‹ Œuvres de Malebranche: collationnée sur les meilleurs textes et précédé d'une introductionChapitre 89 sur 241 · UVRE DEUXIEME · texte numérisé non relu

UVRE DEUXIEME

le premier livre, presque tous les philosophes se sont imaginé que le cœur était le siège principal des passions de Tâme, et c'est même encore aujourd'hui i*opiiiion la plus commune.

Or, parce que la faculté d'imaginer reçoit de grands changements par ceux qui arrivent aux esprits animaux, et que les esprits animaux sont fort différents selon la différente fermentation ou agitation du sang qui se fait dans le cœur, il est facile de reconnaître ce (|ui fait que les personnes passionnées imaginent les choses tout autrement que ceux qui les considèrent de sang-froid.

II. L'autre cause, qui contribue fort à diminuer et à augmenter ces fermentations extraordinaires du sang, consiste dans l'action de plusieurs autres rameaux des nerfs, desquels nous venons de parler.

Ces rameaux se répandent dans le foie^ qui contient la plus subtile partie du sang, ou ce qu'on appelle ordinairement la bile; dans la rate^ qui contient la plus grossière, ou la mélancolie ; dans le pancréas^ qui contient un suc aciJe très-propre, ce semble^ pour la fermentation ; dans l'estomac, les boyaux et les autres parties qui contiennent te chyle; eniin ils se répaniient dans tous les endroits, qui peuvent contribuer 4[uelque chose pour varier la fermentation ou le mouvement du sang. Il n'y a pas même jusqu'aux artères et aux veines ({ui ne soient liées de ces nerfs, comme M. WiUis l'a découvert du tronc inférieur de la grande artère qui en est liée proche du cœur, de l'artère axillaxre du côlé droit, de la veine émulgente et de quelques autres.

Ainsi l'usage des nerfs étant d'agiter diversement les parties auxquelles ils sont attachés, il est facile de concevoir comment, par exemple, le nerf qui environne le foie peut en le serrant faire couler grande

quantité de bile dans les veines et dans le canal de la bile, laquelle s'étant mêlée avec le sang dans les veines, et avec lé chyle par le canal de la bile, entre dans le cœur et y produit une chaleur bien plus ardente qu'à l'ordinaire. Ainsi lorsqu'on est ému de certaines passions, le sang bout dans les artères et dans les veines; Tardeur se répand dans tout le corps ; le feu monte à la tête, et elle se remplit d'un si grand nombre d'esprits animaux trop vifs et trop agités, que par leur cours impétueux ils empêchent l'imagination de se représenter d'autres choses que celles dont ils forment des images dans le cerveau, c'est-à-dire de penser à d'autres objets qu'à ceux de la passion qui domine.

Il en est de même des petits nerfs qui vont à la rate ou à d'autres parties qui contiennent une matière plus grossière et moins susceptible de chaleur et de mouvement; ils rendent l'imagination toute languissante et tout assoupie, en faisant couler dans le sang quelque matière grossière et difficile à mettre en mouvement.

Pour les nerfs qui environnent les artères et les veines, leur usage est d'empêcher le sang de passer, et de l'obliger en les serrant de s'écouler dans les lieux où il trouve le passage libre. Ainsi la partie de la grande artère qui fournit du sang à toutes les parties qui sont au-dessus du cœur, étant liée et serrée par ces nerfs, le sang doit nécessairement entrer dans la tôte en plus grande abondance, et produire ainsi du changement dans les esprits animaux, et par conséquent dans l'imagination.

III. Il faut bien remarquer que tout cela ne se fait que par machine, je veux dire que tous les diCTérents mouvements de ces nerfs dans toutes les passions différentes n'arrivent point par le commandement de la volonté, mais se font au contraire sans ses ordres» et même contre ses ordres; de sorte qu'un corps sans

âme disposé comme celui d'un homme sain, serait capable de tous les mouvements qui accompagnent nos passions. Ainsi les bétes mêmes en peuvent avoir de semblables quand elles ne seraient que de pures machines.

C'est ce qui nous doit faire admirer la sagesse incompréhensible de celui qui a si bien rangé tous ces ressorts, qu'il suffit qu'un objet remue légèrement le nerf optique d'une telle ou telle manière pour produire tant de divers mouvements dans le cœur, dans les autres partiesJntérieures du corps et même sur le visage. Car on a découvert depuis peu que le même nerf qui répand quelques rameaux dans le cœur et dans les autres parties intérieures, communiqueaussi quelquesunes de ses branches aux yeux, à la bouche et aux autres parties du visage. De sorte qu'il ne peut s'élever aucune passion au dedans qui ne paraisse au dehors, parce qu'il ne peut y avoir de mouvement dans les branches qui vont au cœur, qu'il n'en arrive quelqu'un dans celles qui sont répandues sur le visage.

