CHAPITRE IV
Explication de la seconde partie de la règle générale. Que les philosophes ne l'observent point, et que M. Descartes l'a fort exactement observée.
On vient de faire voir dans quelles erreurs on est capable de tomber, lorsqu’on raisonne sur les idées fausses et confuses des sens , et sur les idées vagues et indéterminées do la pure logique. Par là l’on reconnaît assez que , pour conserver l’évidence dans ses perceptions , il est absolument nécessaire d’observer exactement la règle que nous venons de prescrire , et d’examiner quelles sont les idées claires et distinctes des choses , afin de ne raisonner que suivant ces idées.
Dans cette même règle générale qui regarde lo sujet de nos études, il y a encore cette circonstance à bien remarquer, savoir, que nous devons toujours commencer par les choses les plus simples et les plus faciles , et nous y arrêter même longtemps avant que d’entreprendre la recherche des plus composées et des plus difficiles. Car, si l’on ne doit raisonner que sur des idées distinctes , pour conserver toujours l’évidenco dans ses perceptions ; il est clair qu’il ne faut jamais passer à la recherche des choses composées, avant que d’avoir examiné avec beaucoup de soin et s’être rendu fort familières les simples dont elles dépendent ; puisque les idées des choses composées ne sont point claires et no peuvent l’être lorsqu’on no connaît que confusément et qu’imparfaitement les plus simples qui les composent.
On connaît les choses imparfaitement , lorsqu’on n’est point assuré que l’on en a considéré toutes les parties ; et on les connaît confusément, lorsqu’elles ne sont point assez familières à l’esprit , quoique l’on soit assuré que l’on en a considéré toutes les parties. Lorsqu’on ne les connaît qu'imparfaitemeut, on ne fait que des raisonnements vraisemblables. Lorsqu’on les aperçoit confusément , il n’y a point d’ordre ni de lumière dans les déductions; on ne sait souvent où l’on rat et où l’on va. Mais lorsqu’on les connaît imparfaitement et confusément tout ensemble, ce qui est le plus ordinaire, on ne sait jamais clairement ni ce qu’on recherche ni les moyens de le rencontrer. De sorte qu’il est absolument nécessaire
rie garder cet ordre inviolablement dans scs éludes : de commencer I toujours par les choses les plus simples, en examiner toutes les parties, et se les rendre familières avant que de passer aux plus composées dont elles dépendent.
Mais cette règle no s’accorde point avec l’inclination des hommes, ils ont naturellement du mépris pour tout ce qui paraît facile ; et j leur esprit, qui n’est pas fait pour un objet borné et qu’il soit aisé , do comprendre', ne peut s’arrêter longtemps à la considération do ces idées simples, qui n’ont point le caractère de l’infini pour lequel ils sont faits. Ils ont, au contraire , et par la même raison , beaucoup do respect et d’empressement pour les choses grandes et qui tiennent de l'infini , et mémo pour celles qui sont obscures et mystérieuses. Ce n’est pas dans le fond qu’ils aiment les ténèbres , mais c’est qu’ils espèrent trouver dans les ténèbres le bien qu’ils désirent , et qu’au grand jour ils reconnaissent qu'il ne se trouve point ici-bas.
La vanité donne aussi beaucoup de branle aux esprits pour les jeter d’abord dans le grand et l’extraordinaire , et une sotte espérance de bien rencontrer les y fait courir. L’expérience apprend que la connaissance la plus exacte des choses ordinaires ne donne point de réputation dans le monde , et que la connaissance des choses peu communes , quelque confuse et imparfaite qu’elle puisse être , attire toujours l’estime et le respect de ceux qui se font volontiers une haute idée do ce qu’ils n’entendent pas. Et cette expérience détermine tous ceux qui sont plus sensibles à la vanité qu’à la vérité, et par conséquent la plupart des hommes, à une recherche aveugle do ces connaissances spécieuses et imaginaires de tout ce qui est grand, rare et obscur.
Combien de gens rejettent la philosophie de M. Descartes par cette plaisante raison que les principes en sont trop simples et trop \ faciles! Il n’y a point de termes obscurs et mystérieux dans cette , philosophie ; des femmes et des personnes qui ne savent ni grec ni latin sont capables de l’apprendre; il faut donc que ce soit peu de chose, et il n’est pas juste que de grands génies s’y appliquent. Ils s’imaginent que des principes si clairs et si simples no sont pas assez féconds pour expliquer les effets de la nature, qu’ils supposent obscure et embarrassée. Ils ne voient point d’abord l’usage de ces principes, qui sont trop simples et trop faciles pour arrêter leur
attention autant (te temps qu’il en faut pour en reconnaître l’usage et l’étendue. Hs aiment donc mieux expliquer des effets dont ils ne comprennent point la cause, par des principes qu’ils ne conçoivent point , et qu’il est absolument impossible de concevoir , que par des principes simples et intelligibles tout ensemble. Car ces philosophes expliquent des choses obscures par des principes qui ne sont pas seulement obscurs, mais entièrement incompréhensibles.
Lorsque quelques personnes prétendent expliquer par des principes clairs et connus de tout le monde des choses extrêmement embarrassées, il est facile de voir s’ils y réussissent, parce que, si l’on conçoit bien ce qu’ils disent, l’on peut reconnaître s’ils disent vrai. Ainsi les faux savants ne trouvent point leur compte, et ne se font point admirer comme ils le souhaitent , lorsqu’ils se servent de principes intelligibles; parce que l’on reconnaît évidemment qu’ils ne disent rien de vrai. Mais lorsqu’ils se servent de principes inconnus, et qu’ils parlent des choses fort composées, comme s’ils on connaissaient exactement tous les rapports, on les admire; parce qu’on ne conçoit point ce qu’ils disent , et que nous avons naturellement du respect pour ce qui passe notre intelligence.
