LIVRE PREMIER
choses en elles-mêmes ; et elle s'applique uniquement aux idées confuses des sens qui la touchent beaucoup, et qui ne lui représentent point les choses selon ce qu'elles sont en elles-mêmes, mais seulement selon le rapport qu'elles ont avec son corps.
II. Si une personne, par exemple, veut expliquer quelque vérité, il est nécessaire qu'il se serve de la parole, et qu'il exprime ses mouvements et ses sentiments intérieurs par des mouvements et des manières sensibles. Or, l'âme ne peut dans le même temps apercevoir distinctement plusieurs choses. Ainsi, ayant ton* jours une grande attention à ce qui lui vient par les sens, elle ne considère presque point les raisons qu'elle entend dire. Mais elle s*applique beaucoup au plaisir sensible qu'elle a de la mesure des périodes, des rapports des gestes avec les paroles, de l'agrément du visage, enfin de l'air et de la manière de celui qui parle. Cependant après qu'elle a écoulé, elle veut juger, c'est la coutume. Ainsi, ses jugements doivent être différents, selon la* diversité des impressions qu'elle aura reçues par les sens.
Si, par exemple, celui qui parle s'énonce avec faci lité, s'il garde une mesure agréable dans ses périodes, s'il a l'air d'un honnête homme et d'un homme d'esprit, si c'est .une personne de qualité, s'il est suivi d'un grand train, s'il parle avec autorité et avec gravité, si les autres l'écoulent avec respect et en silence ; s'il a quelque réputation et quelque commerce avec les esprits du premier ordre ; enfin s'il est assez heureux pour plaire ou pour être estimé, il aura raison dans tout ce qu'il avancera, et il n'y aura pas jusqu'à son collet et â ses manchettes qui ne prouvent quelque chose.
Mais s'il est assez malheureux pour avoir des qualités contraires à celles-ci, il aura beau démontrer, il ne trouvera jamais rien; qu'il dise les plus belles choses du
f38 RECHERCHE DE LA VÉRITÉ.
iDonde^oQ ne les apercevra jamais. L'attention des auditeurs n'étant qu'à ce qui touche les sens, le dégoût qu'ils auront de voir un homme si mal composé les occupera tout entiers et empêchera Tapplication qu'ils devraient avoir à ses pensées. Ce collet sale et chiffonné fera mépriser celui qui le porte et tout ce qui peut venir de lui ; et celte manière de parler de philosophe et de rêveur fera traiter de rêveries et d'extravagances ces hautes et sublimes vérités, dont le commun du ■monde n'est pas capable.
Voilà quels sont les jugements des hommes. Leurs yeux et leurs oreilles jugent de la vérité, et non pas la raison, dans les choses même qui ne dépendent que de la raison, parce que les hommes ne s'appliquent qu'aux manières sensibles et agréables, et qu'ils n'apportent presque jamais une attention forte et sérieuse pour découvrir la vérité.
III. Qu'y a-t-il cependant de plus injuste que de juger des choses par la manière, et de mépriser la vérité parce qu'elle n'est pas revêtue d'ornements qui nous plaisent et qui flattent nos sens ? Il devrait être honteux à des philosophes et à des personnes qui se piquent d'esprit, de rechercher avec plus de soin ces manières agréables que la vérité même, et de se repaître plutôt l'esprit, de la vanité des paroles, que de la solidité des choses. C'est au commun des hommes, c'est aux âmes de chair et de sang à se laisser gagner par des périodes bien mesurées et par des figures et des mouvements qui réveillent les passions.
Omnia enim stolidi magis admirantur, amantque^ Inversis quse sub verbis latitantia cernunt ; Veraque constituunt, quse belle tangere possant Aures, et lepido quie sunt fucata sonore.
Mais les personnes sages tâchent de se défendre contre la force maligne et les charmes puissants de ces