne fassent pas avoir à différentes personnes les mêmes sensations, c'est-à-dire voir les mêmes couleurs, et qu'il peut arriver qu'un mouvement, qui causera dans une personne la sensation du bleu, causera celle du vert ou du gris dans une autre, ou môme une nouvelle sensation que personne n'aura jamais eue.

Il est constant que cela peut être et qu'on n'a point de raison qui nous démontre le contraire. Cependant on tombe d'accord qu'il n'est pas vraisemblable que cela soit ainsi. Il est bien plus raisonnable de croire que Dieu agit toujours de la même manière dans l'union qu'il a mise entre nos âmes et nos corps, et qu'il a attaché les mêmes idées et les mêmes sensations aux mouvements semblables des fibres intérieures du cerveau de différentes personnes.

Qu'il soit donc vrai que les mêmes mouvements des fibres qui aboutissent dans le cerveau soient accompagnés des mêmes sensations dans tous les hommes; s'il arrive que les mêmes objets ne produisent pas les mêmes mouvements dans leur cerveau, ils n'exciteront pas par conséquent les mêmes sensations dans leur âme. Or il me paraît indubitable que les organes des sens de tous les hommes n'étant pas disposés de la même manière, ils ne peuvent pas recevoir les mêmes impressions des mêmes objets.

Les coups de poing par exemple que les portefaix

UVnS PREMIER. 109

se donnent pour se flatter, seraient capables d'estropier des personnes délicates. Lé môme coup produit des mouvements bien diQ'érents, et excite par conséquent des sensations bien différentes dans un homme d'une constitution robuste et dans un enfant ou une femme de faible complexion. Ainsi, n'y ayant pas deux personnes au monde, de qui on puisse assurer qu'ils aient les organes des sens dans une parfaite conformité, on ne peut pas assurer qu'il y ait deux hommes dans le monde qui aient tout à fait les mêmes sentiments des mêmes objets.

C'est là Torigine de cette étrange variété qui se rencontre dans les inclinations des hommes. Il y en a qui aiment extrêmement la musique, d'autres qui y sont insensibles ; et même entre ceux qui s*y plaisent, les uns aiment un genre de musique, les autres un autre, selon la diversité presque infinie qui se trouve dans les fibres du nerf de l'ouïe, dans le sang et dans. les esprits. Combien, par exemple, y a-t-il de différence entre la musique de France, celle d'Italie, celle des Chinois et les autres, et par conséquent entre le goût que les différents peuples ont des différents genres de musique 1 II arrive même qu'en différents temps on reçoit des impressions fort différentes par les mêmes concerts; car si l'on a l'imagination échauffée par une grande abondance d'esprits agités, on se plaît beaucoup plus à entendre une musique hardie et où il entre beaucoup de dissonances, que dans une musique plus douce et plus selon les règles et l'exactitude mathématique. L'expérience le; prouve et il n'est pas fort difficile d'en donner la raison.

Il en est de même des odeurs. Celui qui aime la fleur d'orange ne pourra peut-être souffrir la rose, et d'autres au contraire.

Pour les saveurs il y a autant de diversité que dans' m. 10

no REcnERcnE de la vérité.

les autres sensations. Les sauces doivent être toutes différentes pour plaire également à différentes personnes, ou pour plaire également à une môme personne en différents temps. L'un aime le doux, l'autre aime Taigre. L'un trouve le vin agréable et l'autre en a de l'horreur ; et la même personne qui le trouve agréable quand elle se porte bien, le trouve amer quand elle a la fièvre, et ainsi des autres sens. Cependant tous les hommes aiment le plaisir , ils aiment tous les sensations agréables; ils ont tous en cela la même inclination. Ils ne reçoivent donc pas les mêmes sensations des mêmes objets^ puisqu'ils ne les aiment pas également.

Ainsi, ce qui fait dire à un homme qu'il aime le doux, c'est que la sensation qu'il en a est agréable ; et ce qui fait qu'un autre dit qu'il n'aime pas le doux, c'est que selon la vérité il n'a pas la même sensation que celui qui l'aime. Et alors, quand il dit qu'il n'aime pas le doux, cela ne veut pas dire qu'il n'aime pas à avoir la même sensation que l'autre, mais seulement qu'il ne l'a pas. De sorte que l'on parle improprement quand on dit qu'on n'aime pas le doux, on devrait dire qu'on n'aime pas le sucre, le miel, etc., que tous les autres trouvent doux et agréables, et qu'on ne trouve pas de même goût que les autres parce qu'on a les fibres de la langue autrement disposées.

