‹ Œuvres de Malebranche (volume 3)Chapitre 131 sur 154 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Dessein de ce livre, et les deux moyens généra ui pour conserver l’évidence dans la recherche de la vérité, qui seront le sujet de ce livre.

On a vu , dans les livres précédents , que l’esprit de l’homme est extrêmement sujet à l’erreur; que les illusions de ses sens 1 , les visions de son imagination * et les abstractions de son esprit 8 le trompent à chaque moment ; que les inclinations de sa volonté * et les passions de son coeur 5 lui cachent presque toujours la vérité, et

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ne la lui laissent paraître que lorsqu’elle est teinte de ces fausses couleurs qui flattent la concupiscence. En un mot, l’on a reconnu en partie les erreurs do l’esprit et les causes de ces erreurs; il est temps présentement de montrer les chemins qui conduisent à la connaissance de la vérité, et de donner à l’esprit toute la force et toute 1 adresse que l’on pourra pour marcher dans ces chemins sans se fatiguer inutilement et sans s’égarer.

Mais afin que l'on ne se donne point une peine inutile à la lecture de ce dernier livre, je crois devoir avertir qu’il n’est fait que pour ceux qui veulent chercher sérieusement la vérité par euxmêmes, et se servir pour cela des propres forces de leur esprit. Je demande qu’ils méprisent pour un temps toutes les opinions vraisemblables ; qu’ils ne s’arrêtent point aux conjectures les plus fortes; qu’ils négligent l’autorité de tous les philosophes ; qu’ils soient, autant qu’il leur sera possible, sans préoccupation, sans intérêt, sans passion ; qu’ils se défient extrêmement de leurs sens et de leur imagination ; en un mot, qu’ils se souviennent bien de la plupart des choses que l’on a dites dans les livres précédents.

Le dessein de ce dernier livre est d’essayer de rendre à l’esprit toute la perfection dont il est naturellement capable, en lui fournissant les secours nécessaires pour devenir plus attentif et plus étendu , et en lui prescrivant les règles qu’il faut observer , dans la recherche de la vérité, pour ne se tromper jamais, et pour apprendre avec le temps tout ce que l’on peut savoir.

Si l’on portait ce dessein jusqu’à sa dernière perfection , ce que 1 on ne prétend pas, car ceci n est qu’un essai, on pourrait dire qu’on aurait donné une science universelle, et que ceux qui en sauraient faire usage seraient véritablement savants, puisqu’ils auraient le fondement de toutes les sciences particulières, et qu’ils les acquerraient à proportion de l’usage qu’ils feraient de cetto science universelle. Car on tache par ce traité de rendre les esprits capables de former des jugements véritables et certains sur toutes les questions qui leur seront proportionnées.

Comme il ne suffit pas, pour être bon géomètre, de savoir par mémoire toutes les démonstrations d’Euclide, de Pappus, d’Archimède, d’Appollonius, et do tous ceux qui ont écrit do la géométrie • ainsi ce n’est pas assez pour être savant philosophe d’avoir lu Plalon , Aristote, Descartes, et de savoir par mémoire tous leurs sen-

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timcntssur les questions de philosophie. La connaissance de toutes les opinions et de tous les jugements des autres hommes, philosophes ou géomètres, n’est pas tant une science qu’une histoire; car la véritable science, qui seule peut rendre à l’esprit de l’homme la perfection dont il est maintenant capable, consiste dans une certaine capacité de juger solidement de toutes les choses qui lui sont proportionnées. Mais, pour ne point perdre de temps et ne préoccuper personne par des jugements précipités, commençons à traiter d’une matière si importante.

Il faut se ressouvenir d’abord de la règle que l’on a établie et prouvée dès le commencement du premier livre , parce qu’elle est le fondement et le premier principe de tout ce que nous dirons dans la suite. Je la répète : On ne doit jamais donner vn consentement entier qu’aux propositions qui paraissent si évidemment vraies qu'on ne puisse le leur refuser sans sentir une peine intérieure et des reproches secrets de la raison, c’est-à-dire sans que l’on connaisse clairement que ion ferait mauvais usage de sa liberté si ion ne roulait pas consentir. Toutes les fois que l’on consent aux vraisemblances, on se met certainement en danger de se tromper, et l’on se trompe en effet presque toujours; ou enfin si l’on ne se trompe pas, ce n’est que par hasard et par bonheur. Ainsi la vue confuse d’un grand nombre de vraisemblances sur différents sujets ne rend point notre raison plus parfaite; et il n’y a que la vue claire de la vérité qui lui puisse donner quelque perfection et quelque satisfaction solide.

Il est donc facile de conclure que n’y ayant que l’évidence qui , selon notre première règle , nous assure que nous ne nous trompons point, nous devons surtout prendre garde à conserver cette évidence dans toutes nos perceptions , afin que nous puissions juger solidement de toutes les choses qui sont soumises à notre raison et / découvrir toutes les vérités dont nous sommes capables.