Or, comme les choses obscures et incompréhensibles semblent mieux se lier les unes avec les autres , que les choses obscures avec celles qui sont claires et intelligibles , les principes incompréhensibles sont d’un plus grand usage que les principes intelligibles dans les questions très-composées. Il n’y a rien de si difficile dont les philosophes et les médecins ne prétendent rendre raison en peu de mots par leurs principes; car leurs principes étant encore plus incompréhensibles que toutes les questions que l’on peut leur faire , lorsqu’on suppose ces principes pour certains il n’v a point de difficulté qui puisse les embarrasser.
Ils répondent, par exemple, hardiment et sans hésiter à ces questions obscures ou indéterminées : D’où vient que le soleil attire les vapeurs, que le quinquina arrête la fièvre quarte , que la rhubarbe purge la bile, et le sel polychreste les phlegmes? et à d’autres questions semblables. Et la plupart des hommes sont assoz satisfaits de leurs réponses, parce que l’obscur et l’incompréhensible s’accommodent bien l’un avec l’autre. Mais les principes incompréhensibles ne s’accommodent pas facilement avec les questions que l’on expose clairement et qu’il est facile de résoudre, parce qu’on reconnaît
évidemment qu'ils ne signifient rien. Iaîs philosophes ne peuvent , par leurs principes, expliquer comment des chevaux tirent un chariot , comment la poussière arrête une montra , comment lo tripoli nettoie les métaux, et les brosses les habits. Car ils se rendraient ridicules à tout le monde , s’ils supposaient un mouvement d’attraction et des facultés attractrices , pour expliquer d’où vient que les chariots suivent les chevaux qui y sont attelés, et une faculté détersive dans des brosses pour nettoyer des habits, et ainsi des autres questions. De sorte que leurs grands principes ne sont utiles que pour les questions obscures , parce qu’ils sont incompréhensibles.
Il no faut donc point s’arrêter à aucun de tous ces principes, que l’on ne connaît point clairement et évidemment , et que l’on peut penser que quelques nations ne reçoivent pas. Il faut considérer avec attention les idées que l’on a d’étendue, de figure et de mouvement local , et les rapports que ces choses ont entre elles. Si on conçoit distinctement ces idées, et si on les trouve si claires qu’on soit persuadé que toutes les nations les ont reçues dans tous les temps, il faut s’y arrêter et en examiner tous les rapports; mais si on les trouve obscures, il en faut chercher d’autres , si l’on en peut trouver. Car si, pour raisonner sans crainte de se tromper, il est nécessaire de conserver toujours l’évidence dans ses perceptions , il ne faut raisonner que sur des idées claires et sur leurs rapports clairement connus.
Pour considérer par ordre les propriétés de l’étendue, il faut, comme a fait M. Descartes, commencer par leurs rapports les plus simples, et passer des plus simples aux plus composés, non-seulement parce que cette manière est naturelle et qu’elle aide l’esprit dans ces opérations , mais encore parce que Dieu agissant toujours avec ordre cl par les voies les plus simples, cette manière d’examiner nos idées et leurs rapports nous fera mieux connaître ses ouvrages. Et 9i l’on considère que les rapports les plus simples sont toujours ceux qui se présentent les premiers à l’imagination , lorsqu’elle n’est point déterminée à penser plutôt à une chose qu’à une autre, on reconnaîtra qu’il suffît de regarder les choses avec attention et sans préoccupation , pour entrer dans cet ordre que» * nous prescrivons et pour découvrir des vérités très-composées , pourvu qu’on ne veuille point courir trop vite d’un sujet à un autre.
sa*
Si l’on considère donc avec attention l’étendue , on conçoit sans peine qu’une partie peut être séparée d’une autre , c’est-à-dire que l’on conçoit sans peine le mouvement local , et que ce mouvement local produit une figure dans l’un et dans l’autre des corps qui sont mus. De tous les mouvements , le plus simple et le premier qui se présento à l’imagination , c’est le mouvement en ligne droite. Supposez donc qu’il y ait quelque partie d’étendue qui se meuve par un mouvement en ligne droite, il est nécessaire que celle qui se trouve dans le lieu où cette première étendue se va rendre, se meuve circulairement pour prendre la place que l’autre quitto, et ainsi qu’il se fasse un mouvement circulaire. Que si l’on conçoit une infinité de mouvements en ligne droite, dans une infinité de semblables parties de cette étendue immense que nous considérons, il est encore nécessaire que tous ces corps s’empêchant les uns les autres conspirent tous par leur mutuelle action et réaction , je veux dire par la mutuelle communication de tous leurs mouvements particuliers, à se mouvoir par un mouvement circulaire.
Cette première considération des rapports les plus simples de nos idées nous fait déjà reconnaître la nécessité des tourbillons do M. Descartes : que leur nombre sera d’autant plus grand , que, les mouvements en ligne droite de toutes les parties de l’étendue ayant été plus contraires les uns aux autres, ils auront eu plus de difficulté à s’accommoder d’un même mouvement ; et que de tous ces tourbillons ceux-là seront les plus grands où il y aura plus de parties qui auront conspiré au même mouvement, ou dont les parties auront eu plus de force pour continuer leur mouvement en ligne droite.