La correspondance et la sympathie qui se trouve entre les nerfs du visage et quelques autres qui répondent àd'autres endroits du corps qu'on ne peut nommer, est encore bien plus remarquable ; et ce qui fait cette grande sympathie, c'est, comme dans les autres passions, que les petits nerfs qui vont au visage ne sont encore que des branches de celui qui descend plus bas.

Lorsqu'on est surpris de quelque passion violente, si Ion prend soin de faire réflexion sur ce que l'on sent dans les entrailles et dans les autres parties du corps où les nerfs s'insinuent, comme aussi aux changements de visage qui l'accompagnent ; et si on considère que toutes ces diverses agitations de nos nerfs sont entièrement involontaires, et qu'elles arrivent même malgré

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toute la résistance que notre volonté y apporte, on n'aura pas grand'peine à se laisser persuader de la simple expohilion que Ton vient de. faire de tous ces rapports entre les nerfs.

Mais si l'on examine les raisons et la fin de toutes ces choses, on y trouvera tant d'ordre et de sagesse, qu'une attention un peu sérieuse sera capable de convaincre les personnes les plus attachées à Épîcure et à Lucrèce qu'il y a une providence qui régit le monde. Quand je vois une montre, j ai raison de conclure qu'il y a une intelligence, puisqu'il est impossible que le hasard ait pu produire et arranger toutes ses roues. Gomment donc serajt-il possible que le hasard et la rencontre des atomes fût capable d'arranger dans tous les hommes et dans tous les animaux tant de ressor s divers, avec la justesse et la proportion que je Tiens d'expliquer, et que les hommes et les animaux en engendrassent d'autres qui leur fussent tout à taitsemblalles? Ainsi il est ridicule de penser ou de dire comme Lucrèce, que le hasard a formé toutes les parties qui composent l'homme ; ijuc les yeux n'ont point été faits pour voir, mais qu'on s'est avi;;é de voir parce qu'on avait des yeux , et ainsi des autres parties du corps. Voici ses paroles :

Lumina ne facias uculorum clara creata

Prospicere ut possimus, et ut proferre viai

Proceros passus, ideo fastigia posse

Surarum ac feminum pedibus fundata plicari :

Brachia tum porro validis exapta lacertis

Esse, manus(|uo datas utraque ex parte ministras

Ut facere ad vitam possimus^ quœ foret usus.

Csetera de génère hoc inter qusecumque prètantur

Omnia perversa prœpostera sunt ratiane.

Nil ideo natum es: in nostro corpore ut uti

Possimus ; sed quod natum est, id procréât usnm *.

« Lib. 4.

UVRE DEUXIEBIE. IC»

Ne faut-il pas avoir une étrange aversion d'une providence pour s'aveugler ainsi volontairement de peur de la reconnaitrev et pour lâcher de se rendre insensible à des preuves aussi fortes et aussi convaincantes que celles que la nature nous en fournit? Il est vrai que quand on affecte une fois de faire l'esprit fort, ou plutôt l'impie, ainsi que faisaient les épicui iens, on se trouve incontinent tout couvert de ténèbres, et on ne voit plus que de fausses lueurs ; on nie hardiment les^ choses les plus claires, et on assure Qèrement et magistralement les plus fausses et les plus obscures.

Le poêle que je viens de citer peut servir de preuve de cet aveuglement des esprits forts. Car il prononce hardiment et contre toute apparence de vérité sur les questions les plus diFûciles et les plus obscures, et il semble qu'il n^aperçoive pas les idées même les plus clairesel les plus évidentes. Si je m'arrêtais àrapporler des passages de cet auteur pour justifier ce que je dis,. je ferais une digression trop longue el Irop ennuyeuse. S'il est permis de faire quelques réflexions qui arrêtent pour un moment l'esprit sur des vérités essentielles, il n*est jamais permis de faire des digressions qui délournentresprit pendant un temps considérable de l'attention, à son principal sujet, pour l'appliquer à des choses de peu d'importance.

On vient d'expliquer les causes générales tant extérieures qu'intéiieures qui produisent du changement dans les esprits animaux, et par consé(|uent dans la faculté d'imaginer. On a fait voir que les extérieuies sont les viandes dont on se nourrit et l'air que l'on respire, et que l'intérieure consiste dans l'agiUitiou involontaire (Je certains nerts. On ne sait point d'autres causes générales et l'on assure même qu'il n'y en a point. De sorte que la facultéd'imaginer ne dépendant de la part du corps que de ces deux choses, savoir, m. 15

(les esprits animaux et de la disposition du ceiTeau sur lequel ils agissent, il ne reste plus ici pour donner une parfaite connaissance de Timagination que d'exposer les différents changements qui peuvent arriver dans la substance du cerveau. Mais avant que d'examiner ces changements il est à propos d'expliquer et la liaison de nos pensées avec les traces du cerveau, et la liaison réciproque de ces traces. Il faudra aussi donner quelque idée de la mémoire et des habitudes, c'est-àdire de cette facilité que nous avons de penser à des choses auxquelles nous avons déjà pensé, et de faire des choses que nous avons déjà faites.

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