LIVRE DEUXIEME
parties, doivent être aussi fort différents dans les personnes qui sont à jeun, et dans d'autres qui viendraient de manger. De plus, parce que, entre les viandes et les breuvages dont on se sert, il y en a d'une infinité de sortes, et même ceux qui s'en servent ont des corps diversement disposés ; deux personnes qui viennent de dîner, et qui sortent d'une même table, doivent sentir dans leur faculté d'imaginer une si grande variété de changements qu'il n'est pas possible de la décrire.
Il est vrai que ceux qui jouissent d'une santé parfaite font une digestion si achevée, que le chyle entrant dans le cœur n'en augmente ou n'en diminue presque point la chaleur, et n'empêche pas que le sang ne s'y fermente presque de la même façon que s'il y entrait seul : de sorte que leurs esprits animaux, et par conséquent leur facilité d'imaginer, n'en reçoivent presque pas de changement. Mais pour les vieillards et les infirmes, ils remarquent en eux-mêmes des changements fort sensibles après leurs repas. Ils s'assoupissent presque tous, ou pour le moins leur imagination devient toute languissante et n'a plus de vivacité ni de promptitude ; ils ne conçoivent plus rien dislinctement; ils ne peuvent s'appliquer à quoi que ce soit; en un mot, ils sont tout autres qu'ils n'étaient auparavant.
III. Mais aûn que les plus sains et les plus robustes aient aussi des preuves sensibles de ce que l'on vient de dire, ils n'ont qu'à faire réflexion sur ce qui leur est arrivé quand ils ont bu du vin bien plus qu'à l'ordinaire, ou bien sur ce qui leur arri\era quand ils ne boiront que du vin dans un repas, et que de l'eau dans un auire. Car ou est assuré que s'ils ne sont entièrement stupides, ou si leur corps n'est composé d'une façon tout extraordinaire, ils sentiront aussitôt de la m. 14
gaieté, ou quelque petit assoupissement, ou quelque autre accident semblable.
Le vin est si spiritueux, que ce sont des esprits animaux* presque tout formés; mais des esprits libertins, qui ne se soumettent pas volontiers aux ordres de la volonté à cause de leur solidité et de leur agitation excessive. Ainsi, dans les hommes même les plus forts et les plus vigoureux, il produit de plus grands changements dans l'imagination et dans toutes les parties du corps que les viandes et les autres breuvages. Il donne du croc-enjambe^ pour parler comme Plante ^ ; et il produit dans Tesprit bien des effets qui ne sont pas si avantageux que ceux qu'Horace décrit en ces vers :
Quid non ebrietas désignât? operta recludit : Spes jubet esse ratas : in praelia tnidit inermem : Sollicitis animis onus eximit : addocet artes. Fecundi calices quem non fecere disertum^ Contracta quem non in paupertate solutum ?
Il serait assez facile de rendre raison des principaux effets que le mélange du chyle avec le sang produit dans les esprits animaux, et ensuite dans le cerveau et dans Tâme môme ; comme pourquoi le vin réjouit, pourquoi il donne une certaine vivacité à l'esprit quand on en prend avec modération, pourquoi il l'abrutit avec le temps quand on en fait excès, pourquoi on est assoupi après le repas, et de plusieurs autres choses, desquelles on donne ordinairement des raisons fort ridicules. Mais outre qu'on ne fait pas ici une physique, il faudrait donner quelque idée de Tanatomie du cerveau, ou faire quelques suppositions comme M. Descartes en fait dans le traité qu'ila faitde Yhomme^ sans lesquelles il n'est pas possible de s'expliquer. Mais
, 1 Vinum luctator dolosus est.