Mais il faut prendre garde à ne pas dissiper ni fatiguer son esprit en s’appliquant inutilement au nombre infini et à la grandeur immonso des tourbillons. Il faut d’abord s’arrêter quelque temps à quelqu’un de ces tourbillons, et rechercher par ordre et avec attention tous les mouvements de la matière qu’il renferme, et toutes les figures dont toutes les parties do cette matière se doivent revêtir.
Comme il n’y a que le mouvement en ligne droite qui soit simple, * il faut d’abord considérer ce mouvement comme celui selon lequel tous les corps tendent sans cesse à se mouvoir, puisque Dieu agit toujours selon les voies les plus simples, et qu’en effet les cer{>s ne
se meuvent circulairement que parce qu’ils trouvent des oppositions continuelles dans leurs mouvements directs. Ainsi, tous les corps n’étant pas d’une égale grandeur, et ceux qui sont les plus grands ayant plus do force à continuer leur mouvement en ligne droite quo les autres , on conçoit facilement que les plus petits de tous les corps doivent être vers le centre du tourbillon , et les plus grands vers la circonférence , puisque les lignes que l’on conçoit être décrites par lis mouvements des corps qui sont à la circonférence approchent plus de la droite que celles que décrivent les corps qui sont proches du centre.
Si l’on pense de nouveau que chaque partie do celte matière n’a pu se mouvoir d’abord , et trouver sans cesse quelque opposition à son mouvement, sans s’arrondir et sans rompre ses angles, on reconnaîtra facilement que toute celte étendue ne sera encore coml>osée que de deux sortes de corps : de boules rondes qui tournent sans cesse sur leur centre on plusieurs façons dilférenles, et qui outre leur mouvement particulier sont encore emportées par le mouvement commun du tourbillon' ; et d’une matière très-iluide et très-agitée, qui aura été engendrée par le froissement des boules dont on vient de parler. Outre le mouvement circulaire commun à toutes les parties du tourbillon, cette matière subtile aura encore un mouvement particulier en ligne presque droite du centre du tourbillon vers la circonférence, par les intervalles des boules qui leur laissent le passage libre : de sorte que leur mouvement, composé de ces mouvements, sera en ligne spirale. Celle matière fluide que M. Descartes appelle le premier élément étant divisée en des jiarties beaucoup plus petites, et qui ont beaucoup moins de force jjour continuer leur mouvement en ligne droite que les boules, ou le second élément, il est évident que ce premier élément doit 0110 dans le centre du tourbillon et dans les intervalles qui sont entre les parties du second , et que les parties du second doivent remplir le reste du tourbillon, et approcher do sa circonférence à proportion de la grosseur ou de la force qu’elles ont pour continuer leur mouvement en ligne droite. Quant à la ligure de tout le tourbillon , on
' M. Descartes croit que ces petites boute* sont dures par elles- mêmes; mats ce sont pluiflt de petits tourbillon* d'uue matière fluide , ainsi que Je le dirai dan* * V Eclaircisse meut s ur la matière et tes couleurs. Mon dessein n’est ici que de donner ” quelque Idée du système de M. Dcscartcs.
ne peut douter , par les choses qu’on vient de dire, que l’éloignement d’un pèle à l’autre ne soit bien plus petit que la ligne qui traverse l’équateur Et si l’on considère que les tourbillons s’environnent les uns les autres et se pressent inégalement, on verra encore clairement que leur équateur est une ligne courbe, irrégulière et qui peut approcher de l’ellipse.
Voilà les choses qui se présentent naturellement à l'esprit lorsque l’on considère avec attention ce qui doit arriver aux parties de l’étendue qui tendent sans cesse à se mouvoir en ligne droite , c’est-à-dire par le plus simple de tous les mouvements. Si l’on veut maintenant supposer une chose qui semble très-digne de la sagesse et de la puissance de Dieu, savoir : qu’il a formé tout d’un coup l’univers dans le même état; que ses parties se seraient arrangées avec le temps selon les voies les plus simples , et qu’il les conserve aussi par les mêmes lois naturelles ; en un mot , si l’on veut faire application de nos pensées avec les objets que nous voyons , on pourra juger que le soleil est le centre du tourbillon; que la lumière corporelle qu’il répand de tous côtés n’est autre chose que l’effort continuel des petites boules qui tendent à s'éloigner du centre du tourbillon ; et que cette lumière doit se communiquer en un instant par des espaces immenses , parce que tout étant plein de cesboules, on ne peut en presser une qu’on ne presse toutes les autres qui lui sont opposées.
On pourra encore déduire de ce que je viens de dire plusieurs autres conséquences; car les principes les plus simples sont les plus féconds pour expliquer les ouvrages de celui qui agit toujours selon les voies les plus simples. Mais on a besoin de considérer encore certaines choses qui doivent arriver à la matière. Nous devons donc penser qu’il y a plusieurs tourbillons semblables à celui que nous venons de décrire en peu de paroles ; que les centres de ces tourbillons sont les étoiles, lesquelles sont autant de soleils ; que les tourbillons s’environnent les uns les autres , et qu’ils sont rangés de telle manière, qu’ils se nuisent le moins qu’il se peut dans leurs mouvements; mais que les choses n’ont pu en venir là que les plus faibles des tourbillons n’aient été entraînés et comme engloutis par les plus forts.
