‹ Œuvres de Malebranche: collationnée sur les meilleurs textes et précédé d'une introductionChapitre 94 sur 241 · LIVRE DEUXIEME · texte numérisé non relu

LIVRE DEUXIEME

lion ordinaire ne soit pas fort éloignée de celle qu'on prétend introduire, et c'est ce qu'on n'observe pas toujours dans les mathématiques.

On ne prétend pas aussi, par ce qu'on vient de dire, condamner l'algèbre, telle principalement que M. Des* cartes l'a rétablie ; car encore que la nouveauté de quelques expressions de celte science fasse d'abord quelque peine à l'esprit, il y a si peu de variété et de confusion dans ces expressions, et le secours que l'esprit en reçoit surpasse si fort la difficulté qu'il y a trouvée, qu'on ne croit pas qu'il se puisse inventer une manière de raisonner et d'exprimer ses raisonnements qui s'accommode mieux avec la nature de l'esprit et qui puisse le porter plus avant dans la découverte des vérités inconnues. Les expressions de celte science ne partagent point la capacité de l'esprit; elles ne chargent point la mémoire; elles abrègent d'une manière merveilleuse toutes nos idées et tous nos raisonnements, et elles les rendent même en quelque manière sensibles par l'usage. Enfin leur utilité est beaucoup plus grande que celle des expressions, quoique naturelles, des figures dessinées de triangles, de carrés et autres semblables qui ne peuvent seryir à la recherche et à l'exposition des vérités un peu cachées ; mais c'est assez parler de la liaison des idées avec les traces du cerveau ; il est à propos de dire quelque chose de la liaison des traces les unes avec les autres, et par conséquent de celle qui est entre les idées qui répondent à ces traces.

II. Cette liaison consiste en ce que les traces du cerveau se lient si bien les unes avec les autres qu'elles ne peuvent plus se réveiller sans toutes celles qui ont été imprimées dans le même temps. Si un homme, par exemple, se trouve dans quelque cérémonie publique, s'il en remarque toutes les circonstances et toutes les principales personnes qui y assistent, le temps, le lieu,

l8 jour et toutes les autres particularités, il sufto qu'il se souvienne du lieu, ou même d'une autre circonstance moins remarquable de la cérémonie, pour se reprâenter toutes les autres. C'est pour cela que quand nous ne nous souvenons pas du nom principal d'une chose, nous le désignons suffisamment en nous servant d'un nom qui signifie quelque circonstance de cette chose. Gomme ne pouvant pas nous souvenir du ûom propre d'une église, nous pouvons nous servir d'un autre nom qui signitie une chose qui il y a quelque rap> port. Nous pouvons dire : c'est cette église où il y avait tant de presse, où monsieur... prêchait, où nous allâmes dimanche; et ne pouvant trouver le nom propre d'une personne, ou étant plus à propros de le désigner d'une autre matière, on le peut marquer par ce visage picoté de vérole, ce grand homme bien fait, ce petit bossu, selon les inclinations qu'on a pour lui, quoiqu'on ait tort de se servir de paroles de mépris.

Or la liaison mutuelle des traces, et par conséquent des idées les unes avec les autres, n'e^^t pas seulement le fondement de touUs les figures de la rhétorique, mais encore d'une inQnité d'autres choses de plus grande conséquence dans la morale, dans la politique et généralement dans toutes les sciences qui ont quelque rapport à l'homme, et par conséquent de beaucoup de choses dont nous parlerons dans la suite.

La cause de cette liaison de plusieurs traces est Vtdentitédu temps auquel elles ont élé imprimées dans le cerveau, car il suffit que plusieurs traces aient été produites dans le même temps, afin qu'elles ne puissent plus se réveiller que toutes ensimbiCy parce que les esprils animaux trouvant le chemin de toutes les traces ciui se sont faites dans le même temps, entr'ouvert, ils y continuent leur chemin à cause qu'ils y passent plus facilement que par les autres endroits du

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