CHAPITRE IV
Que le* plaisirs et les mouvements des passions nous engagent dans l’erreur A l'égard du bien, et qu'il faut y résister sans cesse. Manière de combattre le libertinage.
Toutes les choses que nous venons d’expliquer des passions en général ne sont point libres ; elles sont en nous sans nous, et il n’y a quo le seul consentement de notre volonté qui dépende absolument de nous. La vue du bien est naturellement suivie du mouvement d’amour , du sentiment d’amour , de l’ébranlement du cerveau et du mouvement des esprits, d’une nouvelle émotion de l’âme qui augmente le premier mouvement d’amour, d’un nouveau sentiment do l’âme qui augmente le premier sentiment d’amour, et enfin du sentiment de douceur qui récompense l'âme do ce que le corps est
dans l’état où il doit être. Toutes ces choses se passent dans l’âme et dans le corps naturellement et machinalement, je veux dire sans qu’elle y ait part, et il n’y a que notre seul consentement qui soit véritablement de nous. C’est aussi ce consentement qu’il faut régler, qu’il faut conserver libre , malgré tous les efîorts des passions. C’est à Dieu seul à qui il faut soumettre sa liberté : il ne faut se rendre qu’à la voix do l’auteur de la nature, à l’évidence intérieure, aux reproches secrets de sa raison. Il ne faut consentir que lorsqu’on voit clairement que l'on ferait mauvais usage de sa liberté si l’on ne voulait pas consentir; c’est là la principale règle qu’il faut observer pour éviter l’erreur et le péché.
Il n’y a que Dieu seul qui nous fasse voir avec évidence que nous devons nous rendre à ce qu’il souhaite do nous; il ne faut donc être esclave que de lui seul. Il n’y a point d’évidence dans les attraits et les caresses , dans les menaces et les frayeurs que les passions causent en nous; ce ne sont que des sentiments confus et obscurs auxquels il ne se faut {joint rendre. Il faut attendre qu’uno lumière plus pure nous éclaire , que ces faux jours des passions se dissipent, et que Dieu parle. Il faut rentrer en nousmêmes et chercher en nous celui qui ne nous quitte jamais et qui nous éclaire toujours. Il parle bas, mais sa voix est distincte; il éclaire peu , mais sa lumière est pure. Non , sa voix est aussi forte qu’elle est distincte, sa lumière est aussi vive et aussi éclatante qu’elle est pure ; mais nos passions nous tiennent toujours hors de chez nous , et par leur bruit et leurs ténèbres elles nous empêchent d’être instruits de sa voix et éclairés de sa lumière. Il parle même à ceux qui ne l’interrogent pas; et ceux que les passions ont emportés le plus loin entendent néanmoins quelques-unes de ses paroles; mais des paroles fortes, menaçantes et terribles, plus perçantes qu’une épée à deux tranchants, qui pénètre jusque dans les replis de l’âme , et qui discerne les pensées et les mouvements du cœur; car tout est à découvert devant ses yeux, et il ne peut voir les déréglements des pécheurs sans leur en faire intérieurement de sanglants reproches *. Il faut donc rentrer en nousmêmes et nous rapprocher do lui. Il faut l’interroger, l’écouter et lui obéir; car, si nous l’écoutons toujours, nous ne serons jamais
1 Heb. c. a.
trompés; cl si nous lui obéissons toujours , nous ne serons jamais assujettis à l’inconstance des passions et aux misères dues au péché.
Il ne faut pas s’imaginer, comme certains esprits forts que l’orgueil des passions a réduits à la condition des bêtes, et qui, ayant longtemps méprisé la loi de Dieu , semblent enfin n’en connaître plus d’autre que celle de leurs passions infâmes; il ne faut pas, dis-je, s’imaginer, comme ces hommes de chair et de sang, que ce soit suivre Dieu et obéir à la voix de l’auteur de la nature, que de suivre les mouvements de ses passions et obéir aux désirs secrets de son cœur. C’est là le dernier aveuglement, c’est, selon saint Paul , la peine temporelle de l’impiété et de l’idolâtrie , c’està-dire la punition des plus grands crimes *. En effet cette peine est d’autant plus grande qu’au lieu d’apaiser la colère de Dieu, comme toutes les autres punitions de ce monde, elle l’irrite et l’augmente sans cesse jusqu’au jour terrible auquel celte juste colère éclatera sur les pécheurs.