1 Par équateur, J’entends la ligne courbe la plus grande que la madère du tourbillon décrive.
Pour comprendre ceci, il n’y a qu’à i>enser que le premier élément qui est dans le centre d’un tourbillon peut s’échapper et s’échappe sans cesse par les intervalles des boules vers la circonférence du même tourbillon ; et que dans le temps que ce centre ou cette étoile se vide par son équateur, il doit y rentrer d’autre premier élément par ses pôles : car cette étoile ne se peut vider d’un côté qu’elle ne se remplisse de l’autre , puisqu’il n’y a point de vide dans le monde comme je le suppose ici , et qu’il est facile de le prouver par les effets naturels, par la transmission, par exemple, de la lumière. Mais , comme il peut y avoir une infinité de causes qui peuvent empêcher qu’il n’entre beaucoup du premier élément dans cette étoile dont nous parlons , il est nécessaire que les parties du premier élément qui sont obligées de s’y arrêter s’accommodent pour se mouvoir dans un même sens. C’est ce qui fait qu’elles s’attachent et se lient les unes aux autres et qu’elles forment des taches qui, s’épaisissant en croûtes, couvrent peu à peu ce centre, et font du plus subtil et du plus agité de tous les corps une matière solide et grossière. C’est cette matière grossière que M. Descartes appelle le troisième élément ; et il faut remarquer que, comme elle est engendrée du premier dont les figures sont infinies, elle doit être revêtue d’une infinité de formes différentes.
Cette étoile, ainsi couverte de taches et de croûtes, et devenue comme les autres planètes , n’a plus la force de soutenir et de défendre son tourbillon contre l’effort continuel de ceux qui l’environnent. Ce tourbillon diminue donc peu à peu ; la matière qui le compose se répand de toutes parts : et le plus fort des tourbillons d’alentour en entraîne la plus grande partie , et enveloppe enfin la planète qui en est le centre. Cette planète se trouvant tout entourée de la matière de ce grand tourbillon , elle y nage , en conservant avec quelque peu de la matière de son tourbillon le mouvement circulaire qu’elle avait auparavant; et elle y prend enfin une situation qui la met en équilibre avec un égal volume de la matière dans laquelle elle nage. Si elle a peu de solidité et de grandeur, elle descend fort proche du centre du tourbillon qui l’a enveloppée , parce qu’ayant peu de force pour continuer son mouvement en ligne droite, elle doit se placer dans l’endroit de ce tourbillon où un égal volume du second élément a autant de force qu’elle pour s’éloigner du centre; car elle ne peut être en équilibre qu’en cet
LIMIE SIXIEME.
endroit. Si cette planète est plus grande et plus solide, elle doit se mettre en équilibre dans un lieu plus éloigné du centre du tourbillon. Et enfin s’il n’y a dans le tourbillon aucun lieu où un égal volume de sa matière ait autant de solidité que cette planète, et par conséquent autant de force pour continuer son mouvement en ligne droite , à cause que cette planète sera peut-être fort grande et couverte do croûtes fort solides et fort épaisses , elle ne pourra s’arrêter dans ce tourbillon, puisqu’elle ne pourra s’y mettre en équilibre avec la matière qui le compose. Cette planète passera donc dans les autres tourbillons; et si elle n’y trouve point son équilibre, elle ne s’y arrêtera point aussi. Do sorte qu’on la verra quelquefois passer comme les comètes, lorsqu’elle sera dans notre tourbillon , et assez proche de nous pour cela ; et l’on ne la verra do longtemps lorsqu’elle sera dans les autres tourbillons, ou dans l’extrémité du nôtre.
Si l’on pense maintenant qu’un seul tourbillon, par sa grandeur, par sa force et par sa situation avantageuse, peut miner peu à peu, envelopper et entraîner enfin plusieurs tourbillons, et ch» tourbillons même qui en auraient surmonté quelques autres, il sera nécessaire que les planètes qui se seront faites dans les centres de ces tourbillons, étant entrées dans le grand tourbillon qui le» aura vaincues, s’y mettent en équilibre avec un égal volume de la matière dans laquelle elles nagent. De sorte que si ces planètes sont inégales en solidité, elles seront dans une distance inégalo du centre du tourbillon dans lequel elles nageront. Et s’il se trouve que deux planètes aient à peu près la même force pour continuer leur mouvement en ligne droite, ou qu’une planète entraîne dans son |>elit tourbillon une ou plusieurs autres plus petites planètes quelle aura vaincues selon notre manière de concevoir la formation des choses, alors ces jeetites planètes tourneront autour de la plus grande, tandis que la plus grande tournera sur son centre; et toutes ces planètes seront emportées par le mouvement du grand tourbillon dans une distance presque égale de son centre.
Nous sommes obligés, en suivant les lumières de la raison , d'arranger ainsi les parties qui composent le monde, que nous imaginons se former par les voios les plus simples. Car tout ce qu’on vient de dire n’est appuyé que sur l’idée que l’on a de l’étendue, dont on a supposé que les parties tendent à se mouvoir par le mou-
DE LA MÉTIIODE. — IIe PARTIE. 501
vcment le plus simple, qui est le mouvement en ligne droite. Et lorsque nous examinons par les effets si nous ne sommes point trompés en voulant expliquer les choses par leurs causes , nous sommes comme surpris de voir que les phénomènes des corps célestes s’accommodent parfaitement avec ce qu’on vient de dire. Car nous voyons que toutes les planètes qui sont au milieu d’un petit tourbillon tournent sur leur propre centre comme le soleil ; qu’elles nagent toutes dans le tourbillon du soleil et autour du soleil; que les plus petites ou les moins solides sont les plus proches du soleil, et les plus solides les plus éloignées; et qu’il y en a aussi, comme les comètes, qui ne peuvent demeurer dans le tourbillon du soleil ; enfin, qu’il y a plusieurs planètes qui en ont encore plusieurs autres petites qui tournent autour d’elles, comme la lune autour do la terre. Jupiter en a quatre, et Saturne cinq, aussi est-il le plus grand. Peut-être même que Saturne en a un si grand nombre de si petites , quelles font le même effet qu’un cercle continu, qui semble n’avoir point d’épaisseur à cause de son grand éloignement. Ces planètes étant les plus grandes que nous voyions, on peut les considérer comme ayant été engendrées de tourbillons assez grands pour on avoir vaincu d’autres avant que d’avoir été enveloppées dans le tourbillon où nous sommes.