Voici un exemple plus sensible : supposé que de vingt personnes il y en ait quelqu'une qui ait froid aux mains, et qui ne sache pas les noms dont on se sert en France pour expliquer les sensations de froideur et de chaleur, et que tous les autres au contraire aient les mains extrêmement chaudes. Si en hiver on leur apportait à tous de l'eau un peu tiède pour se laver, ceux qui auraient les mains fort chaudes, se lavant d'abord les uns après les autres, pourraient bien dire: Voilà de l'eau bien froide, je n'aime point cela. Mais

LIYKE PREMIER. 111

quand ce dernier qui a les mains extrêmement froides viendrait à la On pour se laver, il dirait au contraire: Je ne sais pas pourquoi vous n'aimez pas l'eau froide, pour moi je prends plaisir de sentir le froid, et de me laver.

Il est bien clair dans cet exemple, que quand ce dernier dirait : J*aime le froid, cela ne signifierait autre chose sinon qu'il aime la chaleur et qu'il la sent où les autres sentent le contraire.

Ainsi quand un homme dit : J'aime ce qui est amer, et je ne puis souffrir les douceurs, cela ne signifle autre chose sinon qu'il n'a pas les mêmes sensations que ceux qui disent qu'ils aiment les douceurs et qu'ils ont de l'aversion pour tout ce qui est amer.

Il est donc certain qu'une sensation qui est agréable aune personne l'est aussi à tous ceux qui la sentent; mais que les mêmes objets ne la font pas sentir à tout le monde, à cause de la différente disposition des organes des sens : ce qu'il estdela dernière conséquence de remarquer pour la physique et pour la morale.

YI. On peut seulement ici faire une objection fort facile à résoudre, savoir: qu'il arrive quelquefois que des personnes qui aiment extrêmement de certaines viandes viennent enfin à en avoir horreur, ou parc(^ qu'en les mangeant ils y ont trouvé quelque saleté mêlée qui les a surpris, ou parce qu'ils ont été fort malades à cause qu'ils en avaient pris avec excès, ou enfin pour d'autres raisons. Ces sortes de personnes, dira-t-on, n'aiment plus les mêmes sensations qu'ils aimaient autiefois, car ils les ont encore quand ils mangent les mêmes viandes, et cependant elles ne leur sont plus agréables.

Pour répondre à cette objection il faut prendre garde que quand ces personnes goûtent des viandes dont ils ont tant d'horreur et de dégoût, ils ont deux sensations

bien dill'éFentes en même temps. Ils onl celle de la viande qu'ils mangent, l'objection le suppose, et ils onl encore une autre sensation de dégoût, qui vient par exemple de ce qu'ils imaginent fortement la saleté qu'ils ont vue môléc avec ce qu'ils mangent. La raison de ceci est, que lorsque deux mouvements se sont faits dans le cerveau en même temps, l'un ne s'excite plus sans l'autre, si ce n'est après un temps considérable. Ainsi, parce que la sensation agréable ne vient jamais sans cette autre dégoûtante, et que nous confondons les choses qui se font en même temps, nous nous imaginons que cette sensation qui était autrefois agréable ne l'est plus. Cependant, si elle est toujours la même, il est nécessaire qu'elle soit toujours agréable. De sorte que si l'on s'imagine qu'elle n'est pas agréable, c'est parce qu'elle est jointe et confondue avec une autre qui cause plus de dégoût que celle-ci n'a d'agrément. 11 y a plus de dirficulté à prouver que les couleurs et quelques autres sensations, que j'ai appelées faibles et languissantes, ne sont pas les mêmes dans tous les hommes, parce que toutes ces sensations touchent si peu l'âme qu'on ne peut pas distinguer, comme dans les saveurs ou d'autres sensations plus fortes et plus vives, que l'une est plus agréable que l'autre, et reconnaître ainsi, par la variété du plaisir ou du dégoût qui se trouverait dans différentes personnes, la diversité de leurs sensations. Toutefois la raison, qui montre que les autres sensations ne sont pas semblables en diCTérentes personnes, montre aussi qu'il doit y avoir de la variété dans les sensations que l'on a des couleurs. En effet, on ne peut pas douter qu'il n'y ait beaucoup de diversité dans les organes de la vue de différentes personnes, aussi bien que dans ceux de l'ouïe ou du goût ; car il n'y a aucune raison de supposer une parl'aite ressemblance dans la disposition du nerf optique de tous les

Page 1