Cependant leurs raisonnements ne manquent pas de vraisemblance , ils semblent fort conformes au sens commun , ils sont favorisés des passions , et toute la philosophie de Zénon ne saurait sans doute les détruire. Il faut aimer le bien, disent-ils; le plaisir est le caractère que la nature a attaché au bien, et c’est par ce caractère, qui ne peut être trompeur puisqu’il vient de Dieu , que nous le discernons du mal. Il faut fuir le mal , disent-ils encore ; la douleur est le caractère que la nature a attaché au mal , et c’est par ce caractère , qui ne peut être trompeur puisqu’il vient de Dieu , que nous le discernons du bien. On goûte du plaisir quand on s’abandonne à ses passions; on sent de la peine et do la douleur quand on y résiste. Donc l’auteur de la nature veut que nous nous abandonnions à nos passions et que nous n’y résistions jamais , puisque le plaisir et la douleur qu’il nous fait sentir dans ces rencontres sont des preuves certaines de ses volontés sur nous. C’est donc suivre Dieu que de suivre les désirs de son cœur, et c’est obéir à sa voix que de se rendre à cet instinct de la nature qui nous porte à satisfaire nos sens et nos passions. C’est de cette sorte qu’ils raisonnent et qu’ils se confirment dans leurs opinions infà-
1 nom. r. i.
mes. C’est ainsi qu’ils tâchent de se mettre à couvert des reproches secrets de leur raison, et Dieu permet, pour punition de leurs crimes, qu’ils s’éblouissent de ces fausses lumières. Trompeuses lumières qui les aveuglent au lieu de les éclairer, mais qui les aveuglent d’un aveuglement qu’ils ne sentent point et dont ils ne souhaitent pas môme d’ètre guéris. Dieu les livre à un sens réprouvé ; il les abandonne aux désirs de leur cœur , à des passions honteuses, à des actions indignes de l’homme, comme parle l’Écriture, afin qu’après s’être engraissés dans leurs débauches ils soient dans toute l’éternité les victimes du sacrifice de sa colère.
Mais il faut délier le nœud de la difficulté qu’ils proposent. La secte de Zénon , n’ayant pu le délier , l’a coupé d’abord en niant que le plaisir fût un bien et que la douleur fût un mal. Mais cette défaite est bien cavalière pour des philosophes , et je ne crois pas qu'elle fasse changer de sentiment ceux qui reconnaissent par expérience qu’une grande douleur est une grande misère. Ainsi Zénon et toute la philosophie païenne ne peut résoudre la difficulté proposée par les épicuriens, et il faut avoir recours à une autre philosophie plus solide et plus éclairée. • .
Il est vrai que le plaisir est bon et que la douleur est mauvaise ; que c’est le plaisir et la douleur que l’auteur de la nature a attaché à l’usage de certaines choses qui nous fait juger si elles sont bonnes ou si elles sont mauvaises , que nous devons user des bonnes et fuir les mauvaises, et suivre presque toujours les mouvements des passions. Tout cela est vrai , mais cela ne regarde que le corps. Il faut presque toujours se laisser conduire à ses passions et à ses désirs pour conserver son corps et pour continuer longtemps une vie semblable à celle des bêtes. Les sens et les passions ne nous sont donnés que pour le bien du corps. Le plaisir sensible est le caractère que la nature a attaché à l’usago de certaines choses, afin que, sans avoir la peine de les examiner par la raison, nous nous en servissions pour la conservation du corps , mais non pas afin que nous les aimassions. Car nous ne devons aimer que ce que nous reconnaissons très-certainement par la raison être notre bien.