Toutes ces planètes tournent sur leur centre, la Terre en vingtquatre heures, Mars en vingt-cinq ou environ, Jupiter on dix heures ou environ, etc. Elles tournent autour du soleil : Mercure, qui en est le plus proche, environ en trois mois; Saturne, qui en est la plus éloignée, environ en trente années; et celles qui sont entredeux, en plus ou moins do temps, mais non pas tout à fait dans la proportion de leur distance. Car toute la matière dans laquelle elles nagent fait son tour plus vite lorsqu’elle est plus proche du soleil , parce quo la ligne de son mouvement est plus petite. Lorsque Mars est opposé au soleil il est assez proche de la terre, et il en est extrêmement éloigné lorsqu’il lui est joint. Il en est de même des planètes supérieures, Jupiter et Saturne; car les inférieures, comme Mercure et Vénus, no sont jamais opposées au soleil, à proprement parler. Les lignes quo toutes les planètes semblent décrire autour de la terre ne sont point des cercles, mais elles approchent fort des ellipses; et toutes ces ellipses paraissent fort différentes, à cause des différentes situations des planètes à notre égard. Enfin
tout cc qu’on remarque tlans les deux avec certitude , touchant le mouvement des planètes, s’accommode parfaitement avec co que l’on vient do dire de leur formation suivant les voies les plus simples.
11 y a bien des gens qui regardent les tourbillons de M. Descartes comme do pures chimères. Cependant rien n’est plus facile à démontrer, en supposant, 1" que tout corps mû tend à se mouvoir en ligne droite; 2“ que les planètes ont des mouvements circulaires, deux vérités certaines par l’expérience. Car il est clair que si Jupiter, par exemple, était mû dans le vide, il irait toujours en ligne droite; et que s’il était mû dans une matière qui ne fit pas un tourbillon ou qui ne tournât point à l’entour du soleil , non-seulement il continuerait toujours d’aller en ligne ou droite ou du moins spirale , mais il perdrait peu à peu son mouvement en le communiquant au fluide qu’il déplacerait. Il faut donc que la matière céleste fasse un tourbillon, et que chaque planète s’y place de telle manière que son effort pour s’éloigner du soleil fasse équilibre avec l’effort d’un égal volume de cette matière , c’est-à-dire que la ligne de son mouvement circulaire soit égale à celle de la matière dans laquelle elle nage.
Pour les étoiles fixes, l’expérience apprend qu’il y en a qui diminuent et qui disparaissent entièrement, et qu’il y en a aussi qui paraissent toutes nouvelles , et dont l’éclat et la grandeur augmentent beaucoup. Elles augmentent ou diminuent à mesure que les tourbillons dont elles sont les centres reçoivent plus ou moins du premier élément. On cesse de les voir lorsqu’il s’y forme des taches et des croûtes, et l’on commence à les découvrir lorsque ces taches qui en empêchent l’éclat se dissipent entièrement. Toutes ces étoiles gardent toujours entro elles la même distance, puisqu’elles sont les centres des tourbillons, et qu’elles ne sont point entraînées tant qu’elles résistent aux autres tourbillons ou qu’elles sont étoiles. Elles sont toutes éclatantes commo de petits soleils, parce qu’elles sont comme lui les centres do quelques tourbillons qui no sont point encore vaincus. Elles sont toutes inégalement distantes de la terre , quoiqu’elles paraissent aux yewroomme attachées à une voûte; car si l’on n’a point encore remarqué la parallaxe dos plus proches avec les plus éloignées, par la différente situation de la terre do six mois en six mois, c’est que cette différence de situation n’est pas assez
DE LA MKIHODE. — IIe PARTIE. 593
grande, à cause de l’éloignement immense où nous sommes des étoiles, pour rendre cette parallaxe sensible. Peut-être que, par le moyen des télescopes, on en pourra remarquer quelque peu. Enfin tout ce qu’on peut observer dans les étoiles par l’usage des sens et par l’expérience n’est point différent de ce qu’on vient de découvrir par l’esprit, en examinant les rapports les plus simples et les plus naturels qui se trouvent entre les parties et les mouvements de l’étendue.