Les choses qui peuvent produire et conserver cette évidence sent de deux sortes. Il y en a qui sont en nous ou qui dépendent en quelque manière de nous; d’autres qui n’en dépendent point. Car de même que pour voir distinctement les objets visibles il est nécessaire d’avoir la vue bonne et de l’arrêter fixement sur ces objets, deux choses qui sont en nous ou qui dépendent de nous en quelque manière; il faut aussi avoir l'esprit bon et l’appliquer

fortement pour pénétrer le fond des vérités intelligibles, deux choses qui sont aussi en nous ou qui dépendent de nous en quelque manière.

Mais comme les yeux ont besoin de lumière pour voir , et que cette lumière dépend de causes étrangères , l’esprit aussi a besoin d’idées pour concevoir , et ces idées , comme l’on a prouvé ailleurs, ne dépendent point de nous, mais d’une cause étrangère qui nous les donne néanmoins en conséquence de notre attention. S’il arrivait donc que les idées des choses ne fussent pas présentes à notre esprit toutes les fois que nous souhaitons de les avoir , et si celui qui éclaire le monde nous les voulait cacher , il nous serait impossible d’y remédier et de connaître aucune chose ; de même qu’il ne nous est pas possible de voir les objets visibles lorsque la lumière nous manque. Mais c’est ce qu’on n’a pas sujet de craindre , car la présence des idées à notre esprit étant naturelle et dépendante de la volonté générale de Dieu , qui est toujours constante et immuable , elle ne nous manque jamais pour découvrir les choses qui sont naturellement sujettes à la raison ; car le soleil qui éclaire les esprits n’est pas comme le soleil qui éclaire les corps ; il ne s’éclipse jamais , et il pénètre tout sans que sa lumière soit partagée.

Les idées de toutes choses nous étant donc continuellement présentes dans le temps même que nous ne les considérons pas avec attention , il ne reste autre chose à faire , pour conserver l’évidence dans toutes nos perceptions , qu’à chercher les moyens de rendre notre esprit plus attentif et plus étendu ; de même que pour bien distinguer les objets visibles qui nous sont présents il n’est nécessaire de notre part que d’avoir bonne vue et de les considérer fixement.

Mais parce que les objets que nous considérons ont souvent plus de rapports que nous n’en pouvons découvrir tout d’une vue par un simple effort d’esprit , nous avons encore besoin de quelques règles qui nous donnent l’adresse de développer si bien toutes les difficultés , qu’aidés des secours qui nous rendront l’esprit plus attentif et plus étendu, nous puissions découvrir avec une entière évidence tous les rapports des choses que nous examinons.

Nous diviserons donc ce sixième livre en deux parties. Nous traiterons dans la première des secours dont l’esprit se peut servir pour devenir plus attentif et plus étendu , et dans la seconde nous don-

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lierons les règles qu’il doit suivre dans la recherche des vérités pour' former des jugements solides et sans crainte de se tromper.

Que l’attention est nécessaire pour conserver l’évidence dans nos connaissances. Que

les modifications de l’âme la rendent attentive , mais qu’elles partagent trop la

capacité qu’elle a d’apercevoir.

Nous avons montré dès le commencement de cet ouvrage que l’entendement ne fait qu’apercevoir, et qu’il n’y a point de différence de la part de l’entendement entre les simples perceptions , les jugements et les raisonnements, si ce n’est que les jugements et les raisonnements sont des perceptions beaucoup plus composées que les simples perceptions , parce qu’ils ne représentent pas seulement plusieurs choses , mais même les rapports que plusieurs choses ont entre elles. Car les simples perceptions no représentent à l’esprit que les choses ; mais les jugements représentent à l’esprit les rapports qui sont entre les choses, et les raisonnements représentent les rapports qui sont entre les rapports des choses , si ce sont des raisonnements simples; mais si co sont des raisonnements composés, ils représentent les rapports des rapports, ou les rapports composés qui sont entre les rapports des choses , et ainsi à l’infini. Car, à mesure que les rapports se multiplient, les raisonnements qui représentent à l’esprit ces rapports deviennent plus composés. Néanmoins les jugements , les raisonnements simples et les raisonnements composés ne sont que de pures perceptions de la part de l’entendement, parce que l’entendement ne fait simplement qu’apercevoir, ainsi qu’on l’a déjà dit dès le commencement du premier livre.

Les jugements et les raisonnements n’étant du côté de l’entendement que de pures perceptions, il est visible que l’entendement ne tombe jamais dans l’erreur , puisque l’erreur ne se trouve point dans les perceptions et qu’elle n’est pas même intelligible. Car enfin l’erreur ou la fausseté n’est qu’un rapport qui n’est point, et ce qui n’est point n’est ni visible ni intelligible. On peut voir que 2 fois 2 font 4 ou que 2 fois 2 ne font pas 5 ; car il y a réellement un rapport d’égalité entre 2 fois 2 et 4, et un d’inégalité entre 2 fois 2 et 5 ; ainsi la vérité est intelligible. Maison ne verra jamais que 2 fois 2

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