Nous sommes raisonnables , et Dieu qui est notre bien ne veut pas de nous un amour aveugle, un amour d’instinct, un amour pour ainsi dire forcé; mais un amour de choix , un amour éclairé ,
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un amour qui lui assujettisse notre esprit et notre cœur. Il nous j>orle à l’aimer en nous faisant connaître par la lumière qui accompagne la délectation de sa grâce qu’il est notre bien ; mais il nous porte au bien du corps seulement par instinct et par un sentiment confus du plaisir, parce que le bien du corps ne mérite pas l’application de notre esprit ni l’usage de notre raison.
De plus , notre corps n’est pas nous ; c’est une chose qui nous appartient, mais sans laquelle, absolument parlant, nous pouvons subsister. Le bien de notre corps n’est donc pas notre bien. Les corps ne peuvent être le bien que des corps. Nous pouvons en user pour notre corps, mais nous ne devons pas nous y attacher. Notre âme a aussi son bien, savoir ce bien seul qui est au-dessus d’elle, qui seul la conserve, et qui seul produit en elle des sentiments de plaisir ou de douleur. Car enfin tous les objets de nos sens sont par eux-mêmes incapables de se fairo sentir; et il n’y a que Dieu qui nous apprenne qu’ils sont présents, par les sentiments qu’il nous en donne. Et c’est ce que les philosophes païens ne comprenaient pas.
Nous pouvons et nous devons aimer ce qui est capable de nous faire sentir du plaisir, je l’avoue. Mais c’est par cette raison-là que nous ne devons aimer que Dieu , parce qu’il n’y a que Dieu qui puisse agir dans notre âme , et que les objets sensibles ne peuvent au plus que remuer les organes de nos sens. Mais qu’importe, direz-vous, de quelle part viennent ces sentiments agréables 1 je veux les goûter. Ingrat que vous êtes! reconnaissez la main qui vous comble de biens. Vous exigez d’un Dieu juste des réconqienses injustes; vous voulez qu’il vous récompense pour des crimes que vous commettez contre lui , et dans lo temps même que vous les commettez. Vous vous servez de sa volonté immuable, qui est l’ordre et la loi de la nature, pour arracher de lui des faveurs que vous ne méritez pas, car vous produisez avec une adresse criminelle, dans votre corps, des mouvements qui l’obligent à vous fairo goûter de toutes sortes do plaisirs. Mais la mort corrompra ce corps ; et Dieu , que vous avez fait servir à vos injustes désirs, vous fera servir à sa juste colère , il se moquera de vous a son tour.
Il est vrai que c’est une chose bien fâcheuso que la possession du bien du corps soit accompagnée du plaisir, et que la possession du
DES PASSIONS DK L’AME, bien de l’âme soit souvent jointe à la peine et à la douleur. On peut croire que c’est un grand déréglement, par cetto raison que le plaisir étant le caractère du bien , comme la douleur celui du mal, nous devrions sentir inGniment plus de douceur dans l’amour de Dieu que dans l’usage des choses sensibles , puisque Dieu est le vrai ou plutôt l’unique bien de l’esprit. Cela arrivera certainement un jour , et il y a quelque apparence que cela était ainsi avant le péché. Au moins est-il constant qu’avant le péché on ne sentait point de douleur dans l’exercice de son devoir.
Mais Dieu s’est retiré de nous depuis la chute du premier homme.