Si l’on veut examiner la nature des corps qui sont ici-bas, il faut d’abord se représenter que le premier élément étant composé d’un nombre infini de figures différentes, les corps qui auront été formés par l’assemblage des parties de cet élément seront de plusieurs sortes. Il y en aura dont les parties seront branchues, d’autres dont elles seront longues, d’autres dont elles seront comme rondes, mais irrégulières en toutes façons. Si leurs parties branchues sont assez grosses, ils seront durs, mais flexibles et sans ressort, comme l’or ; si leurs parties sont moins grosses, ils seront mous ou fluides , comme les gommes, les graisses, les huiles; mais si leurs parties branchues sont extrêmement délicates , ils seront semblables à l’air. Si les parties longues des corps sont grosses et inflexibles , ils seront piquants, incorruptibles, faciles à dissoudre comme les sels ; si ces mêmes parties longues sont flexibles , ils seront insipides comme les eaux ; s'ils ont des parties grossières et irrégulières en toutes façons , ils seront semblables a la terre et aux pierres. Enfin il y aura des corps de plusieurs différentes natures , et il n’y en aura pas deux qui soient entièrement semblables, parce que le premier élément est capable d’une infinité de figures , et que toutes ces figures ne se combineront jamais de la même manière en deux différente corps. Quelques figures qu’aient ces corps, s’ils ont des pores assez grands pour laisser passer le second élément en tous sens , ils seront transparents comme l’air, l’eau , le verre , etc. Quelques figures qu’aient ces corps , si le premier élément en environne entièrement quelques parties, et les agite assez fort et assez promptement pour repousser le second élément de tous côtés, ils seront lumineux comme la flamme. Si ces corps repoussent tout le second élément qui les choque, ils seront trèsblancs; s’ils le reçoivent sans le repousser, ils seront très-noirs;
enfin , s’ils le repoussent par diverses secousses ou vibrations, ils paraîtront de différentes couleurs.
Quant à leur situation , les plus pesants ou les moins légers , c'est-à-dire ceux qui auront moins do force pour continuer leur mouvement en ligne droite, seront les plus proches du centre comme les métaux. La terre , l’eau , l’air, en seront plus éloignés ; et tous les corps garderont la situation où nous les voyons , parce qu’ils doivent s’ètre placés d’autant plus loin du centre de la terre qu’ils ont plus de mouvement pour s’en éloigner.
Et l’on no doit pas être surpris si je dis présentement que les métaux ont moins de force pour continuer leur mouvement en ligne droite que la terre, l’eau et d’autres corps encore moins solides, quoique j’aie dit auparavant que les corps les plus solides ont plus de force à continuer leur mouvement en ligne droite que les autres. Car la raison pour laquelle les métaux ont moins de force pour continuer de se mouvoir que de la terre ou des pierres , c’est que les métaux ont beaucoup moins do mouvement, puisqu’il est toujours vrai que deux corps inégaux en solidité étant mus d’une égale vitesse , le plus solide a plus de force pour aller en ligne droite, parce qu’alors le plus solide a plus de mouvement, et que c’est le mouvement qui fait la force.
Et si l’on veut savoir la raison pourquoi vers les centres des tourbillons les corps grossiers sont pesants, et légers quand ils on sont fort éloignés (car si la terre , par exemple , était plus proche du soleil , elle remonterait où elle est) , on doit i>enser que les corps grossiers reçoivent leur mouvement de la matière subtile qui les environne et dans laquelle ils nagent. Or cette matière subtile se meut actuellement en ligne circulaire autour du centre du tourbillon , et c’est ce mouvement commun à toutes ses parties qu’elle communique aux corps grossiers quelle environne. Mais elle ne peut leur communiquer les mouvements particuliers à chaque partie qui tend vers différents côtés , en s’éloignant néanmoins du centre du tourbillon. Car on doit prendre garde que les parties de la matière subtile, faisant effort vers différents côtés , ne peuvent que comprimer le corps grossier qu’elles transportent; car ce corps ne peut pas en même temps aller vers différents côtés. Mais parce que la matière subtile, qui est vers le centre du tourbillon, a beau-
coup plus de mouvement qu’elle n’en emploie à circuler ; qu’elle ne communique aux corps grossiers qu’elle entraîne que son mouvement circulaire et commun à toutes ces parties, et que si les corps grossiers avaient d’ailleurs plus de mouvement que celui qui est commun au tourbillon, ils le perdraient bientôt en le communiquant aux petits corps qu’ils rencontrent; de là il est évident que les corps grossiers, vers le centre du tourbillon, n’ont point tant do mouvement que la matière dans laquelle ils nagent, dont chaque partie se meut en plusieurs façons différentes outre leur mouvement circulaire ou commun. Or , si les corps grossiers ont moins de mouvement, iis font certainement moins d’effort pour aller en ligne droite et pour s’éloigner du centre ; et s’ils font moins d’effort, ils sont obligés de céder à ceux qui en font davantage, et, par conséquent, de se rapprocher vers le centre du tourbillon , c’est-à-dire qu’ils sont d’autant plus pesants qu’ils sont plus solides.
Mais lorsque les corps grossiers sont fort éloignés du centre du tourbillon, comme le mouvement circulaire de Ja matière subtile est alors fort grand , à cause qu’elle emploie presque tout son mouvement à tourner autour du centre du tourbillon , les corps ont d’autant plus de mouvement qu’ils sont plus solides, puisqu’ils vont de la même vitesse que la matière subtile dans laquelle ils nagent ; ainsi ils ont plus de force pour continuer leur mouvement en ligne droite. De sorte que les corps grossiers , dans une certaine distance du centre du tourbillon , sont d’autant plus légers qu’ils sont plus solides.
Cela fait donc voir que la terre est métallique vers le centre , qu’elle n’est pas fort solide vers sa circonférence, que l’eau et l’air \ doivent demeurer dans la situation où nous les voyons ; mais que tous ces corps sont pesants, l’air aussi bien que l’or et le vif-argent, parce qu’ils sont plus solides et plus grossiers que le premier et le second élément. Cela fait voir que la lune étant un peu trop éloignée du centre du tourbillon de la terre , n’est point pesante quoiqu’elle soit solide ; que Mercure , Vénus, la Terre , Mars , Jupiter et Saturne ne peuvent toYnber dans le soleil , qu’ils ne sont point assez solides pour sortir de leur tourbillon comme les comètes, qu’ils sont en équilibre avec la matière dans laquelle ils nagent , et que si l'on pouvait jeter assez haut une balle de mousquet ou un boulet de canon, ces deux corps deviendraient de petites planètes, ou bien
ils seraient assez solides pour devenir comme de petites comètes qui ne pourraient plus s’arrêter dans le tourbillon.
Je ne prétends pas avoir suffisamment expliqué toutes les choses que je viens de dire , ou avoir déduit des principes simples d’étendue, de figure et de mouvement, ce que l’on en doit infailliblement déduiro. Je veux seulement faire voir la manière dont M. Descartes s’est pris pour découvrir les choses naturelles , afin que l’on puisse comparer ses idées et sa méthode avec celles des autres philosophes. Je n’ai point eu ici d’autre dessein ; mais je ne crains point d’assurer que si l’on veut cesser d’admirer la vertu de l’aimant , les mouvements réglés du flux et [du reflux de la mer , le bruit du tonnerre, la génération des météores; enfin si l’on veut s’instruire de la physique , comme l’on ne peut mieux faire que de lire et de méditer ses ouvrages , on ne saurait rien faire si on ne suit sa méthode, je veux dire si on ne raisonne comme lui sur des idées claires , en commençant toujours par les plus simples.
Ce n’est pas que cet auteur soit infaillible , et je crois pouvoir démontrer qu’il s’est trompé en plusieurs endroits de ses ouvrages. Mais il est plus avantageux à ceux qui le lisent de croire qu’il s’est trompé, que s’ils étaient persuadés que tout ce qu’il dit fût vrai. Si on le croyait infaillible , on le lirait sans l’examiner , on croirait ce qu’il dit sans le savoir ; on apprendrait ses sentiments comme on apprend des histoires , ce qui ne formerait point l’esprit. Il avertit lui-même qu’en lisant ses ouvrages on doit prendre garde s'il ne s’est point trompé , et qu’on ne doit rien croire de ce qu’il dit que lorsqu’on y est forcé par l’évidence. Car il ne ressemble pas à ces faux savants qui , usurpant une domination injuste sur les esprits , veulent qu’on les croie sur leur parole , et qui, au lieu de rendre les hommes disciples de la vérité intérieure, en ne leur proposant que des idées claires, les soumettent à l’autorité des païens, et, par des raisons qu’ils n’entendent point , leur font recevoir des opinions qu’ils ne peuvent comprendre.
La principale chose que l’on trouve à redire dans la manière dontM. Descaries fait naître le soleil, les étoiles, la terre et tous les corps qui nous environnent , c’est qu’elle parait contraire à ce que l’Écriture sainte nous apprend de la création du monde; et que si l’on en croit cet auteur, il semble que l’univers s’csfïormé
comme de lui-même, tel que nous le voyons aujourd’hui. A cela on peut donner plusieurs réponses.
La première, que ceux qui disent que M. Descartes est contraire à Moïse n’ont peut-être pas tant examiné l’Ecriture sainte et Descartes, que ceux qui ont fait voir par leurs écrits publics que la création du monde s’accommode parfaitement avec les sentiments de ce philosophe.
Mais la principale est queM. Descartes n’a jamais prétendu que les choses se soient faites peu à peu comme il les décrit. Car dans le premier article de la quatrième partie de sa philosophie , qui est que , pour trouver les vraies causes de ce qui est sur la terre ,il faut retenir l'hypothèse déjà prise , nonobstant qu'elle soit fausse , il dit positivement le contraire en ces termes :
« Bien que je ne veuille point qu’on se persuade que les corps qui composent ce monde visible aient jamais été produits en la façon que j’ai décrite, ainsi que j’ai ci-dessus averti, je suis néanmoins obligé de retenir ici la même hypothèse pour expliquer ce qui est sur la terre, afin que si je montre évidemment, ainsi que j’espère faire , qu’on peut par ce moyen donner des raisons trèsintelligibles et certaines de toutes les choses qui s’y remarquent , et qu’on ne puisse faire le semblable par aucune autre invention , nous ayons sujet de conclure que, bien que le monde n’ait pas été fait au commencement en cette façon , et qu’il ait été immédiatement créé de Dieu , toutes les choses qu’il contient ne laissent pas d’être maintenant de même nature que si elles avaient été ainsi produites. »
Descartes savait que, pour bien comprendre la nature des choses, , il les fallait considérer dans leur origine et dans leur naissance , qu’il fallait toujours commencer par celles qui sont les plus simples et aller d’abord au principe ; qu’il ne fallait point se mettre en peine si Dieu avait formé ses ouvrages peu à peu par les voies les plus simples ou s’il les avait produits tout d’un coup; mais, de quelque manière que Dieu les eût formés, que, pour les bien connaître, il fallait les considérer d’abord dans leurs principes, et prendre garde seulement dans la suite si ce qu’on avait pensé s’accordait avec ce que Dieu avait fait. Il savait que les lois de la nature, par lesquelles Dieu conserve tous ses ouvrages dans l’ordre et la situation où ils subsistent, sont les mêmes lois que celles par lesquelles il a
pu les former et les arranger ; car il est évident à tous ceux qui considèrent les choses avoc attention que si Dieu n’avait pas arrangé tout d’un coup son ouvrage de la manière qu’il se serait arrangé avec le temps , tout l’ordre de la nature se renverserait, puisque les lois de la conservation seraient contraires à celles de la première création. Si tout l’univers demeure dans l’ordre où nous le voyons, c’est que les lois des mouvements qui le conservent dans cet ordre eussent été capables de l’y mettre. Et si Dieu les avait mises dans un ordre différent de celui où elles se fussent mises par ces lois du mouvement , toutes choses se renverseraient et se mettraient , par la force de ces lois, dans l’ordre où nous les voyons présentement.