Il n’est plus notre bien par nature, il ne l’est plus que par grâce; car nous ne sentons plus naturellement de douceur dans son amour, et, bien loin de nous porter à l’aimer, il nous éloigne de lui. Si nous le suivons, il nous repousse; si nous co#rons après lui, il nous frappe. Si nous nous opiniâtrons à le poursuivre , il continue de nous maltraiter , il nous fait souffrir des douleurs très-vives et trèssensibles. Mais lorsque, étant lassés de marcher dans les voies dures et pénibles de la vertu , sans être soutenus par le goôt du bien ni fortiGés par quelque nourriture, nous nous repaissons des biens sensibles , il nous y attache par le goût du plaisir, et il semble qu’il nous veuille récompenser de ce quo nous lui tournons le dos pour courir après ces faux biens. EnGn depuis le péché il semble que Dieu ne veuille plus que nous l’aimions , ni que nous pensions à lui , ou que nous le regardions comme notre seul et unique bien. Ce n’est que par la douceur de la grâce de notre médiateur Jésus- Chhist que nous sentons que Dieu est notre bien ; car le plaisir étant la marque sensible du bien, nous sentons que Dieu est notre bien ; puisque, par la grâce de Jésus-Chbist , nous aimons Dieu avec plaisir.
Ainsi l’àme ne reconnaissant point son bien , ni par une vue claire ni par sentiment , sans la grâce de Jésus-Christ , elle prend le bien du corps pour le sien propre , elle l’aime et s’y attache encore plus étroitement par sa volonté qu’elle n’y était attachée par la première institution de la nature. Car le bien du corps étant demeuré le seul qui se fasse maintenant sentir, il agit nécessairement sur l’homme avec plus do force. Le cerveau en est plus vivement frappé , et par conséquent l’âme le sent et l'imagine d’une manière plus louchante. Les esprits animaux en sont agités avec
plus de violence, et par conséquent la volonté l’aime avec plus d’ardeur et plus de plaisir.
L’âme pouvait, avant le péché, effacer du cerveau l’image trop vivo du bien du corps et faire évanouir le plaisir sensible qui accompagnait cette imago. Le corps étant soumis à l’esprit, l'âme pouvait en un instant arrêter l’ébranlement des fibres du cerveau et l’émotion des esprits par la seule considération de son devoir. Mais depuis le péché cela n’est plus en sa puissance. Ces traces de l’imagination et ces mouvements des esprits no dépendent plus d’elle, et, par une suite nécessaire, le plaisir qui est attaché par l’ordre de la nature à ces traces et à ces mouvements devient seul le maître du cœur. L’homme ne peut résister longtemps par ses propres forces à ce plaisir : il n’y a que la grâce qui le puisse vaincre entièrement; la raison seule ne le peut , parce qu’en un mot il n’y a que Dieu comme auteur de la grâce qui , pour ainsi dire , se puisse vaincre comme auteur de la nature, ou plutôt qui se puisse lléchir comme vengeur de la désobéissance d’Adam.
Les stoïciens , qui n’avaient qu’une connaissance confuse des désordres du péché originel, ne pouvaient répondre aux épicuriens. Car leur félicité n’était qu’une idée; puisqu’il n’y a point de félicité sans plaisir, et qu’ils ne pouvaient goûter de plaisir dans les actions d’une solide vertu. Ils sentaient bien quelque joie en suivant les règles de leur vertu imaginaire , parce que la joie est une suite naturelle de la connaissance qu’a notre âme qu’elle est dans le meilleur état où elle puisse être. Cette joie de l’esprit pouvait leur soutenir le courage pour quelque tomps, mais elle n’était pas assez forte pour résister à la douleur et pour vaincre le plaisir. L’orgueil secret, et non pas la joie, faisait bonne mine; et lorsqu’ils n’étaient plus en vue, ils perdaient toute leur sagesse et toute leur force , comme ces rois do théâtre qui perdent toute leur grandeur en un moment.
Il n’en est pas de même des chrétiens qui suivent exactement les règles de l’Évangile. Leur joie est solide, parce qu’ils savent trèscertainement qu’ils sont dans le meilleur état où ils puissent être. Leur joie est grande, parce que le bien qu’ils goûtent par la foi et par l’espérance est infini. Car l’espérance d’un grand bien est toujours accompagnée d’une grande joie; et celte joie est d’autant plus vive que l’espérance est plus forte, parce qu'une forte espérance ,