Un homme veut découvrir la nature d’un poulet : pour cela il ouvre tous les jours des œufs qu’il a mis couver; il y examine ce qui se meut et ce qui croit le premier; il voit bientôt que le cœur commence à battre et à pousser de tous côtés des canaux de sang qui sont les artères, que ce sang retourne vers le cœur par les veines, que le cerveau parait aussi d’abord, et que les os sont les dernières parties qui se forment. Il se délivre par là de beaucoup d’erreurs, et il tire même de ces observations plusieurs conséquences d’un très-grand usage pour la connaissance des animaux. Que peut-on trouver à rediro dans la conduite de cet homme? Peut-on dire qu’il prétende persuader que Dieu a formé le premier poulet en créant d’abord un œuf et en lui donnant un certain degré de chaleur pour le faire éclore, 'a cause qu’il tâche de découvrir la nature des poulets dans leur formation?
Pourquoi donc accuser M. Descartes d’être contraire à l’Ecriture, à cause quo, voulant examiner la nature des choses visibles, il en examine la formation par les lois du mouvement qui s’observent inviolablement en toutes rencontres? Il n’a jamais douté que le monde n’ait été créé au commencement avec autant de perfection qu’il en a ; en sorte quo le soleil , la terre, la lune , les étoiles ont été dès lors, et que la terre n’a pas eu seulement en soi les semences des plantes, mais que les plantes môme3 en ont couvert une partie, et qu’Adam et Èvo n’ont pas été créés enfants, mais en âge d’hommes parfaits. « La religion chrétienne, dit-il, veut quo nous lo croyions ainsi, et la raison naturcllo nous persuade absolument cette vérité, parce que, considérant la toute-puissance de Dieu, nous devons juger que tout co qu’il a fait a eu toute la perfection
qu’il devait avoir. Mais, comme on connaîtrait beaucoup mieux quelle a été la nature d’Adam et celle des arbres du paradis si l’on avait examiné comment les enfants se forment peu à peu dans le ventre de leurs mères et comment les plantes sortent de leurs semences, que si l’on avait seulement considéré quels ils ont été quand Dieu les a créés , tout de môme nous ferons mieux entendre quelle est généralement la nature de toutes les choses qui sont au monde , si nous pouvons imaginer quelques principes qui soient fort intelligibles et fort simples, desquels nous fassions voir clairement que les astres, la terre, et enfin tout le monde visible aurait pu être produit ainsi que de quelques semences , bien que nous sachions qu’il n’a pas été produit en cette façon , que si nous le décrivions seulement comme il est ou bien comme nous croyons qu’il a été créé; et parce que je pense avoir trouvé des principes qui sont tels, je tâcherai ici de Ira expliquer '. b
M. Descartes a pensé que Dieu avait formé le monde tout d’un coup ; mais il a cru aussi que Dieu l’avait formé dans le même état, dans le même ordre et dans le même arrangement de parties où il aurait été s’il l’avait formé peu à peu par les voies les plus simples. Et cette pensée rat digne do la puissance et de la sagesse de Dieu : de sa puissance, puisqu’il a fait en un moment tous ses ouvrages dans leur plus grande perfection; de sa sagesse, puisque par là il a fait connaître qu’il prévoyait parfaitement tout ce qui devait arriver nécessairement dans la matière si elle était agitée par les voies les plus simples , et encore parce que l’ordre de la nature n’eût pu subsister si le monde eût été produit d’une manière contraire aux lois de mouvement par lesquelles il est conservé, ainsi que je viens de dire.
Il est ridicule de dire que M. Descartes a cru que le monde se soit pu former de lui-même, puisqu'il a reconnu, comme tous ceux qui suivent les lumières do la raison, qu’aucun corps ne peut même se remuer par ses propres forces , et que toutes les lois naturelles de la communication des mouvements ne sont que des suites des volontés immuables de Dieu , qui agit sans cesse d’une même manière. Ayant prouvé qu’il n’y a que Dieu qui donne le mouvement à la matière, et que le mouvement produit dans tous les corps
1 Art. « de la troisième partie de scs Principe».
toutes les différentes formes dont ils sont revêtus, c’en était assez pour ôter aux libertins tout prétexte de tirer aucun avantage de son système. Au contraire , si les athées faisaient quelque réflexion sur les principes de ce philosophe, ils so trouveraient bientôt contraints de reconnaître leurs erreurs; car s’ils peuvent soutenir , comme les païens, que la matière soit incréée, ils ne peuvent pas de môme soutenir qu’elle ait jamais été capable de se mouvoir par ses pro- * , près forces. Ainsi les athées seraient du moins obligés de reconnaître le véritable moteur s’ils ne voulaient pas reconnaître le véritable créateur. Mais la philosophie ordinaire leur fournit assez de quoi s’aveugler et soutenir leurs erreurs; car elle leur parle de certaines vertus impresses, de certaines facultés motrices, en un mot, d’une certaine nature qui est le principe du mouvement de chaque chose, et, quoiqu’ils n’en aient aucune idée distincte, ils sont bien aises, à cause delà corruption de leur cœur, de la mettre à la place du vrai Dieu, en s’imaginant que c’est elle qui fait toutes les merveilles que nous voyons.